Viel le jeune et Brel l’ancien

« Laurent Viel chante Brel », 17 juillet 2010, Le Petit Louvre à Avignon,

Laurent Viel et Thierry Garcia (photo Angélique Le Goupil)

Entrée en scène. L’image est saisissante. Viel se saisit du pied de micro, s’en fait lance, déjà guerroie. Et galope en Don Quichotte sur un cheval imaginaire, immobile. Son complice Garcia en Sancho Pança, se balance au gré des notes de son ukulélé… L’Homme de la Mancha, L’Age idiot, Les Remparts de Varsovie… Reprendre le répertoire d’autrui n’est pas mince affaire. Toucher à celui de Brel est par nature casse-gueule. Dès les premières minutes, dès les premières chansons, on sait que le pari, l’impossible rêve de Viel est gagné. Ni singeries, ni sacrilège, ni copié-collé ni pied de nez, il y a simplement un interprète qui n’en fait ni trop ni pas assez, qui fait son métier avec talent, imprimant sa marque dans un matériau d’exception. Pas une seule fois, vous ne penserez à Brel, pas une seule fois vous ne convoquerez en vous son souvenir pour juger le travail du repreneur, en restaurer la juste attitude au vu de la matrice d’origine, la précise intonation qui n’est pas celle que vous avez en tête et justement pas ce que le clone vous ressort. Jamais. Viel ne fait pas un numéro. En tous cas pas celui de Brel. C’est pas la même gueule chevaline, pas le même pedigree. Il éructe autrement et postillonne pas pareil. Au concours des sosies, il a dû être recalé. Viel entre simplement dans des textes archi connus, et en tire sinon une lecture au moins un éclairage différent. Avec ses bagages à lui, pas les valises du Grand Jacques. Vieil est homme de théâtre, la scène son univers. Même arène donc pour ces deux qui toréent en chanson et mouillent la chemise aussi efficacement, à l’essorer comme on tord le mot pour lui faire rendre gorge. Tout est sobre ici. Et efficace. La mise en scène de Xavier Lacouture joue sur le rien qui fait tout, sur des mouvements qui fendent l’air, sur des regards de complicités entre la chanteur et son guitariste, l’inspiré Thierry Garcia. Récital de haute tenue, de très haut vol, avec des moments plus grands encore : La Fanette, Les Singes, un Knokke-le-zoute tango façon Cloclo ou un Vesoul en poussif et irrésistible reggae… Que des perles, des pièces de pure anthologie, de grands moments de spectacle. Oh, ça ne console pas de ne pas avoir vu Brel, c’est entendu. Ça ravit d’avoir vu Viel, un grand, très grand de la scène. Et d’entendre vivre ces chansons-là, si fidèlement et si différemment à la fois. Si vous êtes dans les parages de la Cité des papes, faites le détour. Vous n’en reviendrez pas !

Le myspace de Laurent Viel.

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18 juillet 2010. Étiquettes : , . Mes nouvelles Nuits critiques.

5 commentaires

  1. Emmanuel replied:

    Merci pour ce billet, ça me donne bien envie. Ça tombe bien : il passe le 16 octobre prochain au forum Léo-Ferré.

  2. Eric Nadot replied:

    Je suis 100% en phase avec ce billet. Merci Michel. Je m’appuierai dessus à la première occasion.

  3. odile replied:

    En effet, pas beaucoup se sont risqué à chanter Brel ! Mais là c’est vraiment bien !
    Merci Michel de nous faire découvrir ce Don Quichotte !

  4. Cat replied:

    J’ai vu deux des spectacles consacrés à Brel, et manqué « Brel, Vian, Nougaro et moi, et moi, et moi ! » de Stéphane Roux… mais c’est aussi ça, Avignon : il faut faire des choix si on ne reste que quelques jours !

    J’ai adoré la façon dont Laurent Viel se réapproprie les textes de Brel, sans jamais le singer, sans qu’on pense une seule fois à comparer avec l’original, ou qu’on puisse regretter une intonation connue par cœur… et sans que ce soit un parti pris de « je veux absolument me démarquer ». Non, c’est vraiment ce qu’annonce le titre : c’est l’auteur Jacques Brel, chanté par Laurent Viel… et pas le chanteur Jacques Brel réinterprété par un autre… qui n’arrivera jamais à faire aussi bien du Brel que Brel lui-même !

    C’est ce que j’ai ressenti pour Mouron, qui est à 200% dans l’hommage à Brel, qui se fait plaisir en reprenant un chanteur que visiblement elle adore… mais en entendant Mouron, on ne peut s’empêcher de comparer avec l’original et de le regretter, encore et toujours…
    J’aime beaucoup Mouron quand elle chante son propre répertoire, mais là, j’ai trouvé qu’elle n’apportait rien de plus à ce que Brel nous avait déjà donné… si ce n’est nous prouver à quel point, elle aussi, l’aimait. Est-ce que ça « justifie » un spectacle ? (si tant est qu’un spectacle d’hommage à… ait besoin d’une justification…)

  5. Sab replied:

    Bonjour,
    Je me permets de répondre à Emmanuel ci-dessus :
    Malheureusement, le spectacle que Laurent Viel donnera au Forum Léo Ferré le 16 octobre prochain n’est pas « Viel Chante Brel »…
    Cela avait déjà été fait en septembre 2009, désolée…
    Sûrement d’autres occasions de le voir pas loin de Paris tout bientôt…

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