Balmino Tom 2

The aTom, samedi 19 janvier 2012, Le Pax à Saint-Etienne,

The aTom sur la scène du Pax (photo Hélène Bruyère)

Stéphane Balmino a longtemps hésité entre rock et presque folk, très Yacoub dans l’âme. C’est sur ce fil qu’il a créé et animé un temps Khaban. Aujourd’hui il vit les deux, séparément. Un jour un plaisir, le lendemain l’autre. Il est Balmino, celui de Manon, dont on attend toujours le premier album. Il est celui de The aTom, sincère performance née « d’un amour commun pour le personnage de Tom Waits et sa musique blues-rock-déglingue », voyage passionnel et passionnant. La rencontre de Waits et de Yacoub, ppc Balmino, nous avait donné le légendaire Je regarde les hommes tomber.
The aTom donc, formidable formation doit-on dire. Pour l’occasion, Balmino porte un chapeau, le même que the boss. « Pourquoi s’attaquer au patron, à l’Everest ? » s’interroge-t-il : « On va se balader dans l’œuvre du maître… » 90 minutes en v.o., en rock sans le rauque d’origine. Dès les premières notes, nous savons à qui nous avons à faire : à des musiciens, des vrais (Stéphane Augagneur à la guitare électrique, Alice Perret au clavier et à la basse, Erwann Bonin à la batterie), pas un tas de bruiteurs. Le voyage sera beau. Il l’est, les Etats-Unis (les états désunis ?) défilent sous nos yeux à mesure que se déroule l’oeuvre de Waits. La voix est celle de Balmino, qui caressent les mots et ne s’y brise pas, qui les interprète comme un acteur endosse un rôle qui lui fait seconde peau, avec l’aisance d’un grand artiste. Dans les vers de Waits, souvent le bourbon bourdonne, rimes chancelantes, musique titubante. Qu’il se teinte rock ou presque folk, le chant du maitre Waits élargit le champ de Balmino, lui donne plus d’ampleur encore, étalonne son talent, même s’il privilégie surtout les instants rock, dans un plaisir jubilatoire et contagieux. Et chacun de vivre sur son siège le grand voyage de Balmino-Waits et les riffs d’Augagneur qui sont comme l‘ombre portée des mots. C’est en tous points excellent, remarquable. Si The aTom passe près de chez vous, foncez-y : il n’y a que du bon.

Ce concert était organisé par Carotte-productions dans le cadre de sa saison au Pax, salle d’un Foyer de jeunes travailleurs. J’ai envie de saluer le travail de cette structure qui nous ramène un peu de chanson dans une ville presque orpheline du genre. Bien sûr il y a un Zénith pour les gros et les gras, bien sûr une salle de musiques actuelles pour les musiques amplifiées, bien sûr un festival prestigieux une fois l’an… Mais plus de programmation à l’année, plus ce travail de fond au coeur de la ville, plus de biscuits à grignoter au quotidien. Carotte et quelques autres rares organisateurs tentent de pallier au silence stéphanois qui tranche tant avec la vivacité de la chanson lyonnaise, artistes comme lieux de diffusion.

Le myspace de Balmino. On lira aussi sur NosEnchanteurs : « Balmino, toutes affaires cessantes ».

Publicités

24 janvier 2012. Étiquettes : , . Chanson sur Rhône-Alpes, En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 1 commentaire.

Ne chipotons pas les 2moizelles

Ludivine et Ségolène font colocation d’humour et de chansons. Et dès qu’on est deux, on est déjà l’embryon d’une chorale. Qui se nomme en conséquence « Les 2moizelles de la chorale municipale de Saint-Benêt-la-Chipotte ».  Problème, ni Google maps ni aucun moteur de recherche, à plus forte raison pas le moindre GPS, ne sait localiser cette localité. Y’a bien Saint-Benoît-la-Chipotte dans les Vosges, dont ses habitants, pas particulièrement benêts, se nomment les Bénédictains. Ludivine et Ségolène ont dû trop boire de Bénédictine… Mais ne chipotons pas, la mini chorale des 2moizelles existe bien. Tant qu’elle a fait son cédé l’an passé. Et sort désormais son utile dévédé. A sa sortie, j’avais eu l’honneur et l’avantage de chroniquer le disque pour Le Petit format du Centre de la chanson, ne sachant pas alors qu’il y avait eu captation d’images et disais : « Si je semble hésiter, pinailler, c’est juste cause au format : un dvd se prêterait mieux à la restitution » car « En scène, c’est épatant, juré. C’est le passage au disque qui est plus difficile, sauf à trouver des équivalents sonores à leurs postures, sourires et grimaces. » Bingo ! Voici ce dévédé, un ravissement !
J’en disais aussi : « C’est tendre, décalé, saugrenu, parfois cruel (« Adieu la game boy / Quand on n’a plus d’mains / Soulager Popol, ah bah non / Quand on n’a plus d’mains »), sorte de croisement entre Bécassine, (les malheurs de) Sophie, Anne Roumanoff et les deux sœurs de La Cérémonie de Chabrol… Elles porteraient des collants qu’elles en seraient les Sœurs Jacques. » C’est pas de la grande chanson, non, ça n’émergera pas au top cinquante ; c’est simplement de la « chanson délicatement grinçante et théâtrale » et, pour tout dire, c’est franchement réussi, frais comme un hamster fraîchement écrasé (regardez ce Menuet pour animal par la vidéo ci-dessous et vous comprendrez…) , pimpant comme un pompier qui brûle d’amour !
Les 2 moiselles de la chorale municipale de Saint-Benêt-la-Chipotte, La consécration en images, 2012, La Gouillote/La Clak. Le myspace de ces deux folles-dingues, c’est ici.

17 janvier 2012. Étiquettes : . Chanson sur Rhône-Alpes, Lancer de disque. Laisser un commentaire.

Bobin « made in France »

Chaussure fabriqué à Romans-sur-Isère, dans la Drôme (DR)

« Quand j’suis arrivé aux aurores
Y’avait plus rien
Plus une machine dans mon décor
Plus de turbin
Ils m’ont pas consulté, pourtant j’étais pas pour
Y’a mon usine qu’a foutu l’camp à Singapour »
Singapour, Frédéric Bobin, 2009

Le « Fabriqué en France » revient en force dans le débat public à la faveur de la prochaine présidentielle. C’est aussi un argument de vente pour qui sait le faire fructifier. Artisanat du jouet en bois, fabricant de béton comme chausseur, chacun essaye de tirer son épingle du jeu en valorisant son savoir-faire hexagonal. Un site de vente par correspondance qui défend l’artisanat français décuple même son chiffre d’affaires à l’occasion des actuelles soldes, par rapport à celles de l’an passé.
Thomas Huriez, un commerçant de Romans-sur-Isère, « capitale de la chaussure » qui a vu ses usines partir les unes après les autres vers un ailleurs aux bas salaires (« Moi mes souliers ont beaucoup voyagé »…), a choisi de rassembler les talents restants sur sa ville. Et a même demandé aux ouvriers de la chaussure de jouer leur rôle dans un clip vantant, sinon le « made in France », au moins le « fabriqué à Romans ». Avec pour trame et drame de fond la saisissante chanson du lyonnais Frédéric Bobin, Singapour, qui fixe un paysage, une situation, un état d’âme après délocalisation. Voir le clip ici.
Ce n’est pas la première fois que la chanson traite des délocalisations. On se rappelle évidemment des Mains d’or de Bernard Lavilliers ; de Poésie des usines aussi, de Romain Dudek, de CRS des Wriggles (« Mais aujourd’hui les adversaires sont des pères de famille / Paraît qu’ils sont plus de cinq cent à occuper l’usine / A nous attendre patiemment armés de barres à mines / De manches de pioche, de boulons et de produits chimiques / C’est l’histoire classique d’une boîte qui délocalise / D’une multinationale qui invoque la crise / Et l’intersyndicale qui se radicalise »), de Parachute doré d’Alain Souchon et de pas mal d’autres encore. La chanson s’est toujours nourrie de l’histoire du travail, pas de raison donc qu’elle n’évoque pas ce travail qui fout l’camp. Mais, autant Les Mains d’or de Lavilliers continuent à donner de la voix aux cortèges d’ouvriers indignés, autant ça semble être la première fois qu’une chanson accompagne une riposte commerciale. Le Singapour de Bobin, déjà remarqué en des termes flatteurs par Philippe Meyer sur France-Inter, a devant lui une belle carrière, à la mesure des dégâts de ce fléau décomplexé et cynique de l’ultra-libéralisme.

(d’autres chansons sur les délocalisations dans les commentaires de ce billet)

Le site de Frédéric Bobin, c’est ici. On lira aussi « C’est beau Bobin » et « Bobin, poing et contrepoint«  sur NosEnchanteurs. En vidéo, non le clip de la chanson « Singapour » mais un reportage sur l’album éponyme…

12 janvier 2012. Étiquettes : . Chanson sur Rhône-Alpes, Lancer de disque, Thématique. 2 commentaires.

La vérité de Lapalud

C’est quelques jours avant les fêtes que l’ami Hervé Lapalud a posé son nouvel opus sous le sapin, entre la Wii, les skis et le Whisky. Un disque bienvenu parce qu’ensoleillé tant il est vrai qu’il porte en lui les fruits de ses récentes escapades malgaches (et canadiennes).
Le cédé se nomme « Pas pour une heure » et savez-vous pourquoi ? Parce que le total des dix titres fait 59’59’’, un chouïa en dessous de l’heure fatidique soit, mais quand même bien plus que la normale : Lapalud est un type généreux. Comme le sont ses chansons, antidote évident contre toute sinistrose.
Pourtant ne croyez pas que le gentil Lapalud élude l’angoisse du temps présent, des nuages qui s’amoncellent, des rigueurs rigoristes. Non. Mais sans être Midas et transformer tout ce qu’il touche en or, Lapalud fait énergie de tout. Il est comme ça, et chante « Pas pour le pire / Pour le meilleur / Pas pour de rire / Pas pour du beurre ». Il célèbre l’amitié, ausculte l’amour, fixe les sourires, valorise les gens avec des sons empruntés à autrui qu’il ajoute à l’universalité. La récolte est jolie, faite de sanza, kora, bidonza, doson’goni, niamaniamas, harmonica, lapaza, ocarina, dobro, accordéon, flûtes, chien et râpe à fromage, qu’il partage ici avec Serge Folie, Jonathan Mathis et quelques autres… Modestie d’instruments pour musique accessible et mots jolis qui se baladent dessus, dansent souvent. Il y a comme toujours mais plus encore l’éternelle fraternité d’Hervé, sa joie communicative qui donne envie de faire mieux et plus encore : plus de bonheur prodigué, plus de solidarité et d’entraide. Il y a ici des trésors de chansons apatrides à force d’être de partout, pour chacun. Et, mine de rien, des chapelets de potentiels tubes (comme Taxi broussi). Il y a, enfin, un sursaut qualitatif appréciable de l’artiste, à la mesure de son espace de chant et d’enchantement. Le monde est désormais à lui que, modestement mais avec brio, il restitue sur chaque scène qui lui est offerte. La pochette du disque, dessinée (tout comme le copieux livret) par Violaine Tatéossian, est cette cartographie lapaludienne : que de la respiration !

Hervé Lapalud, Pas pour une heure, 2011, Les Viveurs/cd1d. Le site d’Hervé Lapalud, c’est par là. Lire aussi, sur NosEnchanteurs, l’article « Hervé Lapalud, de passage ».

11 janvier 2012. Étiquettes : . Chanson sur Rhône-Alpes, Lancer de disque. 4 commentaires.

Rémo Gary jette l’encre

Rémo Gary à Saint-Denis-les-bourg en avril 2009 (photo Jean-Paul Thouny)

Disque-livre ou livre-disque ? Les frontières sont de plus en plus poreuses chez Rémo Gary qui repousse chaque fois les frontières de sa création. Depuis qu’il s’est affranchi de son (petit) label, qu’il est seul maître à bord après dieu (mais dieu n’existe pas), il peaufine à dessein et dessine à peaufin des objets de culture. Pas des produits, non, en tous cas pas manufacturés, ou si peu. Où la main de l’acquéreur participe et finit le travail. Hier, il fallait couper soi-même les pages de La lune entre les dents ; aujourd’hui il faut comprendre, trier puis coller avec soin les vignettes pour illustrer Jeter l’encre, livre pour enfants plié avec tout le soin de l’artisan. Rien que pour le travail d’imprimerie, on en ferait tout un billet. Cet art-là, si beau et si ludique, pas sûr que l’imprimerie nationale en soit encore capable…
Ce sont des livres et les mots qui y sont imprimés sont beau. Mais pas que beau, c’est pas bateau. Ils sont habiles, malicieux, joyeux et généreux. Inquiets aussi, et engagés dans le temps présent. C’est tout Gary.
Ce sont des livres et, cadeau, ce sont des disques. Ou le contraire. Et c’est du Gary, voix frêle et forte à la fois, tendre et passionnée. Qui ne lâche pas son os. Qui mâche ses mots sans jamais abdiquer la moindre de ses idées.
Vous connaissez, je suppose, La lune entre les dents. Ou alors vous ne connaissez pas encore Rémo Gary. Moi je viens vous parler de Jeter l’encre, sorti avec grande discrétion avant l’été 2011, du Gary « jeune public », peut être plus accessible mais qui ne change rien à rien, un opus qui n’a presque rien d’une parenthèse, un qui, tel le feu, couvait depuis longtemps sous la cendre. Rémo y propose pas moins de partager avec nos enfants un bout de complainte, à savoir « partager la plainte collective qui pourra construire demain » : « Que réclame-t-on au monde, quels désirs engageons-nous qui seraient universels. La lutte des petits… qui montrerait le chemin. Un chemin pavé de bonnes intentions, comme les cailloux du Poucet. Pour gagner, pour regagner la maison commune. »
A l’heure où les merveilleux libéraux conservateurs, aux States comme chez nous, dissuadent comme ils peuvent les jeunes d’aller voter, de dire leur avis, de participer au collectif, par peur d’être par eux jetés, Rémo Gary fait tout le contraire. En certains pays, il serait fusillé.
Ceci dit, ça ne vous dit rien du contenu, des p’tites grandes chansons du dedans de ce livre-disque. C’est du Gary vous dis-je et gare au Gary ! C’est rien que du bon. S’il vous reste deux trois sous, dix-sept euros sur votre budget de Noël, allez-y !

Rémo Gary, Jeter l’encre, 2011, Jean-Pierre Huguet éditeur. Le site de Rémo Gary c’est là. Vous trouverez ici d’autres billets sur Rémo Gary parus dans NosEnchanteurs. Pas de vidéo disponible correspondant à ce travail « pour enfants ». Pour le plaisir d’écouter un titre de Gary, voici Des coups d’pied au coeur extrait du disque Même pas foutus d’être heureux (Juste une trace/L’Autre distribution) de 2007.

28 décembre 2011. Étiquettes : . Chanson sur Rhône-Alpes, Lancer de disque, Pour les mômes. 2 commentaires.

Par chance, la chanson a Toufo

D’abord la pochette, superbe dessin de Zep (le papa de Titeuf), si beau, si coquin aussi, qu’on aimerait l’avoir chez soi, sinon l’original au moins en lithographie. Quant au contenu… Bon, c’est tout juste du Toufo et c’est déjà ça. Toufo n’est pas le meilleur chanteur qui soit (sa voix est plus qu’approximative) ni le meilleur parolier de la terre (c’est ni Rimbaud ni Francis Lalanne), ça se saurait. Il est simplement souverain en son humour et ses provocs, tant qu’il en est terriblement attachant, presque indispensable si on force le trait. Cherchant à tout prix le concept pour se faire remarquer, le pas vu pas encore fait, il a imaginé ce concert filmé (car c’est aussi un dévédé) dans l’exiguïté d’un bus (« L’industrie du disque étant sur le point de tirer sa révérence, ça valait le coup de se faire plaisir en tentant un truc original »). À guichets fermés faut-il dire… Toufo au chant et à la guitare et son complice Bertrand Blessing aux beatbox et à la contrebasse, comme s’ils avaient de la place à revendre en ce presque placard à balais. Tout est bon chez Toufo, y’a rien à jeter, tout est récréation, vrai plaisir pour qui sait s’y lover et accepte son postulat. Déconnade bon enfant, son chant épouse l’époque et ses tics. C’est parfois joyeusement odieux, parfois ses gags tombent tellement à plat qu’ils en sont hilarants (de la Baltique). C’est bête, stupide, tellement niveau fin de banquet de communion que ça confine presque au génie. J’exagère, certes, mais reconnais à ce prétendu chanteur un possible vrai talent. Son non-sens naturel est un petit oasis de pure fraîcheur.

Toufo, Live dans un bus, 2010, autoproduction. Le site de Toufo c’est ici. La vidéo qui suit est de 2009 et ne présente que très vaguement le projet de live dans un bus : Toufo est comme ça, à jamais faire comme il faut…

12 décembre 2011. Étiquettes : . Chanson sur Rhône-Alpes, Lancer de disque. Laisser un commentaire.

Scène de crimes

« Demandez la chanson du crime », 20 novembre 2011, Chok-Théâtre à Saint-Etienne.

 « Il n’y a pas qu’à Paris que le crime fleurit / Nous au village aussi on a de beaux assassinat. » La chanson, quand elle se faisait gazette, nous relatait en long et en large, en intégral, en sang pour sang, les crimes, les coupe-gorges, les bois de justice… Ce n’est rien qu’une thématique de la chanson. Et, par elle, c’est un pan notre de Histoire, qui nous exècre ou nous attire. Attention, c’est l’heure du crime.
Ils se sont mis à dix pour remuer le couteau dans la plaie, faire anthologie. Pas forcément d’ailleurs en allant très loin dans le passé, pas en épousant le répertoire des gouailleuses réalistes de l’entre-deux guerres. Non, en appelant à eux la crème des auteurs contemporains : les Trénet, Causssimon, Brassens, Lemarque, Leclerc, Béart et Prévert ; les Fersen, Leprest, Joyet, Renaud, Rivard et autres Malpolis. Même Gil Chovet, dans un répertoire adulte que quasi personne ne lui connaît, et qui est là, sur scène, en cette dizaine. Ça surine, ça assassine dans tous les coins. D’ailleurs c’est tous morts, allongés sur la scène (du crime) que le public les a découvert en entrant dans la salle : « Il coulait à ses pieds / Une rivière de sang. » De l’art de trouer le lard, de nettoyer ses instruments, de s’armer ensuite de compassion : « Quand il tuait un marmot / Il s’assurait bien que les parents / Soient pour la peine de mort. » Ici, tout le monde est assassin. Cet écolier que jadis chanta Malicorne, ce mime mis en voix par Leprest, le patron du domestique de Fersen, ce grand nègre dans le noir qui tranche la gorge de Monsieur Williams« Chantant la peine des âmes un aveugle en gémissant / Sans le savoir a marché dans le sang / Puis dans la nuit a disparu / C’était p’t’être le destin qui marchait. » Quoique, nous rappelle cette estimable assemblée, il y a d’autres façons de tuer un homme, de le détruire : « La plus belle façon de tuer un homme / C’est de le payer / Pour être chômeur. » Ou qu’il aille courir le guilledou : « J’ai pas tué, j’ai pas volé / Mais j’ai pas cru ma mère / Et je m’souviens qu’ell’ m’aimait /Pendant qu’je rame aux galères. »
Mes amis du Grac (Groupement régional d’action culturelle) se sont mis en tête de faire collection de crimes par la chanson et ont ouvert le grand livre des faits divers que paroles et musiques ont consigné parfois avec passion, parfois avec colère, avec faste ou indignation, avec le sang chaud et le froid dans le dos. C’est joliment restitué. Avec soin, avec goût et talent. Avec cœur même : « Si on disait qu’il avait le cœur sur la main / C’était pas le sien. »
Citons les dix : Annie Chaperon, Gil Chovet, Christopher Murray, Guillaume Poty, Stéphane Moscato, Djamila Zeghbab, Mireille Courbon, Jean Navrot, Florence Niccoli et l’accordéoniste Roger Blanchet. Tous sont excellents !

22 novembre 2011. Étiquettes : , , , , . Chanson sur Rhône-Alpes, En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 3 commentaires.

Pierre Tourniaire, de nouveau dans le circuit

Pierre Tourniaire (photo Yannick Perrin)

On dit que l’industrie discographique investit deux fois moins dans la recherche de nouveaux artistes, en signe deux fois moins. Ça se sent. Remarquez que, toujours, elle a laissé nombre d’artistes sur les bas-côtés d’une possible renommée. On n’ose imaginer ce que seraient devenus certains chanteurs d’alors s’ils avaient pu bénéficier d’un tel soutien, d’un indéfectible suivi. De guerre lasse, nombre d’entre eux ont changé de métier, remis leur guitare dans l’étui et les articles de presse jaunis précieusement pliés dans des cahiers ou des boîtes en métal, à l’abri du temps.

Pierre Tourniaire est d’Annecy. Il y a longtemps il a tourné le dos à ses ambitions de chansons. Pour devenir prof de ferronnerie d’art. De 1973 à 1984, il a pourtant vécu les années vinyles avec un réel et estimable succès au national. Les années quatre-vingt furent cruelles qui n’ont fait de cadeau à personne : gros dégraissage au rayon chanson. Lui s’est réfugié ailleurs, replié dans sa Savoie. Longues années de silence. Et, un beau jour, longtemps après l’oubli, l’envie se fait sentir, qui vous tenaille à nouveau. Des joies et des tristesses à dire, à chanter. De nouveaux  accords qui s’imposent sur les cordes. Plus rien à gagner, et surtout plus rien à perdre, la démarche est d’autant plus sincère. On se trouve de nouveaux compagnons musiciens, des lieux pour à nouveau y rencontrer un public. On réédite ses chansons sur laser, on en écrit d’autres. Et un beau jour on confie ses textes de chansons au papier d’un livre à la typographie précieuse : « Et la musique près des rivières » est sorti l’an passé aux éditions de l’Astronome.
Vous situer Pierre Tourniaire, c’est convoquer et combiner les voix de Georges Chelon et de Michel Bühler. Ainsi que (presque) leurs répertoires, prélevant à l’un sa douce nostalgie, à l’autre ses colères et ses utopies. Tourniaire a un sens évident de l’écriture, de la poésie. Du beau travail à l’ancienne et des chansons qui alternent l’humour, la tendresse et la révolte. A (re)découvrir, forcément.

Le site de Pierre Tourniaire, c’est ici.

14 novembre 2011. Étiquettes : . Chanson sur Rhône-Alpes, Lancer de disque. 1 commentaire.

Max, la menace

A Thou bout d’Chant a fêté, hier au soir, ses dix ans. Haut les verres donc pour ce haut-lieu de la chanson rhônalpine qui accueillait à l’occasion… Tournée générale ! Salle lyonnaise dédiée à « la chanson dans tous ses états », A Thou bout d’Chant est une pépinière de la chanson, prodigieux outil qui a couvé et accompagné des Amélie les Crayons, Carmen Maria Vega, Evelyne Gallet, Billie, Buridane, Noah Lagoutte, Les Becs Bien Zen, Nico*, Jeanne Garraud, Frédéric Bobin et d’autres encore. Avouez que le jeu en vaut souvent la chandelle.
Avant que Carmen Maria Vega (1) ne sorte son nouvel album (c’est pour bientôt), retour sur le travail d’A Thou bout d’Chant par une de ces découvertes dont elle a le secret : Max Lavégie. Max n’est autre que le guitariste de Carmen. Plus encore, il est son parolier et son compositeur. Et ce soir-là, le 8 décembre de l’an passé, il se produisait tout seul, comme un grand. Qu’il est dans tous les sens du terme… Retour sur événement.

Max Lavégie : c'est le grand à droite de Carmen (photo DR)

Qui a déjà vu cette bombe qu’est Carmen Maria Vega en scène l’a vu lui-aussi, ce grand et solide bonhomme derrière elle, à la guitare, à toujours chercher l’ombre. Avec sa carrure, avec sa frange, on dirait un indien navajo. Lui, c’est Max Lavegie, par ailleurs auteur et compositeur de tout ce que chante Carmen. Cet étrange et insolite duo est ainsi fait : une étonnante interprète qui n’écrit ni ne compose et un auteur et musicien qui ne se sent pas de chanter lui-même ses créations. Le statu quo, le point d’équilibre, est quelque peu ébranlé depuis quelques jours, depuis que Max s’est produit sur la scène d’À Thou bout d’Chant. Ce fut la première fois, un rendez-vous proposé par la salle lyonnaise pour le jour où il se sentirait près. En lui offrant, quitte à faire, un public important, celui de Corbier. Comme un cadeau, un hommage amplement mérité…
Que dire de cet homme dont les cheveux frôlent les projos, de ce débutant qui, jamais auparavant, ne s’était produit sur une scène comme chanteur, « petit jeunot » où tout est bon chez lui, rien n’est à jeter ? Il y a en Max Lavegie un peu de la Maria Vega, et pour cause. Mais pas seulement. Du Renaud dans la narration, dans l’intonation aussi. Et un peu beaucoup de l’histoire récente de la chanson dont il est un des acteurs privilégiés. Et un choc, rare. On ne s’étonnera pas de le revoir un soir sur scène, sans doute dès la saison prochaine dans le même lieu, en vedette cette fois-ci. Quand on prend le goût à la scène, on y revient. Carmen, présente à la première, émue comme rarement, le sait bien. Dans son agenda, elle sait déjà que, de temps à autres, son grand Max ira chanter ailleurs.

(1) Carmen Maria Vega devrait étrenner ses nouvelles chansons ce samedi 12 novembre à l’Espace Montgolfier de Davézieux, en Ardèche.

9 novembre 2011. Étiquettes : , . Chanson sur Rhône-Alpes, En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. Laisser un commentaire.

Flow, tout craché

Flow, 3 novembre 2011, Les Oreilles en pointe, salle Dorian à Fraisses,

Flow, à Barjac 2011 (photos Chantal Bou-Hanna)

C’est presque en régionale de l’étape que Flow, native de Montbrison (l’antre de Mickey 3d) est venue. Si, dans une semaine, elle sera de nouveau sur le coin, au Zénith, en première partie de et choisie par Yannick Noah, c’est dans la salle plus intimiste de Fraisses – intimiste mais bondée comme rarement – qu’elle ouvre ces Oreilles en pointe, 21e du nom. « Nul n’est prophète en son pays » lance-t’elle à l’assistance avant la première note, avant de faire chanter le public, là, tout de suite : « Une souris verte / Qui courait dans l’herbe / Je l’attrape… » Drôle de début, continuons. « Approchez messieurs dames / Venez voir les cracheurs de flammes ! » La dégaine de Flow est toujours la même, sweet à capuche et casquette, comme un gosse de banlieue, mais look qu’on dirait redessiné par Pratt : il y a manifestement du Corto Maltese dans l’allure de la chanteuse.
Une rauque, pas rock, même si l’esprit y est. Flow, ce n’est pas un filet de voix qui rend joli le moindre vers. Elle, elle charrie des cailloux, de la lave, des pierres ponces et de la rocaille. Elle rudoie les mots et cogne les sentiments : ça étincelle. Elle virevolte et valse, comme un pivot de la chanson populaire, celle du peuple.
De la reporter photographe qu’elle fut toute une décennie, Florence a gardé le sens de l’image, et plus encore du portrait. C’est de l’émulsion sensible, qui plus est en plans serrés. Portraits certes, caricatures aussi parfois, comme cette Poufiasse (« Pas de chansons féministes, ce soir » dit’elle « bien que je sois une fille ») aux pixels acerbes. Et toujours ce grain de voix, qui charrie une terrible émotion, et ce stress permanent… « Pourquoi ce côté énervé ? Pour nos enfants ! » avoue-t-elle : « Ça se donne, ça ne s’achète pas / Le sourire d’un môme. » Enervée comme le poing de son pote. Sans jamais prononcer le nom de Leprest, en évitant les larmes, elle nous en parle : « Même pas mal, même pas peur / T’as pris le grand ascenseur (…) Mais dis-moi, mec, à c’t’heure / Qui arrosera les fleurs ? » Et lui dédie avec pudeur un autre titre.
Flow, c’est ça. Des flots de tendresses, des vagues de colères, un amour de l’humain et des marées de révoltes. Avec Melissmell, l’une en blanc, l’autre en noir, jeu de dames, duo d’amies : « Aux larmes, citoyen / Formez-vous en peloton… »
Les bras toujours grand écartés, comme si elle voulait rassembler à elle toute l’humanité. C’est elle, ça, tout craché.

5 novembre 2011. Étiquettes : , . Chanson sur Rhône-Alpes, En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. Laisser un commentaire.

Hervé Lapalud, de passage…

Hervé Lapalud, 13 octobre, Médiathèque Louis-Aragon à Firminy,
Reportage photographique de Maureen Boissier.

Deux poteaux, un fil d’étendage où un poisson bleu sèche. Et deux boîtes de hareng pareillement pendues. De chez Pilchard, mécène attitré du chanteur. Ainsi que deux koras et d’autres plus petits instruments, comme cet insolite dosongoni et cet espèce de cocotte-minute au doux nom de garrahand (eux le surnomment le « casque de Bourvil »…). On est ici. Et ailleurs. A Madagascar sans doute… « Si tous les gars du monde / Voulaient s’donner la note… » : dès la première chanson, c’est voyage. Et échange. Kora vs diatonique, ma culture contre la tienne. Ce ne sera pas concert, ou pas tout à fait : plus un partage. Lapalud c’est ça. D’abord le sourire dont, comme sa casquette, jamais le chanteur ne se dépare. Et cette voix chaude, accueillante, fraternelle. Des terres malgaches au lac Saint-Laurent, il véhicule son art, restitue un peu de ce qu’il a appris. Et nous livre au passage toutes ses nouvelles chansons, celles pas encore sorties, dont l’oreille n’est pas encore coutumière mais les accueille avec le même plaisir, avec rare évidence. Le disque sera bien…
Le « facteur de chansons » que dit être Hervé Lapalud est taillé du même bois que les meilleurs folk-singer. Il y a du Graeme Allwright en lui, du Dick Annegarn aussi. Que des voyageurs qui vont au-devant de l’autre pour apprendre de lui. Que des sages. Y’a aussi, permettez-moi, du Steve Waring en Lapalud, ce côté enfantin de la chanson, dont on tire du lait, dont on tire du miel. Il y a en lui la promesse de beaux lendemains et la reconnaissance des anciens. Et cette très belle chanson aux disparus : « C’est le requiem de ceux qu’on aime bien / Qui prendront pas la peine de se lever demain », dédiée à plein de gens, à Brel comme à Riffard, Brassens et Caussimon, Ferré comme Matthieu Côte… « J’vous dit que j’vous aime / Pendant que j’vous ai sous la main ! »
Lapalud est sur scène avec son copain et complice Jonathan Mathis. Entre eux tout fonctionne d’harmonie. Y’a du silence entre les notes, de la respiration entre les mots, y’a le grand large, le sourire des gosses, la mélodie des peuples. Les voyageurs qu’ils sont ne sont pas avares d’échantillons ni de rêves et d’espoir pour damer le pion à la réalité. Car « On a marché sur la lune. Et après ? » Après, qui sait, « On marchera sur la terre » Avec eux pour compagnons de randonnées, à chanter « Nu cœur, nu pied, nu cul / Sur la terre je suis venu » en s’accompagnant de tous objets qu’on trouvera et transformera, comme eux, en sanza, à s’en ruiner les doigts.

Le site d’Hervé Lapalud, c’est ici. Et son myspace c’est là.

15 octobre 2011. Étiquettes : . Chanson sur Rhône-Alpes, En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 1 commentaire.

Portfolio : Gérard Morel

Lucien Soyere est altiligérien et grand amateur de chanson. Altiligérien car résident de la Haute-Loire. De temps à autres, Lucien illustre quelques de mes billets sur NosEnchanteurs. Là, il nous fait parvenir une série de clichés, prise cet été au festival de Fay-sur-Lignon, clichés dont Gérard Morel est le héros. Rappelons que m’sieur Morel a son rond de serviette à la table de NosEnchanteurs. Et qu’il vient de sortir coup sur coup un dévédé, « Gérard Morel & toute la clique qui l’accompagne en concert » ainsi que son nouvel et double album, « Le régime de l’amour » (le nouvel opus plus un disque un public). A propos du dévédé, j’en disais il y a peu sur Le Petit Format du Centre de la Chanson : « Voici donc la captation d’un concert ardéchois (et parfois d’ailleurs) au cœur fidèle, le chœur étant sa clique et le public la claque. C’est du Morel tout craquant qui déjà déflorait (ce saint homme aime déflorer…) une partie de son nouvel album à venir (depuis largement venu), avec la complicité d’une grande formation (il a d’autres formules : quartet et solo) et de l’intempestif clairon de son beauf qui fait bœuf. Derrière la caméra, l’ami Eric Nadot qui, il y a peu, découpait déjà le Gégé en fines Tranches (de Scènes) : y’a récidive de sa part, sévère addiction. (…) On peut penser que l’image n’apporte que peu à la chanson, mais là non : Morel crève l’écran. » Les superbes clichés de Lucien Soyère rendent pareil. www.gerardmorel.com


12 octobre 2011. Étiquettes : , . Chanson sur Rhône-Alpes, Lucien Soyère, Portfolio. Laisser un commentaire.

Cristini, ça tient (particulièrement) debout

Il y a ceux qui n’envisagent la chanson que par le futile, et les autres, qui ont déjà pris le maquis, en une forme revendiquée de résistance.
À faire vivre coûte que coûte une chanson d’engagement, à labourer le champ des mots et l’ensemencer. À en polir le verbe, à choyer ses musiques. Et, forts de cet outil, à dénoncer, lutter, résister et reconstruire. Être acteur et témoin de cette vie.
Cristini est du lot, du clan. Il chante, qui plus est, avec rare élégance, perpétuant une tradition dans laquelle il s’inscrit pleinement, qui fait songer aux plus fameux folk-singers qui soient et convoque en son sein les folklores du bassin méditerranéen. De L’Estaca chère au catalan Lluis Llach à l’italienne Bella Ciao, Cristini inscrit son art dans cette culture-là, par une chanson qui bombe le torse, galvanise et lève le poing.
Le titre de ce troisième opus, Tenir debout, donne le La et fait posture et droiture : « Et je chante pour tenir debout et rester droit. »
Du précédent album, Les Yeux cousus (2009), nous avions gardé quelques vers de combat : « Si je résiste, j’existe / Si je renonce, je m’enfonce. » Sillons semblables ici, mais autrement labourés, plus profondément encore, plus subtilement peut-être. Car l’engagement ne suffit pas à faire une bonne chanson et même si les vers de Cristini s’abreuvent à cette source, la matière n’en est pas moins travaillée à l’extrême, en une épure de beauté et d’efficacité.
À la manière d’un dessin, une bonne chanson vaut mieux qu’un long discours : c’est cette chanson-là qu’il cisèle de sa gouge, en artisan impliqué, soucieux du bel ouvrage, sans jamais en abdiquer l’esthétique.
Des maquis de l’île de Beauté au souvenir diffus des canuts dans ce Lyon qui lui est désormais voisin, toute l’histoire de Cristini est là, comme l’ADN d’une révolte viscérale. Et d’une liberté sans prix, « dans l’herbe tendre / d’une vie de contrebande. »
L’actualité de cette société qui rivalise de cynisme, fournie, certes, à profusion matière à chansons. Celles de Cristini me semblent s’inscrire plus profondément encore dans l’histoire. Mondes meilleurs, pays de cocagne, moulins à vent parfois, l’art dessine les contours de lendemains qui chantent, d’un mieux-vivre pour ligne d’horizon. Plus que des chroniques sociales, plus que des slogans politiques de toutes façons rétifs à trop de discipline, la chanson de Cristini est un appel au bon sens, à l’absolue dignité, au nécessaire sursaut : « Si tu te rends, si tu abandonnes, c’est renoncer à tout ce qui fait de toi un homme. »
Cristini réussit à faire vivre une chanson plaisante, aux racines évidentes car familières, aux vers gorgés de luttes et d’espoirs comme un fruit peut l’être de jus et de sucre, comme les cerises de Clément. Toujours et plus que jamais en complicité avec Pierre Jouishomme avec qui il partage vers comme portées, Cristini avance plus sûrement encore dans l’exigence de son art. Et dans une lumineuse beauté.

Cristini, Tenir debout, 2011, Timber/Socadic. Sortie nationale le 15 octobre. Le site de Cristini, c’est ici.

9 octobre 2011. Étiquettes : . Chanson sur Rhône-Alpes, Lancer de disque. Laisser un commentaire.

Claudine Lebègue en zone concertée

Claudine Lebègue, 29 septembre 2011, Le Pax à Saint-Etienne,

Claudine Lebègue hier sur la scène du Pax (photos Hélène Bruyère)

Amazone. Dans sa zone. « A ma zone » dit-elle, chante-t-elle. Rarement oeuvre d’artiste n’aura été si personnelle que celle-ci. De sa naissance concomitante avec son quartier, ce « terrain vague grand comme un champ à faire pousser des gratte-ciels. » Elle, ses frères, ses soeurs, tous conçus dans le noir d’un labo-photo, entre asa et din, entre révélateur et fixateur, entre bain d’arrêt et pertes des eaux. Un terrain vague, des immeubles qu’on plante et qui poussent. Pas de passé, pas encore de cimetière, pas de racines, simplement une histoire à inventer, des relations humaines à façonner, à tisser, dans un patchwork de vies, de cultures, de langues. La zone, c’est sa vie. C’est Villeneuve-la-Garenne, dans le 92. C’est là, pile là, où vécu Jean-Baptiste Clément, où est né ce Temps des cerises, gais rossignols et merles moqueurs. « A ma zone » c’est cette vie de gamine, d’adote, dans ce quartier-là. Des souvenirs grouillant d’anecdotes, suintant de pures émotions. A tout prendre c’est la vie ; c’est la sienne, passé retrouvé, recouvré, assumé. Et on y est bien, on s’y sent bien.
Ce spectacle, Claudine Lebègue l’a créé depuis plus d’un an, seule en scène, entre soufflet à bretelles et bidons, bidons, pas bidonville la zone mais pas loin. Voilà qu’« A ma zone » vient de faire sa mue, au sortir d’une résidence au Pax de Saint-Etienne, invitée qu’elle fut de Carotte-productions. Lebègue n’est plus seule dans les artères de sa mémoire : sa zone est désormais concertée, deux musiciens l’ont libérée de ses gestes, restitué sa fougue. Et c’est en amazone qu’elle revient, en combattante, presque guerrière, en animal. Ses mains ont beau ne pas être gantées, elle fait comme boxe, aux arguments frappants. Elle est là, devant vous, tendre, drôle, tragique parfois, toute tournée vers cette zone aimante, ce pôle magnétique. Que du vécu, que des photos à émotion sensible, à émulsion à fleur de mots. Des photos de pas vu, pas entendu ailleurs, loin des clichés de banlieue, de toute caricature. « La vie ça s’fait pas, ça s’prend » et Claudine a pris, à tout prix. Longtemps après elle restitue, mot pour mot, émotion pour émotion. Avec sa vision de gamine, avec son retour d’adulte, pesant la chance d’être née là-bas, d’avoir vécu ça, amazone « avec tes seins comme une armure / entre Saint-Denis et Saint-Ouen / t’as d’l’allure, j’te jure. »
Il suffit d’une résidence pour faire d’un spectacle presque un autre, pour l’envisager autrement. Il a suffit de Michel Taïeb à la guitare et d’Alexandre Leitao à l’accordéon, magnifiques de talent à sculpter des ambiances sonores débridées, electro-jazz-musette, de cet espace retrouvé, pour que Lebègue redevienne et chanteuse et comédienne, premier rôle dans le film de sa vie. Savez-vous vraiment Claudine Lebègue ? Savez-vous cette bonne femme en scène, incroyable, merveilleuse, bouleversante ? Si les programmateurs daignaient se déplacer et programmer, ils constateraient les yeux du public à sa sortie, qui a dans son regard le ciel de Gagarine et toute la bonté du monde. Et des bâtiments de béton devenus de confortables cocons : suffit de les meubler de sentiments, de compassion, d’empathie. D’amour, oui. Lebègue est exemplaire, qui nous donne tout et reçoit en retour. Un tonnerre d’applaudissements !

A noter : Claudine Lebègue dans « A ma zone » du 13 au 15 octobre à A Thou bout d’Chant à Lyon. Le site de Claudine Lebègue.

30 septembre 2011. Étiquettes : . Chanson sur Rhône-Alpes, En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 1 commentaire.

La (chaleureuse) Maison Quitientchaud

« Végétarien ? Plutôt grossir ! » Second opus (après le En un seul mot de 2008) pour ce groupe haut-ligérien (Haute-Loire) qui, à cette occasion, passe de trio à quatuor. Sans l’avoir nécessairement voulu, ce disque transpire du thème de La Consommérite (« Dans ce monde où le verbe avoir / A laissé loin derrière / Ce cher verbe être / J’ai, tu as, il a, nous avons / Toujours plus », pas que celle frénétique à l’hypermarché (« On creuse nos tombes avec nos dents / On monte seul à l’échafaud »), non. De la volonté de « toujours plus », plus de fric, plus de truites sur l’hameçon, cœurs d’artichaut appliqués aux rites amoureux… Et d’un Pépé malin (pas loin de celui de la bédé éponyme) qui vous en donne plus encore…
De façon générale, notre Quitientchaud chante la quotidienneté du quotidien, le banal de chez banaux, le bonjour qu’on dit (ou pas) chaque jour, les dames du salon de coiffure qui dramaturgent la moindre mèche, le moindre épi avec pépie. Avec talent, en trouvant chaque fois le juste mot, la jolie tournure. On trouve en ce groupe tout ce qu’on espère, de biens bons musicaux aux frontières de pas mal de genres, et des propos pas stupides traités avec une étonnante et bienvenue légèreté. Pas mal !

La Maison Quitientchaud, Plus t’en as plus t’en veux, 2010, autoproduit. Leur myspace c’est là. (ce billet est une version augmentée d’une chronique parue en son temps sur le Thou’Chant).

24 septembre 2011. Étiquettes : . Chanson sur Rhône-Alpes, Lancer de disque. Laisser un commentaire.

« Page précédentePage suivante »

%d blogueurs aiment cette page :