Anne Sylvestre, juste une femme ?

Alice Dézailes (photo Catherine Cour)

par Catherine Cour

Il est des moments magiques au temps arrêté, qu’on voudrait pouvoir revivre encore et encore. Des moments suspendus entre bonheur et excitation, plénitude et sérénité. Comme cette fraction de seconde qui s’écoule entre le départ de la flèche de l’arc et son arrivée en plein cœur de la cible. On sait en la lâchant qu’elle va toucher son but. On est avec elle, notre souffle la porte et l’accompagne… le temps s’étire comme dans un film au ralenti.
Samedi soir, à Rives, Anne Sylvestre a offert à son public un de ces moments hors du temps où, tel Guillaume, elle a réussi à atteindre, d’une seule flèche, les quatre cents cœurs réunis par « Chansons Buissonnières 38 ».
Samedi 28 janvier, c’est Alice Dézailes qui s’est avancée en première partie, comme en repérage. A interpréter des chansons de grands auteurs (Rémo Gary, Allain leprest, Alain Nitchaeff, Jacky Hangard et Pascal Mathieu) toutes mises en musique par Romain Didier, se les appropriant d’une voix limpide, se lâchant sur une improvisation, le temps d’un scat. Ses deux guitaristes la soutiennent, la mettent en valeur comme dans un écrin : Pierre Le Gourriec sur des rythmes flamenco, Sonia Konaté davantage jazz. Tous deux s’entendent à merveille pour habiller chaudement la voix d’Alice.

Nathalie Miravette et Anne Sylvestre (DR)

Le temps d’un entracte et Nathalie Miravette s’installe au piano. Entrée d’Anne Sylvestre pour son récital Au plaisir. J’aime la complicité de ces deux femmes. Nathalie n’est pas que pianiste, accompagnatrice, orchestratrice et choriste. Elle est aussi la partenaire d’Anne. Elles se comprennent d’un regard, s’accordent dans un sourire, se soutiennent d’un geste et la joie de constater que règne cette harmonie s’ajoute au plaisir d’écouter Anne chanter ses chansons et me met à l’unisson de ces deux artistes.
Pourtant, j’ai vaguement senti une tension s’installer crescendo. Les sourires d’Anne étaient un peu retenus, les dialogues plus brefs, même si les chansons s’enchaînaient à la perfection. Et puis la surprise est arrivée d’un coup, vers le milieu du récital : Anne s’empare de quelques feuillets posés sur le piano, cherche le soutien du regard de Nathalie, lance un « faut y aller ! » et commence à chanter un texte d’une beauté saisissante ! Fort et poignant comme j’en ai rarement entendu, si ce n’est, déjà, dans sa bouche. Les mots me frappent en plein cœur et des phrases s’y gravent. Je ne connais pas le titre qu’Anne a donné à cette chanson, mais j’en ai imaginé plusieurs : C’est pas grave, C’est pas un drame, C’est juste une femme. Chaque couplet décrit des situations que les femmes doivent parfois vivre, subir au quotidien. Dans mon souvenir (et je demande à Anne de m’excuser si je modifie ses paroles, mais ce sont les phrases qui restent dans ma mémoire), la chanson débute par :
« Petit monsieur, petit costard / Petite bedaine / Petites saletés dans le regard / Petites fredaines / Petites ventouses au bout des mains / Comme des limaces / Petites crasses / Il n’y peut rien si elles ont des seins / Ça n’en fait pas un assassin / Mais c’est pas grave / C’est juste une femme / C’est juste une femme à saloper / C’est pas un drame / C’est juste une femme… »
La chanson continue, peuplée de mains baladeuses : petits patrons, petits chefaillons, petits professeurs, petits curés, petits docteurs… Et toujours ce refrain : « Mais c’est pas grave / C’est juste une femme / C’est juste une femme à humilier / C’est pas un drame / C’est juste une femme… »
C’est sous un tonnerre d’applaudissements qu’Anne termine cette chanson, avec cette conclusion : « Ne croyez pas que j’en sorte indemne, moi non plus ! » Ouh ! Je frémis encore en y repensant.
Une grande respiration, un soulagement visible d’avoir franchi le pas, et le récital reprend. Anne et Nathalie sont plus sereines : le grand stress de la création, la montée d’adrénaline qui précède la première interprétation publique est passée. C’est maintenant le bonheur et le soulagement, la joie d’avoir pu partager.
Puis, à la toute fin du spectacle, c’est l’ovation, debout, des quatre cents spectateurs. L’hommage pendant de longues minutes du public conquis à une auteure d’exception. Anne et Nathalie reviennent, saluent, repartent… et à nouveau ces regards échangés, complices, leurs sourires. On la fait ? Oui !
Anne repart vers le piano, prend une nouvelle feuille… et c’est le deuxième cadeau de la soirée, autre chanson inédite ! Je n’en crois pas mes oreilles ! Le titre ? Il pourrait être : Je n’ai pas ou L’embellie… j’aime bien le mot ! C’est une chanson plus optimiste. Anne dévide la liste des choses qu’elle espère bien n’avoir pas encore vécues pour la dernière fois. Liste universelle, intemporelle. C’est un don du ciel d’être capable de décrire, avec des mots simples, les sensations, les sentiments que tout un chacun peut ressentir sans, pour autant, pouvoir les exprimer aussi efficacement. Et dès qu’on entend le texte, on se dit « Mais, oui ! Bien sûr que moi aussi, je ressens ça, j’espère ça… tout comme elle ! » C’est ça, sa force : nous pousser à exprimer nos sentiments, nous aider à mettre ses mots sur les maux de notre vie, prendre notre main et nous accompagner sur son chemin de mots qui devient aussi un peu le nôtre.
Des bribes de ses phrases tournent encore dans ma mémoire. En fermant les yeux, j’entends sa voix résonner à mes sens :
« Je n’ai pas dit mes derniers mots d’amour / […] / Je n’ai pas fait ma dernière folie / Dernière danse devant les précipices / Le grand écart juste avant l’embolie / Mais il fallait attendre la secousse / Et l’embellie / […] / Je n’ai pas fait ma dernière marelle / […] Je n’ai pas dit mon dernier mot d’amour / Quand il viendra l’aurez-vous entendu / S’il échouait dans votre arrière-cour / Tâchez au moins qu’il ne soit pas perdu. »
C’est fini ! Il n’y aura pas d’autre nouvelle chanson après celle-là. Et c’est déjà si beau, si bien. C’est bien, aussi, que ce cadeau si précieux de deux créations ait été fait à l’occasion d’un spectacle organisé par une association aussi dynamique, efficace et impliquée dans la promotion de la chanson que l’est « Chansons Buissonnières 38 ». Ça n’est que justice !
Et puis se dire que c’était un spectacle d’une immense artiste, mais que chaque jour il peut être donné d’assister à des moments aussi intenses, ici ou là, là où se produisent des artistes du spectacle vivant. C’est là où il y a du partage et de l’émotion. C’est là qu’on se croisera sûrement.

(Quelques nouvelles, au passage, de NosEnchanteurs. Si le blog avait franchi en décembre dernier son record historique en dépassant les 20 000 connexions, il a doublé la mise en janvier 2012 avec 41784 connexions sur l’ensemble du mois soit près de 1 350 connexions par jour, auxquelles il convient d’ajouter les presque 350 abonnés du blog. Merci pour votre fidélité)

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1 février 2012. Étiquettes : , . Catherine Cour, En scène.

12 commentaires

  1. Christiane Delacourte replied:

    Ah ! Catherine ! Toi aussi tu nous fais un magnifique cadeau !
    As-tu aussi joué la blonde comme au Trianon ?….

  2. Christine Fabre replied:

    bonjour,merci pour cet article sur Anne Sylvestre et la découverte de cette fantastique chanson…mais là on a « l’eau à la bouche » et on ne peut pas déguster le « breuvage »!!!!comment peut on entendre celà ?????D’autant que nous préparons avec le collectif de la Librairie Diderot à Nimes, un hommage aux femmes dans le cadre de la journée internationale et que ce texte là……je pense qu’il aurait toute sa place….

  3. Norbert Gabriel replied:

    « Une sorcière comme les autres »… Dans mon top 5 des artistes dont la voix est un écho permanent, Anne Sylvestre et Pauline Julien… Indissociables depuis plus de … enfin depuis longtemps.
    Et quand je pense à ces hurluberlus qui chantent en simili anglais parce que chanter en français ce serait se foutre à poil .. Merci Anne Sylvestre.

  4. Danièle Sala replied:

    Anne Sylvestre, juste une femme, mais quelle femme ! Je n’ai pas eu le bonheur de la voir sur scène, mais elle fut ma complice durant de nombreuses années auprès des enfants, avec ses fabuleuses fabulettes . Deux chansons inédites qui me donnent envie d’en savoir plus, peut être sur un prochain album ? Merci pour ce bel article , même si il nous laisse sur notre faim …Et à suivre …

  5. Festiv'Art replied:

    Comment rester silencieuse … ?Je suis profondément touchée par la première chanson ..tellement ! Merci à Catherine Cour pour ce beau partage d’émotion de spectatrice qui donne faim en effet … ! Personnellement j’ai hâte d’en lire d’autres de cette facture !
    Juste une femme …

  6. Christian Camerlynck replied:

    Anne, notre chère Anne est l’auteure la plus chantée dans les stages A Corps Voix que nous animons depuis longtemps. Voilà Vingts ans que j’ai créé ces stages pour amateurs. Pour prouver que personne ne chante faux. Que les chansons sont trop importantes pour les laisser dans les seules oreilles et bouches des « professionnels ». Si Anne était diffusée sur les médias au prorata des amateurs qui me disent que ses chansons ont sauvé leur vie. On en entendrait chaque jour sur les ondes. Anne je la chante, je l’aime, comme de nombreux poètes et auteurs elle est comme l’eau l’air et le feu…indispensable.

  7. Cat replied:

    Pour « déguster le breuvage », il y a les prochains spectacles d’Anne Sylvestre, que je ne saurais trop vous recommander :
    http://www.annesylvestre.com/dates.htm
    Moi, je retourne bientôt la voir (le 10 à Carros)… et j’essaierai d’assurer mes fonctions de « blonde-du-premier-rang ». Mais là, je n’ai pas pu ! Je suis arrivée (je venais quand même de Toulon !) 5 minutes après l’ouverture des portes. Les premiers rangs étaient déjà pris
    Et finalement, je ne regrette pas cette distance : je ne sais pas comment j’aurais « reçu » ces deux nouvelles chansons si j’avais été en vue directe d’Anne. Là, les cinq ou six rangs de spectateurs, devant moi, et l’obscurité de la salle m’ont permis de « profiter » de la chanson et de « gérer » ma surprise et mon émotion plus facilement que les yeux dans les yeux avec elle
    C’était très fort !

    Pour Christine… ça ne coûte rien de contacter Anne et de voir avec elle s’il y a des possibilités de la faire venir à Nîmes. Il y a peut-être une association (vers Nîmes, je connais « Courant scène », « l’assoc’thau mate », du côté de Thau, la « Cave du Boschet », vers Beaucaire) ou un théâtre qui serait prêt à programmer un spectacle d’Anne ? Pourquoi ne pas tenter le coup ? Le Domaine d’O à Montpellier l’a déjà accueillie, à l’invitation de Michèle Bernard. Il y a un public et des salles, à Nîmes !
    Et j’ai souvent croisé Anne dans « des salons du livre » où elle dédicace et vend ses livres et ses CD (chansons « adultes » et fabulettes, puisqu’elle continue à en écrire). Si un récital la fait venir à Nîmes, il serait peut-être possible qu’elle participe à ton « Hommage aux femmes »
    Il faut oser ! Créer l’évènement, impulser la rencontre…

    Une autre femme dont la présence cadrerait bien avec un « hommage aux femmes », c’est Francesca Solleville… dont le nouveau CD ne devrait pas tarder à sortir…

    À suivre… oui, bien sûr !

  8. Chris Land replied:

    Belle plume et belle émotion offerte en partage. Merci pour ces lignes sensibles. Ou plutôt dont la flêche évoquée au début à atteint ma cible.
    Chris Land

  9. Brigitte Couradeau replied:

    Merci pour ce bel article et pour l’émotion si bien partagée.
    Cette nouvelle chanson sur « c’est juste une femme », combien je voudrais qu’on l’entende bientôt et souvent à la radio. Un bijou pour effacer un peu les commentaires habituels des machos ordinaires.

  10. Donemoilela replied:

    Bonjour,
    Nous sommes des lecteurs assidus de « nos enchanteurs » et nous aurions du vous dire depuis longtemps combien nous apprécions les sujets traités dans vos articles, comme celui d’Anne Sylvestre, et leur style. Il n’est pas trop tard pour le faire .. Bravo !
    Nous en profitons pour attirer votre attention sur un spectacle que nous venons de découvrir fin janvier au théatre de Die (Drome), la première d’une création « Mélodies d’Exil », concert mis en scène avec de la danse aérienne. Mouron accompagnée au piano chante les poètes allemands exilés dès l’avènement du nazisme (Brecht, Weill, Hollander …) Trois danseurs expriment à travers les techniques aériennes, l’évasion et l’exil. L’histoire est magnifique et l’interprétation de cette époque historique surprenante et magique. C’est simplement « BEAU » !
    Nous avons été conquis par la voix de Mouron, les textes et le chorégraphies.
    Ce « Mélodies d’Exil » est donné à Paris le 27 fevrier prochain au XXème Théatre. Si vous le pouvez, allez y et dites nous ce que vous en pensez…
    Bonne continuation, Cordialement.
    Anne et Michel

  11. Fattoretto replied:

    Catherine – cet article est magnifique – je l’ai adoré – bravo – Merci – eliane

  12. Cour replied:

    Merci Eliane 🙂
    Maintenant, il ne reste plus qu’à trouver une date pour retourner voir « Au plaisir » et découvrir ces deux magnifiques nouvelles chansons !

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