Tachan, sans se retourner…

Ne se sentant pas le destin de Molière, Henri Tachan a raccroché les gants depuis trois ans : plus jamais il ne postillonnera en scène, éructant comme ce lion qu’il y fut. Chantal Bou-Hanna, une lectrice de NosEnchanteurs, nous fait parvenir cet article qu’elle a rédigé, au soir des adieux de Tachan, le lundi 2 décembre 2008 à Besançon.

Henri Tachan et Jamait (photo Chantal Bou-Hanna)

Le Petit Kursaal, à Besançon. C’est présentation de la saison Chanson. Et concert gratuit. Pas assez de places ce soir, un monde fou. Que se passe-t’il donc pour attirer ainsi les foules bisontines ? De belles pointures : Messieurs Henri Tachan et Yves Jamait. Et Sarcloret et d’autres encore.
Coulisses. Parrain de la saison, Jamait est arrivé depuis pas mal de temps déjà. Casquette bien rivée et cigarette au bec, il répète, discute, rigole.
Manteau noir, col relevé, un p’tit bonhomme finit par arriver, courbé, l’air fatigué… Aucune ressemblance, ou si peu, avec ce qu’il est en scène. Lui, c’est Tachan ! Thérèse, l’une des organisatrices, l’accueille : ils s’embrassent chaleureusement. Henri tire de son paquet une cigarette, la seconde de la journée dit-il. Mais où fumer ici ? « Théâtre non fumeur » c’est mis sur l’écriteau. Dans les loges ? Pas possible non plus. Ils s’en vont. Thérèse me dit « Viens avec nous », avec un clin d’œil amical et complice : elle sait que je veux à tout prix prendre des photos d’Henri. Pour fumer ce sera le réfectoire. Et Tachan est ok pour les photos ! Je jubile !
Une question me brûle les lèvres. Si je ne la pose pas tout de suite, l’occasion ne se reproduira plus.
– « Vous arrêtez les concerts ? »
– « Oui, c’est terminé ! »
– « Plus jamais ? Mais, ce soir, vous allez bien faire une chanson ou deux ? » Je restais pleine d’espoir.
– « Non, quand je dis non, c’est non ; vous aurez le DVD »
– « Mais c’est pas pareil. Sur scène, en chair et en os, c’est autre chose… »
– « Ah ! non, je n’ai pas envie de mourir sur scène »
Et la discussion s’arrête là. Tachan sur scène c’est définitivement fini ! Qu’on se le dise !
Se déroulent ensuite, dans la salle comble du Petit Kursaal, le visionnage de son DVD réalisé l’an dernier et ses « adieux à la scène » officiels :

L'ultime disque de Tachan, "De la pluie et du beau temps", paru en 2007

Tachan, chemise orange, gros pull bordeaux, manteau noir, est au premier rang, à l’extrémité de la rangée. C’est drôle, il est dans la salle, mais pas du bon côté, pas de son côté : il nous a rejoint et est devenu spectateur ! Tachan dans le public, dans Son public ! Il se regarde. Les z’hommes, Le chat de Micky, L’amour et l’amitié, Un piano, La pipe à Pépé… Et le public de ce soir chante, applaudit en même temps que le public du DVD. Je suis à deux rangs derrière lui, un peu décalée, et l’observe. Au lieu de regarder l’écran, je regarde Henri. Qui chante toutes ses chansons, tout doucement dans l’obscurité, incognito… Et moi avec cette envie de lui crier « Henri, vas-y chante pour nous, en vrai, une dernière fois ! » La pudeur est là, qui m’en empêche…
Etrange situation vraiment, Henri est avec nous dans la salle alors qu’on l’applaudit en cette « mis en boîte », sorte d’hommage au Tachan toujours vivant mais perdu pour la scène. Après la projection, la lumière se rallume. Affalé dans son fauteuil, on ne voit plus de Tachan que le haut de son crâne un peu nu qui dépasse du siège. Il se lève, lentement, au ralenti. Il ne veut pas monter sur scène, non, et reste devant nous, prend le micro qu’on lui tend, et nous explique que c’est fini ! De mémoire, il a dit : « Ça fait quarante ans que je chante, Brel avait dit une fois que même s’il lisait le bottin sur scène, son public l’applaudirait. Alors il a décidé d’arrêter. Moi j’avais dit que quand je m’ennuierai sur scène – je ne m’ennuie pas avec vous, non pas avec vous – j’arrêterais. C’est arrivé, alors j’arrête. Place aux jeunes. J’ai fait ce DVD, ça laisse une trace aux miens, à ma femme, à mes enfants, à ceux que j’aime, etc. » L’émotion est à son comble, le silence absolu. Les larmes perlent qu’il est vain de retenir. Puis Tachan reprend vite son gros pull et son manteau posés en boule sur son fauteuil du premier rang. Submergé d’émotion, sans se retourner, il remonte les marches du Petit Kursaal, en franchit les deux portes battantes qui se referment derrière lui. C’en est fini.
Merci Henri pour ces quarante années de chanson, tes coups de gueule, tes coups de coeur, tes coups d’âmes. Merci de Toi.
Chantal Bou-Hanna.

Sur NosEnchanteurs, on lira aussi « Ah, Tachan ! »

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22 février 2011. Étiquettes : . Chantal Bou-Hanna, En scène.

5 commentaires

  1. Arthur Rainbow replied:

    J’ai découvert Henri Tachan il y a peu par hasard (en fait sur le dvd de PPDA au tribunal des flagrants délire, où il chante 2 chansons)
    Savez vous où l’on peut trouver le dvd dont vous parler ? Amazon, la fnac, ils connaissent pas…
    Je ne vois rien non plus sur http://www.tachan.org

    Réponse : Même le site de Tachan ne nous donne pas la réponse. Je me renseigne et vous recontacte (j’ai votre adresse mél) MK

  2. Pierre Deverel replied:

    Fidèle à l’image que j’avais gardée du Monsieur : un artisan qui aime et fait bien son boulot et qui, la journée finie, s’en retourne à sa vie privée.
    Au moment du rappel, ce jour là, il était revenu sur scène pour nous expliquer que l’ouvrier ne restait pas après la sonnerie de fin de journée. Puis il était reparti en coulisses.
    Après tout, chanteur, c’est aussi un métier non ?
    Pierre

    PS : Merci pour ces chroniques que je lis avec bonheur.

  3. LE CAMUS replied:

    bonjour ! moi aussi je lis vos chroniques avec bcp d’intérêt moi aussi je suis fan de Tachan depuis des décennies ; si vous pouviez me dire comment me procurer ce fameux dvd (j’ai cherché aussi un peu partout sur différents sites en vain) je vous en serais très très reconnaissante ! cdlt

  4. Gaspard replied:

    j’ai eu la chance de voir Tachan, aux deux bouts de la chaîne … dans les années 75 et puis 30 ans après, péniche Spectacle de Rennes … public néophyte, et moi en extase. Fabuleux instants. Je serais bien en peine de dire quelle est ma chanson préférée parmi toutes celles que j’adore, s’il n’y avait pas, entre toutes « La petite fille qui vends de la lingerie féminine « . Peut-on dire sans tomber dans l’hommage officiel et convenu qu’une voix aussi rare, aussi touchante, aussi tendre, aussi libre … ?? oh et puis non .. c’est un truc à lui faire casser sa pipe. Vive Tachan et c’est tout !

    PS: et non finalement ma chanson préférée, c’est  » Pas d’enfants », arf’ .. non plutot  » Entre l’amour et l’amitié « , je retourne écouter, plutôt …

  5. Henrard Ludo replied:

    J’ai découvert Tachan en 1979, grâce à un papa d’élève, lors de ma première année d’instituteur. Je ne l’ai vu qu’une seule fois sur scène lors du festival « Franc’ Amour » à La Louvière (Belgique) Je fus séduit jusqu’au plus profond de mon âme et lui suis resté fidèle depuis! Je viens de lire l’article de Chantal Bou-Hana avec laquelle je conversais hier; elle traduit bien cette émotion que l’on ressent quand on aime vraiment! J’adore Tachan …. « Il faut rendre à César ce qui appartient à César et, à Tachan ce qui est attachant ». Il y a 4 ans qu’il a décidé « d’arrêter de chanter »! Pour moi, il continuera toujours de faire chanter mon coeur et maintiendra en forme mes neurones ! A l’occasion, j’aime lui rendre hommage en le chantant devant des amis ou dans un cabaret de village! Merci Henri pour ton talent et cette tendresse incommensurables !

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