Chanson : le meilleur des mondes

Pourquoi donc se prendre la tête et suer sang et eau à faire une chanson, à aligner des mots sur du papier, à versifier, à rassembler ses notes éparses, à consulter ses dicos de rimes, à chantonner les premiers mots pour accoucher des suivants ? A quoi bon cet artisanat un tantinet ringard pour poètes attardés, les Piton et Pestel, Lantoine et Yoanna, quand le progrès de la science nous instruit que la mesure des réactions cérébrales des adolescents à l’écoute de nouvelles chansons « pourrait » permettre, « dans une certaine mesure », de prédire le prochain tube. Etonnant, non ? C’est en tous cas ce qu’affirment des chercheurs américains dont les travaux sont parus dans une récente édition du Journal of Consumer Psychology. Sans blague, ces doctes savants ont « démontré scientifiquement qu’il est possible jusqu’à un certain point d’utiliser les techniques d’imagerie du cerveau dans un groupe d’individus pour prédire la popularité d’une chanson » (ainsi que d’autres phénomènes culturels), affirme ainsi Gregory Berns, un neuro-économiste par ailleurs directeur du centre de neuropolitique d’une université d’Atlanta (Géorgie du sud), principal auteur de cette communication.
Son équipe et lui ont sélectionné en 2006 plus d’une centaine de chansons sur myspace ; avec la particularité notable que la plupart des chanteurs étaient à peu près inconnus et sans contrat d’enregistrement. Une trentaine d’adolescents, de 12 à 17 ans, se sont prêtés au jeu de l’écoute. Leurs réactions neurologiques étaient enregistrées avec un système d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle. Les participants devaient aussi attribuer une note à chacun des morceaux sur une échelle de un à cinq. Initialement, cette collecte de données l’était pour étudier comment la pression du groupe affecte les opinions des adolescents. Mais, trois ans après l’étude, Berns s’aperçoit que l’une des chansons de sa recherche était devenue un tube : « C’est alors que j’ai réalisé que nous avions ce groupe de données unique portant sur les réponses du cerveau de ces jeunes quand ils écoutaient les chansons avant que certaines ne deviennent populaires, et commencé à me demander si on aurait pu prévoir laquelle deviendrait un succès. » Une analyse comparative des résultats de l’étude a révélé que les données recueillies étaient statistiquement significatives pour prédire le taux de popularité des différentes chansons mesurée en termes de ventes de 2007 à 2010, affirme le neuro-économiste.
De la même façon qu’on teste l’alimentaire ou le médicamenteux, allons-nous tester en laboratoire les postulants idoles ? Il m’est avis que pourraient se développer dans l’avenir un juteux partenariat entre d’une part radios, télés et producteurs et, d’autre part, l’industrie de la recherche. Fini le moindre centime d’euro investi hasardeusement, tout sera calculé, optimisé, robotisé, tout sera scientifique. La chanson du réveil, celles qui vous accompagne dans les transports en commun, celles pour être docile au travail, productif, celles pour mieux consommer (ça existe déjà), celles pour mieux procréer, celle enfin du dodo réparateur… Que des tubes, forcément creux, répondant sans risque à la commande sociale, pour un monde forcément de paix. Big Brother is watching you ! Fini les poètes guitaristes gauchistes, la chanson est une industrie trop sérieuse pour leur tirer des vers du nez. Laissons enfin l’art à ceux qui sont habilités.
Question qui me taraude : Katerine est-il le premier chanteur-éprouvette français ?

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25 décembre 2011. Saines humeurs.

11 commentaires

  1. ben replied:

    c’est une étude fumeuse quand même. Joyeux noël

  2. christian pierredon replied:

    Tu sais, dans les forums de musiciens, il y a régulièrement des musiciens qui se posent la question comment faire un tube. Je leur répond que lorsqu’ils auront trouvé la recette absolue, ils ne seront plus musicien. L’art est connecté directement au coeur, pas au porte monnaie. Mais en ces temps où l’autre monde du spectacle, le sport, dépenses des sommes astronomiques pour se payer un joueur, la tête de nos jeunes musiciens tourne dans un univers qui ne nous appartiens pas, celui de la bourse. La bourse ou la vie, j’ai choisi. pas vous ?

  3. Marcello replied:

    Une étude fumeuse ? est-ce si certain ?
    My Major Company et le premier succès interplanétaire « Toi + moi » qu’elle a engendré pourrait en être la parfaite illustration…

  4. christian pierredon replied:

    Quand a katerine, il me semble qu’il est devenu a katerine ce que gainsbarre était à gainsbourg. Il me semble, que de disque en disque, il pousse le bouchon encore plus loin, comme un enfant qui cherche à savoir jusqu’où il peut allez dans la supercherie. Mais ça marche fort, avec sa gueule de minet, il plait au public de ceux qui ont besoin de décadence bien chic, avec une coupe de champagne à la place de la Kronenbourg.

  5. Norbert Gabriel replied:

    Un ordinateur comme directeur artistique, c’est un peu comme MacDonald référence es-gastronomie…

    Et pour Katerine, ça me fait penser à Boronali, ce peintre « gé-nial » …
    Le plus âne des deux n’étant pas celui qui a les plus grandes oreilles…
    Joyeux Noël quand même…

    Dans tout ça, Jacques Yvart est sur son 31, un album autoproduit, en travail d’artiste, pas en fabricant de tubes, c’est « Niama niama » quelques infos ici, pour les amateurs de chansons naturelles comme un bon vin de vigneron, ou de poète musicien

    http://www.georgesbrassens-gb.eu/index.php?tg=posts&idx=List&flat=1&forum=2&thread=331&views=1

  6. Pierre Delorme replied:

    Pourquoi donc se prendre la tête et suer sang et eau à faire une chanson, à aligner des mots sur du papier, à versifier, à rassembler ses notes éparses, à consulter ses dicos de rimes, à chantonner les premiers mots pour accoucher des suivants ?

    Je crois que tu te fais beaucoup d’illusions… comme disait un de mes amis récemment : beaucoup de chanteurs mais bien peu de chansons !
    Joyeux Noël !

  7. Paul NicOlas replied:

    C’est pas trop tôt ! Ainsi je vais pouvoir tester tous mes tubes rangés au tiroir. Fini alors le copinage, les réseaux libertaires, les concours bidonnés, les connivences politiques et les choix subjectifs à l’émergence de certains, adieu chanteurs d’état, associatifs, terminé les chantres rebellocrates des centres culturels soumis naïvement au soft power ! La poésie n’est ni de gauche, ni de droite, elle est l’essence, apolitique je pense, et la chanson devrait dépasser les clivages vieux-jeux. C’est mon avis. On ne peut sans cesse regretter les conséquences, comme dans votre article sur le peu de diffusion, et en chérir les causes par ailleurs. Vous rendez-vous compte de l’idéologie sans cesse rebattue par nos élucubrateurs préférés et les dégâts sociaux qu’ils engendrent à l’heure mondialisé ? L’internationalisme immodéré et l’attirance effrénée pour l’étrangeté nous perdra et il nous faudra nous « recentrer », nous introspectiver avec mesure. Les artistes « gauchistes » doivent se remettre en question. Non pas dans l’absolu peu-être mais contextuellement. il faut savoir observer le monde extérieur bien sûr sans s’oublier de fait, réagir, et faire la part des choses… La chanson est morte mais qui sont les fossoyeurs ? bien à vous

  8. André replied:

    Est-ce que la formule sera en vente demain sur E-bay, comme ces cadeaux empoisonnés qui repartent illico sur le marché ?
    Allez bon Noël à tous, et continuez à écrire avec vos tripes.

  9. DOMINIQUE BABILOTTE replied:

    Fort heureusement, ils finiront par se tirer une balle dans le pied. D’un côté il sera toujours nécessaire d’étudier les images produites sur les cer-veaux ( la césure est amusante ) pour dépister les futurs tubes, et de l’autre côté les cerveaux n’auront plus de place disponible à cause de la pub ! Donc, si on réfléchit bien ( tant qu’on e peut encore) y’a un moment où ça v coincer… et là nous autres on revient triomphants !!!
    Le temps joue pour nous ! (enfin là, il joue surtout avec nous et nos nerfs)
    Bon Noël à tous

  10. Martha M replied:

    Fort heureusement, le Père-Noël semble échapper aux modes décérébrantes puisqu’il a déposé sous notre sapin cd et documentaires des références de notre univers chanson. (je le soupçonne de lire vos blogs, voilà qui est tout-à-fait rassurant !)
    Cher Michel, merci de partager avec tes amis et voisins de blog mes plus chaleureux souhaits. Joyeux Noël à vous tous, rédacteurs et lecteurs.
    Martha

  11. TILLY Henry replied:

    Voici enfin une avancée scientifico-artistique qui va nous faire gagner un temps fou et débarrasser nos journées, déjà lourdement chargées à tenter d’être compétitifs pour engraisser « l’actionnaire », débarrasser, disais-je , de la perte de temps insupportable et nuisible à notre rendement que constituait notre manie d’écouter des dizaines de chansons dont nous tirions des plaisirs très diversifiés selon des critères purement subjectifs liés aux thèmes, aux voix, aux musiques, aux accompagnements ou arrangements. Idem pour les morceaux purement instrumentaux.

    Quel gaspillage! j’en suis confus, honteux.! Tout va changer et c’est heureux. Il suffira désormais de recruter une escouade de boutonneux , déjà hémiplégiques culturels formatés par les émissions « D’jeûne » des FM (ex-radio libres) et autres DJ ou usines à disco, de les confier à des « Scientifiques » forcément « indépendants », nourris par perfusions de stats. et qui feront accoucher les ados de ce que nous devrons écouter, donc de ce que l’on pourra graver pour diffusion, à l’exclusion de toute autre musique ou parole désormais considérée comme schismatique.

    Notre productivité sera, de facto, améliorée; nous n’écouterons plus de choses potentiellement subversives, ce qui dispensera « Big Brother » de consacrer des suppléments budgétaires à notre surveillance. Encore merci à la science.

    Forts de cette expérience, il faut aller plus loin et construire sans tarder des « élevages » (ça existe déjà sous des formes officieuses) où des « artistes », vivant en batterie et génétiquement modifiés (A.G.M.) produiront à haut rendement des « tubes » selon les recettes de synthèse issues des analyses des cerveaux boutonneux. Une semblable initiative trouverait sûrement des investisseurs et ne tarderait pas à entrer au « CACA40 ».

    La science et la technologie n’étaient pas assez avancées, en 1932, quand Aldous Huxley a sorti son fameux bouquin . Il n’est peut-être pas inimaginable que, de son tombeau, il écrive une suite au « Meilleur des mondes »
    H. Tilly

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