Dimitri sans tri (tout est bon chez lui, y’a rien à jeter…)

Pieds et torse nus, torse nu, un simple jean et le haut débit de sa voix, gouailleur des rues comme des salles, tel est Dimitri sur toutes les scènes qu’il foule. Et qui l’a vu n’est pas près d’oublier ce fauve aux chants douloureux et aux blessures magnifiques. Prolonger ou anticiper ce plaisir par le disque est comme instinct naturel. Quasi primaire, primal.
Il y a douze ans, il fut le lauréat de la prestigieuse Biennale de la chanson, le plus important concours de Belgique. Deux albums suivront, dont un en public. Quelques belles scènes et désormais un peu l’oubli… Tant d’artistes se succèdent que les fraîches émotions relèguent les précédentes aux archives. Dimitri le belge s’est établi en France, à Quimper. Il n’est pas rare, comme aux temps héroïques des années soixante où entre deux engagements en cabaret on faisait la manche, de le voir tendre le chapeau. Je m’essayais à écrire un billet tout frais, quand m’est revenu ce papier écrit sur  lui il y a quelques années. Je n’en retire pas un mot, confirme et signe :

Deux pianos, l’un à queue, l’autre à bretelles, pour ce belge, ce Dimitri, qui ne met pas deux chansons pour nous étourdir de sa gouaille, pour vous insinuer l’idée, tenace et dont on ne se départira pas, que nous avons en face de nous un artiste de la race des géants. Un rare.
Gouaille, le mot renvoie à la chanson populaire, aux piafs et autres oisillons décharnés qui crachaient une chanson trempée de passion, entre pavés poisseux des rues glauques et ferveurs d’Olympia. Nul n’est besoin de beaucoup s’instruire sur le cursus de Dimitri : sa tronche raconte son histoire, ses traits décharnés parlent de cette bohème qui – ne vous fiez pas aux chansons – n’est pas toujours tranche de pure poésie.
Gouaille, le mot lui irait bien s’il ne colorait pas tant et ne fixait répertoire. Tel n’est pas le cas. Dimitri est pluriel : bien vingt artistes cohabitent en son seul corps. Ça doit secouer, ça doit même être parfois franc bordel. Entre le chanteur à textes, celui à succès (qui aimerait voir, dans la salle, s’agiter de sots briquets) avec « tubes » calibrés « radio », le monsieur qui chante le blues, le libertaire, le titi des pavés parisiens et des cafés liégeois, le popu dans l’ivresse de certains textes, l’espace est grand qu’il occupe sur l’heure et sans heurts.
Dimitri est de la tradition de la grande chanson, mais d’un degré différent, d’une lente macération qui produit d’autres effets, en décalage souvent, en réaction parfois. C’est un nerveux, Dimitri, touches en folie sous ses doigts et voix qui ne botte pas en touche. Dans sa musette, il entasse les genres sans jamais faire désordre.
Sans jamais non plus faire l’économie de quoi que ce soit, hors la tenue de scène qui ne tient qu’à un jean : faut bien rogner sur le budget ! Dimitri est talent et émotion. Ecoutez-le chanter « Il a plus soif cet homme-là c’est sûr / Ou s’il a soif c’est d’abord d’aventures / D’un peu d’amour, d’un peu d’azur » : c’est poignant, c’est prenant, c’est bouleversant.

Le site de Dimitri, c’est ici.

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29 mars 2012. Étiquettes : . Archives de concerts, En scène. 2 commentaires.

Pierre Perret, de la scène au prétoire

Effets de manches et tirs à vue, depuis hier et jusqu’à ce soir au tribunal où Pierre Perret veut laver son honneur, ternis par un papier au vitriol de la journaliste Sophie Delassein, du Nouvel Obs. Ce ne serait pas une question d’argent pour notre Pierrot (« Les dédommagements, ce n’est pas mon problème. C’est l’affaire de mes avocats. À eux de savoir ce qu’ils doivent demander » déclare-t-il à La Dépêche) qui, en conséquence, réclame 215 000 euros de dommages et intérêts et « trouve que ce n’est pas assez » (nous rapporte Sud-Ouest). Les témoins défilent à la barre, ainsi Guy Béart, eau vive et rancune pareille envers un Pierrot des mauvaises lunes. Dans cette salle d’audience, on parle de Léautaud et de Brassens, de possibles plagiats (« Les chansons de corps de garde sont à tout le monde » soutient Perret ; « Les Jolies colonies de vacances, par exemple, c’est un texte de Pierre Louki » souligne Béart…) et de vérités oubliées que ni les moins de vingt ans ni leurs parents ne peuvent connaître… C’est sans cadeau, ça saigne.

Ce vieux papier (septembre 2001, à La Forge, au Chambon-Feugerolles) tiré de mes classeurs, me renvoie au Perret que je veux et préfère garder, loin de ce prétoire malsain où les vérités ne sont pas toujours que de vilains mensonges.

 

Les cordes vocales de Perret sont salutaires à qui veut les entendre (photo DR)

Archive. Vu la verdeur de certaines chansons du Pierrot, vu ce qu’obstinément trouve La Corinne, ce sont peut-être les enfants présents à La Forge qui ont dû être étonnés, intrigués, un peu déphasés. Encore que. S’ils étaient venus n’entendre que Vaisselle cassée, Comment c’est la Chine ou Quoi de plus sympa qu’un œuf, c’est râpé. Il n’y eut pour eux qu’un peu de Tonton Cristobal et que La cage aux oiseaux. Que Le zizi, dans toutes les bouches. Et Ma p’tite Julia. Pierre Perret n’a jamais été de ceux qui passent une nuit sur scène. Quatre-vingt dix minutes maximum, mécanique à rappels lancée depuis longtemps déjà. Il est comme ça : il nous fait rêver, devenir tout rouge de confusion puis Vert de colère, il nous fait chanter puis s’en va. Et nous laisse frustrés car on y va aussi pour entendre Le petit potier et La sieste, pour applaudir Y’a cinquante gosses dans l’escalier, Bercy Madeleine ou Ma nouvelle adresse… Y’en a pas eu pour tout le monde, trop de chansons à son répertoire, trop peu de temps pour les chanter. Et, de toutes façons, en raison « de ce qui nous plane sur la théière », une inspiration pleine de tristesse comme faite un peu de la poussière de Manhattan, de la mort qui rode en territoires afghans, du bronzé qui, plus que jamais, peut changer de trottoir. Et de toujours l’évidente Lily qui « lève aussi un poing rageur / au milieu de tous ces autobus / interdits aux gens de couleur. » La salle n’était pas pleine comme un œuf et c’est dommage. Dans un discours ambiant monocorde, les cordes vocales de Perret sont salutaires à qui veut les entendre. Simples comme bonjour, respectueuses. Et inquiètes du monde présent. Mon p’tit loup ou l’outrage fait à l’enfant, Au nom de Dieu comme la confirmation d’une lourde tendance fin de siècle début de l’autre, ce quelle que soit sa confession, quel que soit son port d’attache, Nos amis les bêtes souvent moins bêtes d’ailleurs que le moindre des humains… c’est le ton grave que nous devons retenir de ce spectacle. Reste que l’épicurien Perret est aussi l’auteur interprète du Tord-boyaux, d’Au Café du canal, de Ma femme, du Plombier et d’Olga, de Blanche aussi. Rires et tendresse, c’est peut-être, on l’espère, ce qui sauvera le monde. Pierre Perret est un îlot de bonheur et de sagesse. À sa source on peut boire des mots sages, des messages. Pas les faire siens comme on idolâtre « au nom de Dieu » mais comme ceux d’un homme digne qui vit sa vie, regarde la planète et tente ce qu’il peut. Par des mots repris en couplets et en refrains, des propos qu’on fredonne chez soi ou qu’on reprend au passant. Des chansons qu’on aimerait dire subversives, si toutefois elles pouvaient encore changer le monde.

 

23 mars 2011. Étiquettes : . Archives de concerts, En scène. 1 commentaire.

Revoir Lenorman, dis

On recule sa montre de trois ou quatre décennies, on se souvient de « ces matins d’hiver, dans la nuit froide et glacée » et on fait fête à Gérard Lenorman. Ce papier exhumé remonte à avril 2003, à La Forge au Chambon-Feugerolles

Chapelet de souvenirs, traçabilité chantée (photo DR)

Archive. Ça a beau être La Fête des fleurs en toutes saisons chez Lenorman, son public n’est plus vraiment au printemps de la vie. Ça automne, précisément. Mais sans frimas, avec beaucoup de chaleur. On s’en vient voir celui qu’on nomma jadis le Petit Prince de la chanson. Par franche adhésion ou par simple curiosité de proximité…
Dès son entrée en scène, Gérard Lenorman nous chante Il me reste de toi…. De lui donc, beaux restes. Comme si le temps l’avait épargné d’outrages, seulement renversé sel et poivre en abondance. Il a la fière allure d’un toujours rêveur, d’un tendre infini, d’un grand gamin. « C’est du chagrin, d’la romance / Moi j’donne du rêve aux gens, des souvenirs cassés… » nous chante-t’il. Et c’est à peu près ça. Toujours la même voix fragile, voilée, un peu chevrotante, pas Clerc mais pas troublée, un peu éraillée façon Mister Renard. Doivent se connaître…
Lenorman va s’employer à tirer un fil qui détricote une époque pour habiller notre soirée : ce n’est, à l’exception de quelques titres peu ou pas connus, qu’un best-of qui fait se succéder les tubes et rien que les tubes : ça fait Beaubourg et jolie scène, ça charrie des souvenirs à la pelle. Vous souvenez-vous de Michèle ? C’est bien loin tout ça… Elle est là, elle et Les matins d’hiver, Quelque chose et moi, De toi, Voici les clefs (avec une orchestration aux couleurs de la Jamaïque)… tous les grands classiques de l’artiste.
Oh, tout n’est pas bon dans ses textes (« Je nommerais Mickey premier ministre de mon gouvernement / Si j’étais Président » fait, même dans l’humour, grand ridicule ; « Entre Staline et Stallone / Entre Rimbaud et Rambo / C’est l’histoire des hommes » fait rime à deux sous, piteuse écriture…) mais tout s’écoute sans mal : c’est du tendre et pas méchant. Car c’est un peu de nous qu’il chante, de ces chansons qui nous ont tellement imprégnés qu’elles se sont faites petite place dans notre ADN. Il y a traçabilité chantée. Et puis Lenorman fait, sur scène, son bizness avec honnêteté, sans se la péter, dans un feed-back sincère avec le public, avec une sympathie et une convivialité estimables. Pas étonnant si, dès le début, des spectateurs interpellent le chanteur, le tutoient, font frère,
copain-copain avec l’ami de trente ans.
– Eh Gérard ! Que fais-tu depuis tout ce temps ?
– Ben, je chante Si tu me laisses pas tomber…
– Et alors ?
– Visiblement, ils m’ont pas laissé tomber.

Le site de Gérard Lenorman, c’est ici.

17 mars 2011. Étiquettes : . Archives de concerts, En scène. 4 commentaires.

L’Helvétie comme une lanterne

Si Thierry Romanens commence à se faire un nom dans l’Hexagone aussi sûrement que dans notre horizon chanson, tel n’était pas encore le cas en fin 2002, date de ce concert au Quarto d’Unieux, lors des Oreilles en pointe. Ce papier exhumé peut faire aussi écho à mes récents articles sur Brassens…

Thierry Romanens : comment, vous ne connaissez pas encore ? (photo Chantal Bou-Hanna)

Archive. Thierry Romanens, suisse encore inédit en France, est à Sarclo ce que Dupont est à Dupond. Avec un look à la Tintin. Lumineux ! Il nous vient du pays des banques, fait le mariole, pas le branque. Il est direct, franc, jovial, gueule de Tintin picaresque et pittoresque : « Heureux comme un cochon dans la fange / Je ne suis qu’un rieur aux anges. » Ravis, en tous cas, de faire connaissance avec un petit suisse de la chanson, qui partage avec l’autre helvète qu’est Sarclo un goût consommé de l’impertinence, du caustique, de l’humour radical, que contrecarre une poésie urgente, qui se fout pas mal des rimes.
Thierry Romanens aime à reprendre Brassens, mais pas n’importe comment. Avec une verdeur et une impertinence bienvenues. Comme s’il souillait tonton Georges, l’acidifiait avec jouissance et sans économie pour mieux retrouver et son côté politiquement incorrect et son rugueux d’origine, que trop d’hommages enterrent sous de suspectes couches de vernis : cette Brave Margot rapée (ou raptée, en tous cas mise en rap) n’est pas perdue.
Reste que, s’il fait le mariole, son commerce s’étend à bien autre chose. A une sorte de blues urbain dont les mots pour le dire, à défaut d’être policés, ont le mérite d’être directs. Le spleen désamoureux teinte fortement un répertoire des plus attachants. Heureusement pour lui que « Tout m’interpelle et tout m’épate / Tout m’éberlue et tout m’étonne » toujours…
Nous ne sommes pas à une surprise près dans ce festival : Romanens ne peut qu’entrer dans le club, très ouvert, de nos désirs chanson. Il est farouchement irrésistible. Précipitez-vous là où le bougre officie, sans vous poser de questions, car elles sont trop précieuses. N’est-ce pas Thierry Romanens qui nous dit et, en dédicace, nous écrit : « À chaque solution qu’on trouve, c’est une question qu’on perd »

Le site de Thierry Romanens ; son myspace aussi.

12 mars 2011. Étiquettes : , . Archives de concerts, Chantal Bou-Hanna, En scène. 2 commentaires.

Delerm, sur les charbons Ardant

Ça fait bientôt une décennie que Delerm a déboulé à pas feutrés dans la chanson. Son premier album était sorti au printemps 2002 et déjà, à l’automne, ce chanteur très parisien bourrait les salles « de province ». Ce récital remonte à novembre 2002, au Quarto d’Unieux, dans la Loire. Je concluais ce papier en prédisant que Delerm aurait quand même du mal à se renouveler… Grosse erreur : ça dure encore et toujours.

Il observe, capture, épingle et collectionne (ph. DR)

Archive. Hirsute, mal rasé, tension proche du zéro absolu, voix formatée enrouée, le voici, nouvelle coqueluche de la scène chanson. Générique. Long métrage estampillé « art et essai ». Récitatif, puis son répertoire en entier. Le public est des plus complice. Des abonnés de Télérama sans doute, qui lorgnent Cosmopolitan dans la salle d’attente du psy. Car le Vincent ratisse large, fourchette commerciale à mille dents (de Libé au Figaro madame) et supposés amis de toiles qu’il étale, de Diane Keaton à Gérard Depardieu, de Simone Signoret à Fanny Ardant. C’est très cinoche dans le traitement comme dans les thèmes. Mais pas que ça…
Vincent Delerm ne fait rien qu’à nous tendre (dans nos postures culturelles, nos outrances parfois, nos moments d’ennui aussi…) un miroir à peine déformant. C’est très parisien dans l’expression, très bobo (pour le coup, autant « bon chic bon genre » que « bourgeois bohème »), très France d’en haut qui s’ébat. Photomaton de nos travers, de nos p’tites vies qu’on croit grandes, un tantinet maniérées et condescendantes. Que des tranches de vie, entre cinoche et zoo, expos, jeux et « je » de société. D’autres, tels Bénabar, en font aussi plat quotidien, chansons bonnes comme l’est le bon pain. Delerm fait dans une focale plus étroite encore, qui consigne tendresse et ridicule des comportements sociaux de ceux pour qui le culturellement correct est règle de vie. Vincent est à ce titre un entomologiste : il observe, capture, épingle et fait collection. Convaincant ! Et, soyons maso, passionnant.
Reste qu’on se dit que l’artiste aura bien du mal à se renouveler sans provoquer à son tour un culturel ennui, très branché donc, mais… disons fâcheux car ennuyeux. Pour l’heure, ça reste du pas vu pas pris. Seul au long piano, Delerm est captivant et jouissif, même et surtout si on rit à nos dépends. Enfin… à ceux de nos voisins.
Et puis, entre nous, 13 euros la thérapie de groupe, c’est très abordable…

La page Delerm sur le site Tôt ou tard ; et le site non officiel consacré à Vincent Delerm.

3 mars 2011. Étiquettes : . Archives de concerts, En scène. 7 commentaires.

Miro, Picasso ou pique-assiette ?

Plutôt Picasso, ce Miro, qui, inventif et joyeux, tire de sa palette musicale moult couleurs et images plaisantes. Souvenir de scène lors du festival Les Oreilles en pointe, en novembre 2003, salle Dorian à Fraisses.

Miro (photo d'archives. Olivier Moreau)

Archive. « J’aime pas les rimes / J’aime pas les vers / J’ai la tête qui fonctionne en vrac / J’suis chanteur crooner / J’suis rockeur moqueur. » C’est Miro qui chante et se dépeint déjà. La scène est parsemée d’objets de chambre de gosse : soucoupe volante, toupie, petite chaise… L’éternel enfant qu’il est doit en faire pieuse collec’. Autant d’ailleurs que de courants musicaux, piqués ici et là, qui se chamaillent gaiement et perfusent son art. Ça récup’, ça recycle, ça ressort par lui en produit neuf et hybride, insolent et drôle.
Même les textes sont de cette fabrication, puzzles hétéroclites qui font images aussi bizarres que franchement plaisantes. Bon, ce n’était pas le Zénith, hier au gymnase de Fraisses, loin s’en faut même, mais totale proximité entre artiste et public. Sans barrières, au propre comme au figuré, sans rien qui puisse rompre l’harmonie : convivial, chaleureux, copain. Sans enjeu non plus : c’est dire si Miro s’est lâché, en une prestation inventive, surabondante. Trop peut-être ? Pas sûr et qu’importe : ça nettoie neurones comme oreilles, c’est inoffensif et inodore, pas incolore. Car Miro est peintre musical. Pas figuratif, non. Pas pointilliste mais pointilleux, expressionniste au seul sens qu’il s’exprime. Ses p’tites histoires font parfois narration, parfois non. Et lui donnent son et couleurs, faisant taches sur des toiles qui n’ont que l’élémentaire mérite du plaisir qu’elles procurent. Celui qui se dit volontiers « trop bon, trop con » dans sa chanson, joue de son physique et accentue les mimiques. Juré, ne manque plus que la 3d pour pousser à fond la logique de ce personnage limite Tex Avery, avec immanquables yeux exorbités aux lunettes mirobolantes.
Ah, les lunettes ! Avez-vous remarqué, dans ce festival, la propension des artistes (les Bashung, Dimitri ou Arthur H) à porter des lunettes noires en scène. Au royaume des aveugles, Miro, pas fou, est roi !

Le site de Miro.

15 février 2011. Étiquettes : . Archives de concerts, En scène. Laisser un commentaire.

Gianmaria Testa, palabres transalpines

Tiré de mes gros classeurs d’émotions de scènes, voici le souvenir de l’italien Gianmaria Testa, lors d’un concert en novembre 2005, salle Pinatel à Saint-Genest-Lerpt, dans la Loire…

Gianmaria Testa a le don d'un ailleurs (photo d'archives DR)

Archive. Le pourtour de scène de cette petite salle est tel qu’on dirait l’encadrement d’un tableau. Une œuvre d’art assurément, avec pour seuls sujets ce guitariste chanteur, Gianmaria Testa, et ce saxo alto et clarinettiste, Piero Ponzo, qui nous font ce soir récital d’excellence.
On pourra toujours classer Testa – ce ne sera pas tout à fait faux – au même chapitre que Paolo Conte et que Roberto Sironi. Même registre ou peu s’en faut, proximité de voix, charme latin… Reste qu’il suffit d’écouter Gianmaria pour savoir que cet ancien chef de gare diffère quelque peu du modèle, que sa focale est plus large, intérieure et contemplative : « Autres habitudes / Pour tes latitudes / Même l’impossible pourrait arriver / Il faut juste un peu de temps »… Il lui suffit de peu, trois fois rien, pour installer et son univers et la complicité qui en découle naturellement : une guitare, une clarinette qui caresse les mots de ses sons, des confidences aussi. Car s’il chante en v.o., notre transalpin palabre d’abondance, en v.f., partageant le temps d’un soir petites remarques et grandes réflexions, comme on rompt le silence pour énoncer une évidence, comme on note sur un cahier une vérité de peur de trop tôt l’oublier. Sur tout, sur rien, sur « Berlusconi, ce mauvais acteur dans un mauvais film dont on savait pourtant le scénario », sur ces Fiat 500 qui sont faites pour tout sauf pour l’amour, sur ces émigrants que nous avons tous été et la façon dont nous les recevons à présent…
Relater tel « concert », c’est constater une scène sans gestes amples, sans exubérance, juste dix doigts sur une guitare et dix autres en clarinette. C’est décrire le calme et la poésie qui nous emporte, les images qui nous arrivent. C’est dire l’étonnante qualité d’écoute du public dans cette salle bondée comme jamais, étonnante parce que, à un tel point, rare. Hors champ, hors temps, Testa a le don d’un ailleurs où il vous emporte, juste rompu le temps de se dire blues-rockeur et d’emprunter au public des lunettes noires pour feindre d’y croire.
Je ne suis pas sûr qu’on tombe sous le charme de Gianmaria Testa : c’est là où, même s’il compte, il n’est pas Paolo. Mais, c’est certain, on tombe en pure amitié. C’est encore plus beau.

14 février 2011. Étiquettes : . Archives de concerts, En scène. Laisser un commentaire.

Fables et fantaisies à la Fersen

Thomas Fersen (photo d'archives DR)

Son nouvel opus, Je suis au paradis, sortira en début mars chez Tôt ou tard (chronique à lire sur le prochain Thou’Chant). Occasion de ressortir des classeurs ce vieux papier sur Thomas Fersen. C’était en avril 2000, salle Louis-Daquin à La Ricamarie. Sur le journal du lendemain, je sous-titrais : « On peut faire sien Fersen : il ne nous chante que des petites choses qui nous ressemblent et le fait avec un talent fou. Ce sont, en conséquence, de grandes chansons. »

Archive. C’est un nouvelliste de la défaite, un looser rimailleur, un gringalet qui s’aimerait costaud et beau. Qui funambule des mots, vous balance des tranches de vie, des fables et des fantaisies. Qui vous convie dans son univers, finalement proche du nôtre, tout banal, tristounet, frustrant qu’il est. Lui le prend sur un ton désinvolte, léger et guilleret. Qu’elles soient vécues par des femmes (Louise, Élisabeth, Irène…) ou par le truchement d’une foule d’animaux (blatte et papillons, lion et maudit canasson…), ses histoires, condensés de vie, semblent sorties de boîtes à musique scandées à souhait, mécaniques. Sauf l’émotion.
La scène fait non cabaret mais cave, abri qui évoque Kusturica, ses gitans et son Underground. Des chapeaux en suspension, habiles habillages de lumières, éclairent les musiciens, un par un. Des tapis au sol, de ceux qu’on a chez soi. Fatras d’instruments qui les touchent les uns les autres. Orchestre aux rom accents. Plaisir d’offrir, joie de recevoir. Et Thomas Fersen, en pitre qui, même s’il ne nous chante que la face pitoyable des choses, n’envoie que du bonheur. Celui qu’on mesure d’être là, en sa présence, dans une salle pleine mais à la configuration intime. Avec cet artiste d’un charisme étonnant, une sorte de Grand Duduche qui nous conterait ses mésaventures autant que ses rêves, ses souvenirs de caserne, les amours sublimés et contre-nature d’un parapluie et d’une chauve-souris, le monsieur assassin dont il est domestique… Et les lèvres de Louise… Et le public d’aimer qui renvoie à l’artiste son ravissement. « Si c’est pas l’amour / Ce sont les alentours » dirait Fersen. On saute avec lui d’une chanson l’autre, comme un cabri fou, s’enivrant de lui, buvant ses mots légers comme sa bière de Bohème.
Deux heures pleines et plus encore à regarder avec Fersen les clichés de son photographique univers, entre la tendresse d’un Doisneau et l’audace d’un Mondino. Entre exhibitionnisme et pudeur, mise en spectacle et pure retenue, ces deux faces que nous chante ce frêle jeune homme au régal sans pareil. Et le tendre public, à son tour, de se mettre à l’unisson, de l’appeler sa Colombe, son p’tit Lu… Fersen s’est donné entièrement ; la salle s’est offerte à lui en retour. La scène était en crue : on s’y noyait d’un rare bonheur.

Extrait de la bande dessinée de présentation du disque "Je suis au paradis" (2011, Tôt ou tard), qui nous entretient de sorcières, de fantômes, Dracula et autres joyeusetés de la sorte… (bd de Christophe Blain, qui signe par ailleurs le magnifique livret de ce disque)

12 février 2011. Étiquettes : . Archives de concerts, En scène. Laisser un commentaire.

Wriggles d’amour

Ces cinq-là resteront dans la mémoire de la chanson (photo DR)

Ils furent cinq (puis trois) diables rouges de la chanson. Les Wriggles, le sait-on, c’est terminé, fini, disloqué, séparé, coulé… Plouf ! Depuis presque un an déjà.
Ce papier est le premier que j’ai signé sur les Wriggles, en mai 2000, à Paroles et Musiques justement. Un peu comme on écrit une sincère déclaration d’amour. Le « chapo » de l’article disait : « Nominés en sélection parallèle, il est évident que les Wriggles concourent pour la palme d’or qu’ils méritent. »

Archive. Jamais sans doute la chanson française n’avait connu ça, n’avait entendu de trucs aussi forts, aussi directs, sans la moindre retenue : les cinq garçons des Wriggles n’ont pas fini d’alimenter nos conversations.
C’est un croisement chansonnier entre Fluide Glacial, Charlie Hebdo, Le Psikopat et Le Canard Enchaîné, un truc efficace qui nous laisse sur le flanc, épuisés que nous sommes par nos rires continus, cloués par une impertinence jamais vulgaire, vaincus mais heureux de l’être par ce groupe qui repousse sans cesse nos limites. Il faut les voir, charge totale, en nationalistes supporters du PSG, il faut les entendre philosopher sur « la vie (qui) parfois fait plouf » : celle du photographe du Rainbow-Warrior, celle d’Éric le grand skipper, celles des passagers du Titanic, celle du petit Grégory qui « apprenait la vie / au bord de la rivière / avec son père »… Il faut les entendre déculpabiliser l’homosexuel, relativiser ses tentations : « C’est pas toi qui as décidé la dissolution / C’est pas toi qui as dessiné les plans de Tchernobyl / T’as jamais affirmé que c’était un détail / T’as pas pris Fabius à l’économie / Tu rentres pas dans les églises à coups de hache… » Bondissant dans tout l’espace scénique du Magic-Mirrors, les Wriggles sont devenus, à coup sûr, le violent coup de cœur du festival. Qu’importe qu’ils aient déboulé sur scène en chantant une Mauvaise réputation à décoiffer Brassens, à lui recoller sa pipe, ce boy’s band est parti pour une réputation qu’on lui envie déjà. Ce fut triomphe sous le baroque chapiteau de la rue Tissot : la grande scène de Jeanne-d’Arc leur est déjà promise. Pour plus rapidement qu’on puisse l’imaginer. A très bientôt !

27 janvier 2011. Étiquettes : . Archives de concerts, En scène. Laisser un commentaire.

Star acadienne, pas star ac’

Ce papier tiré de mes archives presse se veut comme un bonjour aux lecteurs acadiens de ce blog. C’était en juin 2003, au Quarto d’Unieux, dans la Loire, un Danny Boudreau venu « discrètement, en éclaireur du festival ligérien Les Oreilles en pointe ». Bon repérage qui nous instruisait alors sur cet acadien, star chez lui, inconnu chez nous.

Danny Boudreau : "Si je suis l’écho de son cri" (photo DR)

Archive. C’est une vedette en son pays d’Acadie, côte Est du Canada. Un de ceux très attachés au français, tant il est vrai que les Acadiens furent longtemps empêchés de parler leur langue nourricière. C’est dire s’ils revendiquent haut et fort l’oriflamme de la francophonie.
Danny Boudreau, un après-midi en semaine au Quarto, que voilà donc une idée incongrue… Déjà qu’on ne se déplace pas facilement pour s’en aller découvrir – quel courage, vraiment ! – ce qu’on ne connaît pas, mais alors là… C’est que Boudreau s’en venait faire, comme ça, entre deux avions, connaissance avec enfants et ados de centres de loisirs, avant de revenir, d’ici la rentrée, animer un atelier d’écriture « chansons » sur le thème, qui lui va comme un gant, de l’identité. Et quitte à rentrer en conversation, puisqu’on est chanteur, autant le faire en chansons. Danny Boudreau a une belle voix qui ne se limite pas, loin s’en faut, à un exercice vocal. L’organe est beau quand il véhicule des choses belles, sentiments, émotions, quand il suscite en nous des paysages d’images. Quand, sans lourds slogans, il insinue l’Histoire par de petites histoires, quand il parle d’un peuple, celui de nos cousins d’Acadiens : « Le souvenir brûle encore / Au plus profond de ma mémoire. »
Boudreau est de ceux qui conjuguent et réconcilient chanson de qualité et « produit » de grande consommation : c’est une écriture exigeante, qui peut se loger en un maximum d’oreilles, attentives comme négligentes. C’est fluide, passionnant. Boudreau écrit des textes qui suintent parfois nostalgie, qui parlent souvent d’exil : « Quitter mon nid / S’envoler vers la vie / Sans un aller-retour / Si loin de mon amour. » Et s’en va à la source, au bagout des bayous, interpréter Zachary Richard, celui de Louisiane, qui est pour les Acadiens comme figure de proue. « Si je suis l’écho de son cri, c’est que résonne en mon cœur la voix de mes ancêtres acadiens » dit Danny.
Nous avions osé suggérer parenté artistique, vocale aussi, entre Danny Boudreau et Francis Cabrel. Sans être criante, elle n’en est pas moins manifeste. Par la qualité de l’écriture, par certains thèmes, la façon de chanter un peu, celle de se saisir d’une guitare aussi… Par cette magie, qui leur est commune, qui fait d’une chanson un petit bijou dans lequel on entre à fond. Par cette pêche sur scène, ces deux guitares (dont celle, inspirée et majestueuse, du complice Dan Godin) qui emplissent l’espace et l’habitent. Avec Jean-Jacques Goldman aussi, au moins sur certains titres. Artiste majeur de la scène du Canada francophone, Danny s’y taille là-bas un succès enviable. On le comprend, car sa chanson procure rare entêtement : on l’emporte avec soi pour la fredonner souvent. Si ce n’est pas une définition de la chanson populaire, ça…

Le site de Danny Boudreau. Et son myspace.

22 janvier 2011. Étiquettes : . Archives de concerts, En scène, Québec-Acadie. Laisser un commentaire.

Gérard, Morel, le bonheur en bouche

Pas le temps d’écrire en ce moment, faut donc se contenter de vieux papiers. En voici un autre sur Morel, LE Morel. Qui d’ailleurs se prépare, le mois prochain, à faire une tournée sur Rhône-Alpes de son Leprestissimo avec son complice Romain Didier et pas mal de (beau) monde. Puis devrait sortir une nouvelle et tendre galette (au beurre) comme il sait si bien les cuisiner. 2011, l’année Morel ? Pas loin en tous cas. Ce papier de janvier 2005 voyait Gérard Morel et Les Garçons qui l’accompagnent porter leurs chants affriolants sur la scène de La Taludière, dans la Loire.

Morel et Les Garçons qui l'accompagnent (photo DR)

Archive. On l’attend sur scène, là où trône sa chaise haute. Et c’est a capella et à l’accordéon qu’il déboule dans la salle, à faire l’aubade, à déjà capitaliser un max de sympathie, des fois que « les garçons qui l’accompagnent » lui piquent tout, la recette inclue. Voici Morel, pas le Deschiens, non : le Gérard, quasi sosie de Yul Brunner, en nettement plus rigolo, vachement plus sympa. En bretelles léopard, genre grand fauve d’Amazone. Lui « gazouille des chants primesautiers / Quell’ mistouille / Quel drôle de métier » dans un répertoire qui prolonge presque l’œuvre commune et conjuguée de Brassens et Boby Lapointe.
Seuls les spectateurs présents sauront exactement ce récital pas comme les autres : ces gags en rafales, ces éclats de rire d’un terrain l’autre (salle et scène) comme des patates chaudes qu’on se renvoie pour qu’elles refroidissent. Et cette rivalité entre la star chauve et ses trois acolytes, excellents clowns et musiciens, tas de bruiteurs aussi. Entre ce Bon gars pas dégueu qu’est Morel et ces Pieds Nickelés qui, à eux seuls, font déjà spectacle opulent, succulent : ces gars endimanchés comme s’ils revenaient d’un mariage ou de l’enterrement d’un oncle riche, comme s’ils s’en allaient en boîte, en éternels figurants du Bal d’Ettore Scola. Ils sont impayables : en conséquence, ils sont intermittents. Traiter Morel c’est aussi parler avec équité et quasi révérence de ces pitres : Christophe Monteil, Hervé Peyrard et Luc Chareyron. Que des bons !
Pour explorer le vocabulaire du tendre, Morel potasse et pétrie les p’tits Robert : c’est plein de filles sans culotte qui viennent se frotter au ventricule de l’artiste, chair fraîche et généreuse qui fait d’admirables portées. De notes. Thématiques et situations nous renvoient souvent à Brassens. Et si ce n’est pas au natif de Sète, c’est à celui de Pézenas, voire à l’autre de Castelsarrasin. Belle trinité dont Morel est l’évident héritier, parfois en des performances qui vous chavirent, des sonorités en cascade qui vous tourneboulent, des audaces qui teinteraient les nonnes de pourpre, des inspirations à vous armer en bon gags et réparties pour la vie. Maryse, Olga, Charlotte, Claire… : le festin de Gérard Morel a d’la toque, grande cuisine populaire, salée, poivrée, bien épicée. Le bonheur en bouche, vraiment.

Le site de Gérard Morel.

15 janvier 2011. Étiquettes : . Archives de concerts, Chanson sur Rhône-Alpes, En scène. 1 commentaire.

Serge Lama, le temps de la rengaine…

Du haut de quarante ans de carrière, il est tentant de mettre en perspective ses chansons, d’en faire pâte à modeler une histoire que d’aucuns prendront pour autobiographie. Ce papier exhumé remonte à avril 2004, lors d’un récital au Cinéma-Théâtre Le Majestic, à Firminy.

"C'était le temps où les chanteurs avaient d'la voix" (photo DR)

Archive. « J’ai pas eu de ballon rouge / Quand j’étais gosse dans mon quartier… / J’ai rien d’mandé / J’ai rien donné / J’ai rien reçu… » Par un florilège de ses tubes, Serge Lama fait comme chronologie romancée. D’abord l’enfance et Mon ami, mon maître pour exemple. Là, Lama fait gamin, élève appliqué. Le gosse, « puceau qui a de si beaux yeux », grandit vite. C’est presque comme la jeunesse de Casanova, initiatique libido : « Ne t’en fait pas, c’est toujours comme ça, la première fois. » C’est l’époque où « les illusions on les dansaient sous les lampions » ; c’est « le temps de la rengaine (…) où les chanteurs avaient d’la voix. » Lama tétonne, juponne, braconne. Puis se fait L’Algérie. Le voici artiste, qui sacrifie son cachet pour offrir des fleurs à cette chanteuse qui a toujours vingt ans. Libido encore, il découvre la femme, aime plumes et plumards : « Admirez-vous vos seins / Les caressez-vous ? Dessus, dessous ? » Vient L’Enfant au piano. Et, de suite, Chez moi, chef d’œuvre de construction, bijoux d’interprétation : « Viens, laisses un peu tomber tes poupées… » Puis Les Glycines, autre joyau, Superman, Le Gibier manque et les femmes sont rares, Les P’tites femmes de Pigalle… En fait, l’homme toujours face à la femme, en éternel amoureux, en patenté Misogyne
Tout est Lama, tout est probant dans cette image qu’on peut se faire de lui et qu’il s’amuse à entretenir. Le rire masque l’émotion contenue, mais c’est le bon vivant, l’épicurien qui est là, au plus près de son public, dans un spectacle qu’il veut comme un remerciement, une reconnaissance, un cadeau.
Le récital se nomme Accordéonnissi…Mots, qui voit le chanteur en tête à tête avec un seul et unique musicien, accordéoniste. L’occasion est belle, pense-t-on, d’une épure bienvenue, celle qui nettoie les têtes de lecture, allège de trop lourdes orchestrations qui ont pu fatiguer à outrance des chansons. Là, disons que c’est surprise que cet accordéon génétiquement modifié qui vous fait orchestre, batterie, qui se fait piano, qui sait cloner tous les instruments. Qui, parfois aussi, a la sagesse de n’être qu’accordéon. C’est bel ordinateur sonore qui fait la notable économie d’un groupe constitué. Séduisant, oui… mais autrement gênant.
Reste qu’on a Lama, en salle petite, à portée de soi. Qui, même s’il fait d’un récital un pot-pourri, même s’il ne semble donner qu’une partie de lui, même s’il tronçonne à outrance ses chansons pour mieux papoter dedans, est déjà bon à prendre. Ces rengaines populaires font partie de notre histoire. On regrettera seulement qu’une telle sélection occulte la partie la plus récente de l’œuvre de l’artiste, décennie semble-t-il assagie, qui n’émarge pas dans ce mémorandum d’un pucelage depuis longtemps perdu.

Le site de Serge Lama.

13 janvier 2011. Étiquettes : . Archives de concerts, En scène. 2 commentaires.

Céline Caussimon, juste au bord

Les parisiens ont de la chance car la dame est rare, accaparée qu’elle est par le théâtre. Après une saison passée au théâtre, (La Locandiera, Chère Lili), et la formation de Côte à Côte, spectacle atypique avec la violoncelliste Cécile Girard, elle nous revient avec ses chansons insolentes, avec son univers toujours caustique et tendre juste porté par la rythmique et le swing de l’accordéon de Thierry Bretonnet. Juste pour un concert, un seul, ce lundi 10 janvier au Théâtre Clavel, à Paris 19e.
Céline Caussimon sera en tournée en Pays de Loire en février et mars, en Asie du Sud-Est en avril et au festival Chansons de Parole à Barjac.
Histoire de patienter, ce papier d’il y a quelques années, lors d’un passage Salle des Rancy, à Lyon…

Céline Caussimon (photo DR)

Archive. « J’marche au bord / Juste au bord / Du rebord… » Elle est actrice, on ne le sait pas forcément. Elle est chanteuse, on le sait hélas peu. Elle conjugue les deux en un élégant et passionnant récital : ça finira, bon dieu, par se savoir. Elle, c’est Céline Caussimon, grande dame vraiment. Caussimon, si toutefois votre oreille est sensibilisée chanson, vous renvoie à un autre. Et quel autre ! Céline est sa fille, qui a le bon goût de ne point reprendre de titres au paternel héritage. Reste que le talent semble être dans les gènes. Pas gênant, bien au contraire. Céline est auteur qui cisèle des textes élégants et riches. Même si c’est pour vous chanter qu’elle est En-dessous du seuil de la pauvreté. À première vue, son répertoire, son vocabulaire même, sont configurés rive gauche, du moins dans l’idée qu’on peut s’en faire. Ça en a le classicisme dans l’allure, dans le phrasé. Comme une résurgence, une autre filiation encore. D’emblée, elle vous balance ce titre, J’marche au bord, qui pourrait être comme fiche signalétique, presque revendication : « C’est pas moi qui serai au milieu d’la photo / Plutôt sur le côté / Et je serai de dos / Calée à la limite, je périphère et j’évite. » Belle et pimpante entrée qui augure bien du reste : le reste est du même bois, du toujours passionnant. À la marge de la chanson (qui n’est pas son métier principal et qu’elle exerce entre deux rôles), Céline Caussimon ne semble pas avoir la même pression que nombre de ses collègues : ça libère. Même liberté dans des textes qui distillent un humour aigre-doux, un regard souvent désabusé mais toujours tendre, jamais larmoyant. Qu’elle chante Les Enfants des autres, la ménagère fatiguée hostile aux rangements inutiles, les choses qu’on oublie, futilités ou importances, elle le fait avec la même aisance, le même style racé. « Tu es mon crédit accordé / Dès que tu es à découvert / Tu es mon intérêt élevé / Tu es le sens de mes affaires / Trésor privé, trésor pudique » : on ne saurait mieux parler d’amour. Car ce qui surprend et séduit en Caussimon, qui nous la rend indispensable, c’est cette qualité d’écriture et son rendu, ces mots parfois luxueux, luxuriants même, qui, assemblés ainsi, sont rare évidence, beauté d’un verbe à la fois lettré et populaire. C’est merveille de voir telle artiste.
Céline doit avoir un goût certain pour les feuilletons populaires, ceux qui fleurissaient dans d’anciens journaux début de siècle. De Robert Desnos, elle reprend ainsi La Complainte de Fantômas. Et nous crée d’autres aventures, celles de Fred Ackenborn, comme un récit à épisodes qui fleure cette patine vieille. Reste que ce qui séduit plus encore en cette jeune femme est cette aisance conviviale qu’elle dispense, qui nous rend la grande classe disponible, infiniment proche, qu’on tutoierait presque si on osait. Céline nous quitte comme elle est venue, sur les mêmes notes, la même chanson. Non qu’elle en manque, mais pour boucler une boucle : « Calée à la limite, je périphère et j’évite / Je marche au bord… tout au bord du rebord. » Certes, Céline, mais ni au bord ni au rebord du talent. En plein dedans, dans le mille, en plein cœur.

Le myspace de Céline Caussimon.

9 janvier 2011. Étiquettes : . Archives de concerts, En scène. Laisser un commentaire.

Manifeste Grange

C’était il y a six ans, en mai 2004 : les retrouvailles avec la chanteuse Dominique Grange. Ce jour-là dans un petit local militant, dans un Saint-Étienne renouant à cette occasion avec ses accents ouvriers. Le chapo de cet article disait : « À trop en parler, on en oublierait presque ce que « chanson engagée » veut dire : le retour de Dominique Grange nous permet de régler les pendules. »

Dominique Grange (photo d'archives DR)

Archive. C’est un lieu en apparence ordinaire que ce pas-de-porte, pas salle de spectacle du tout. Simplement le local de la CNT (Confédération Nationale du Travail) et c’est déjà moins commun. Les murs regorgent d’affichettes, toutes illustrées par Tardi, exigeant la libération des militants d’action directe : Ménigon, Aubron et Rouillan qui croupissent, malades et finissants, dans les geôles de la République. Convivialité. Au bar comme à la table des publications, on paie ce qu’on veut, ce qu’on peut. D’un sourire, peut-être… Ici est étape parmi d’autres du festival des Résistances, large catalogue d’initiatives qui mobilise surtout d’irréductibles militants.
Mais pas qu’eux ce soir. Car c’est veillée chanson, come-back, retour et déjà concert de soutien de Dominique Grange, la maoïste, la révoltée : « Quand on bâillonne la colère / La colère, la colère / Quand on bâillonne la colère / Elle fait le tour de la Terre. » Toujours cette même coupe de cheveux colorés de roux, toujours la même voix : elle n’a pas changé d’un iota, la Grange ; elle s’est juste écarté un long moment des micros. Elle y revient, avec un disque tout neuf (illustré par Jacques Tardi, son compagnon) qui convoque largement l’ancien, l’anthologique, celui qui fleure bon les pavés de mai. Et nous amène quelques titres, tous neufs, avec en plus le souvenir ému de François Béranger, l’ami de Tous ces mots terribles. Ni scène, ni projecteurs, l’inconfort d’une salle banale aux sièges empilables. Grange s’essaye à redevenir chanteuse ; le pupitre empile les textes qui réactivent la mémoire ; l’artiste s’excuse de ne pas avoir, aujourd’hui, de musiciens. Et se lance. On ne portera pas de jugement sur une telle prestation, nue et dépourvue, forcément militante. Reste que les mots sont toujours là, précis, affûtés, tranchants. Qui finalement n’ont pas pris tant de rides, même s’ils font parfois un peu vieillots. On les ferait plus « policés » désormais, si je puis dire… Toute la charge est là, qui décrit si bien ce que Béranger nommait L’état de merde. Ont-ils été écrits et chantés dans les années 68 qu’on ne s’en rendrait pas compte, tant ils sont brûlants d’actualité, tant l’Histoire bégaye, tant la société se répète à l’envi. « Entendez-vous la voix des prisons / Des mutinés de Toul, de Nancy / De Clairvaux, Loos, Amiens ou de Nîmes / Cette voix qui crie « insurrection ! » / Ce sont nos frères, nos enfants, nos maris / Nos frangines, nos camarades, nos amis / A qui ne reste que la violence / Pour abattre le mur du silence. » Si vous voulez vraiment savoir ce que « chanson engagée » veut dire, instruisez-vous de Dominique Grange : c’est net, sans bavure. Et ça fait du bien d’entendre cette voix qui tranche tant d’avec l’air entendu de nos scènes coutumières.

Paru en 2008, ce magnifique livre-disque, "1968-2008… N'effacez pas nos traces !", chanté par Dominique Grange et mis en images par Jacques Tardi (Casterman / Juste une trace) : textes de Dominique Grange mais aussi de Jean-Baptiste Clément, Jean-Roger Caussimon, Allain Leprest et Rémo Gary

Le myspace de Dominique Grange.

8 janvier 2011. Étiquettes : . Archives de concerts, En scène. 3 commentaires.

Camerlynck, la bosse du bonheur

Cette « émotion » de scène a presque six ans. C’était salle des Rancy, à Lyon, lors de feu le festival L’Appeau des Mots. Mais ce serait pareil maintenant. Camerlynck ne théâtralise pas pour faire bien, pour faire différent : il est simplement acteur bouleversant dont les textes sont chansons.

Christian Camerlynck, aux cent mille vérités (photo DR)

Archive. Le premier titre de Debronckart que Camerlynck ait un jour osé interpréter est Je suis comédien. Et ça lui va bien à Christian Camerlynck, artiste qui a l’humilité de n’être qu’interprète. Chacune de ses chansons est rôle nouveau : il est comédien. Ses scènes à lui, délicat ébéniste du mot qu’il ajuste à sa voix, sont planches. On se prépare à un récital mais c’est déjà autre chose, une façon différente d’exercer son métier de chanteur. Il est, entre tous, atypique. Et impressionnant. D’amples habits couvrent sa carrure conséquente. Au gré des jeux d’ombres et de lumières, la silhouette est émouvante, majestueuse. Corps imposant et mains calleuses gesticulent, font comme chorégraphie ; la masse fait étonnante légèreté.
Camerlynck revisite, sur scène, les fantômes de ses théâtres, les coulisses de sa mémoire. On y parle d’enfance, de maternité même, issue fœtale vers la vie. On y est transporté en divers lieux, Comme à Ostende ; on y rencontre ses amis, souvent disparus mais pas tous ; on y célèbre la femme et, plus encore, l’amour et les vérités, celles restant à dévoiler : « Je cherche ma vérité / Je rejette en bloc toutes les définitions de ma féminité / J’ai cent mille vérités / Je découvre mon corps / Je caresse mes rides / Je touche ma vérité. » Rien de ce qu’il chante n’est là par pur hasard, rien n’est anodin : l’homme est engagement qui parle à nos consciences.
Penché le long du long piano noir, assis ou foudroyant l’air de ses gestes, l’artiste fardé n’est pas en concert. À peine en représentation. Il vit intensément, passionnément, les rôles se bousculant en lui qui, au bout du compte, ne font qu’un. Il est masculin et féminin à la fois, difficile partition mais « Comment avoir la part des êtres dans un monde qui ne fait que la part des choses ? » Camerlynck apparaît solide comme un roc, grand et fort comme le plus beau des chênes. D’ailleurs, son pianiste et complice se nomme Roseau… Mais c’est la fragilité qui le caractérise sans doute le mieux. Le moule doit être cassé, car de tels artistes interprètes n’existent plus, ou plus beaucoup : Camerlynck est d’une autre époque, d’un rapport différent. Vieux et… terriblement moderne à la fois. Il nous chante Sillano, Lohé, Mouron… Raymond Asso aussi, par Tout fout l’camp : « Et, là-haut, les oiseaux / Qui nous voient tout petits, si petits / Tournent, tournent sur nous / Et crient aux fous, aux fous. » Cette voix, qui parfois fait songer à Mouloudji, ce corps, tout est émotion… Sur un texte de Jean-Louis Caillat, il nous fait Bosco. Qui fait le beau, qui aime sa trapéziste. Clown difforme, lumineux d’amour : « Le chapiteau est en liesse / A me voir laid le monde est beau, quelle adresse / Touchez ma bosse mes seigneurs, c’est du bonheur. » Ça l’est effectivement. C’est touchant. Car, une fois encore, c’est tout un être qui chante, un « corps-voix ». Tiens, comme le label qui signe sa vie artistique. On ne peut trouver meilleure définition pour cet homme d’exception, de totale fulgurance.

Le myspace de Christian Camerlynck.

4 janvier 2011. Étiquettes : . Archives de concerts, En scène. 2 commentaires.

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