Desjardins, diable d’homme…

Je vous ai déjà entretenu, sur ce blog, du québécois Richard Desjardins, dans une formule solo. Là, c’était avec ses musiciens cette fois. Qui plus est juste à côté de chez moi, dans la modeste mais confortable salle d’Unieux, lors des Oreilles en pointes il y a quelques années. Difficile de trouver les justes mots pour narrer un tel concert : Richard Desjardins est indiscutablement au dessus du lot.

Desjardins et ses musiciens (photo Steven Hunt)

Archive. Nous ne connaissions Desjardins qu’en solo, piano et guitare. Cette formule là n’est certes pas orchestre symphonique, mais c’est tout comme : ça ne saurait être mieux. C’est grand luxe et ça fait peur : on se dit que ça tuera l’intimité de cet homme précieux. Ben non, ça fait duvet où tombent les notes comme la neige de Kanasuta, son pays, là où « les diables vont danser ». L’homme est rare et, si la salle n’est pas tout à fait pleine, le public vient de parfois bien loin. On sait qu’on ne vient pas voir un concert, mais bien écouter Desjardins : c’est subtil, c’est autre chose. Regardez cet élégant et énigmatique visage, taillé à la serpe, qui semble tiré d’une aquarelle d’Hugo Pratt. La poésie et la passion se lisent sur ses traits et se prolongent long des bras. Regardez ces doigts sur le piano… Desjardins parle abondamment. Un flot de paroles, comme digue qui rompt. La voix est belle, majeure, nous entretenant des ouvriers maltraités, de révoltes qui grondent, d’une démocratie qui tarde, de guerres : « L’heure est venue / De caler les loups / Et chanter nos amours / Épouser nos sens / Et mêler nos sangs / Montant de la terre / Un parfum de fer / Déterré / La hache de guerre ». De politique aussi, où l’on s’aperçoit que l’artiste se plaît à une saine ingérence et aime à griffer : pauvre ministre, à l’intérieur… Desjardins nous chante des histoires peuplées de vie. Des paysages aussi. Son pouvoir d’évocation est tel que, chaque fois, nous y sommes, dans son pays de Kanasuta, « là où les diables vont danser » : il y a la chaleur humaine, et le vent froid et sec. Certes, vu l’accent et la densité du propos, vous loupez bien un mot sur deux ; vous vous rattrapez sur l’idée, le sens, sur l’émotion. L’artiste est volupté, il est aussi colère qui ne négocie aucune indignation : « Il m’est avis que le jour du jugement dernier, le bon Dieu aura besoin de bons avocats ». Il est aussi entrain, fait de ce bois dont on sculpte les trappeurs, de ce whisky qui vous fait entrer en danses, en transcendances. Aucun « tube » en ce concert : ni Lomer, ni Tu m’aimes tu, ni Quand j’aime une fois c’est pour toujours… Seul Boom-Boom… Pas besoin. Voici un chanteur qu’on ne tiendra pas pour juke-box : son utilité sociale et artistique est ailleurs. Vous y étiez, vous le savez. Ou on vous l’a dit. Ce concert-là est sans aucun doute l’un des plus beaux qui nous aient été offert aux Oreilles en pointe et ailleurs. Vous y étiez et vous lui avez fait cette incroyable ovation : celle qu’on réserve aux plus grands. Aux carrément géants !

Le site de Richard Desjardins.

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2 août 2010. Étiquettes : . Archives de concerts, Québec-Acadie.

2 commentaires

  1. marie replied:

    J’y étais ! J’en frémis encore…

  2. Jacques Julien replied:

    Merci de ce beau texte qui rend bien compte de la puissance poétique du chanteur.
    À propos de «l’utilité sociale et artistique» de Desjardins, vous aimerez peut-être lire mon petit essai: «Richard Desjardins: l’activiste enchanteur» (Montréal, Triptyque).
    Quant à Desjardins, on attend avec impatience le prochain disque.

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