Loïc Lantoine : « J’ai toujours forcément des petites bêtises en tête »

Le nouvel album de Loïc Lantoine était semble-t-il prévu pour cet automne : il faudra attendre 2012 pour le savourer. L’entretien qui suit remonte à début avril 2011, lors du festival « Des chansons, pas des poissons ! » d’Annonay, en Ardèche. La version intégrale a été alors publiée dans le webzine Le Thou’Chant.

Résumons : au début c’était de la « chanson pas chantée », ça a un peu changé…
Oui, forcément… De toute façon, on s’est fait piégés nous-mêmes parce que c’est une blague cette histoire de « chanson pas chantée » : c’était de la chanson, comment dire… bricolée ! On s’est amusés avec ça, à poser des mots sur une esthétique, et on s’est fait un peu dépassés par le truc. On croyait maîtriser alors qu’on ne maîtrisait rien du tout. On faisait avec les moyens du bord. Quand on a enregistré le premier album, on s’est amusé à dire ça, cette « chanson pas chantée », mais c’est pas un étendard et si, aujourd’hui, j’ai la possibilité de ne pas me faire jeter des cailloux par les gens quand je chante un peu plus, c’est que le temps a passé, que j’ai appris mon boulot. J’ai toujours eu envie d’aller vers ça. C’est bizarre. J’étais peut-être trop amoureux des chanteurs avant de faire chanteur pour pas avoir ce sentiment d’être rentré dedans à coups de boules. C’est pas un hold-up, cette histoire-là ; au bout de douze ans, on ne peut plus parler de bluff, mais y’a toujours ce petit truc où je ne suis pas bien sûr de moi.
Hier, durant le spectacle, peut-être parce que c’était la deuxième ou troisième chanson qui se situait dans un bar, je t’ai vraiment vu là au croisement de Couté, de Dimey et de Leprest…
Ce ne sont que des belles références, alors je ne sais pas quoi dire… Tu sais bien, on a des références communes. Ce sont des références fortes. Dimey c’est ma découverte de la chanson, dans un petit bistrot à Wasem, à Lille, avec des gens qui animent des bistrots et m’ont fait découvrir la chanson. Gaston Couté, lui, c’est important pour moi, parce que Gérard Pierron, le père de François et repreneur de Couté, c’est aussi lui qui a mis le pied à l’étrier d’Allain Leprest, qui est pour moi la référence ultime. Allain, c’est le mec qui m’a poussé à faire ce boulot-là, alors que je faisais le zouave.
Tu écris comment, toi ?
Maintenant, de plus en plus, j’écris quand il faut. Quand on est un peu fatigué des chansons qu’on a, on s’y remet, avec grand plaisir. Mais je ne suis pas du genre à me soulager par l’écriture. J’ai eu un grand plaisir d’écriture au tout début, quand j’ai découvert ce truc-là, mais mon métier je le situe avec la musique et sur scène, vraiment dans le spectacle. Quand il faut je m’y remets ! A ce moment-là, j’ai toujours forcément des petites bêtises en tête, et les copains des petites musiques en partance. Et pis on fracasse un peu tout ça. Le seul truc qui est sûr, c’est que c’est toujours guidé par l’émotion. Ce ne sont pas les thèmes qui m’intéressent le plus : avant de démarrer une séance d’écriture, je suis guidé par une émotion. Je ne sais pas ce qu’elle veut dire. Pour moi il faut qu’elle soit intacte, une fois qu’il y a un point final à ça. Peut importe ce qu’elle raconte. L’idée, c’est qu’une fois que je relie le papier, l’émotion qui m’a guidé là est toujours là. Si je la retrouve, je présente aux copains et on en fait quelque chose. C’est un thermomètre pour voir si c’est digne d’être présenté aux gens qui viennent nous voir, il faut, avant de le mettre encore plus en chantier, que cette émotion soit toujours là.
Comment as-tu vu évoluer la chanson, depuis 12 ans que tu y es ?
J’y suis arrivé dans une période assez favorable. La chanson des années 80 c’était quand même pas franchement… on était ringardisé ! On est arrivé dans les années 90 avec un goût des jeunes pour la chanson. On a démarré, on était une bande zouave ; on s’est tenu ensemble, on s’est filé des plans, y’avait une putain de vraie solidarité avec des gens qui se lançaient là-dedans ! On a bien rigolé. Aujourd’hui j’ai parfois l’impression que y’a d’la resucée sur ce qui a pu se passer il y a quinze ans : rien que d’entendre le nombre de gens qui ressentent la nécessité d’aller sur le rock’n’roll ou de revenir à l’anglais… Peut-être en a-t’on fatigué certains, je ne sais pas, en tous cas chez les jeunes. C’est cyclique ça, il y a peut-être des moments plus faciles que d’autres… Je pense que j’ai commencé à un moment où c’était plus facile. Je recommencerais aujourd’hui que je ferais comme avant, sauf que personne comprendrait, ça s’rait rigolo.

Le myspace de Loïc Lantoine, pas franchement à jour, c’est ici.

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13 décembre 2011. Étiquettes : , . Interviews. 1 commentaire.

Jamait : « Combler mes jours à faire ce métier de chanteur »

Jamait sort dans les jours proches son quatrième opus studio, « Saison 4 » (sortie en bacs le 10 octobre) et entreprend une nouvelle tournée. Cette rencontre avec Yves Jamait remonte au 1er février dernier, lors des Poly’Sons de Montbrison. L’entretien a été préalablement publié sur le Thou’Chant de février 2011.

Comment a démarré ce fameux « Bar à Jamait » ?
Bêtement. Y’a une petite salle à Dijon, Le Bistrot de la Scène, où on a débuté. La première fois où on a fait payer des gens pour nous voir c’était là, au Bistrot de la Scène. Il fêtait ses vingt ans et m’a dit « Je te ferais bien une carte blanche pour les vingt ans » Donc je téléphone un peu aux potes, j’appelle deux trois par ci par là, Morel, tout ça… je leur dis « Dans le principe ça vous dit ? ». J’ai fait les trois soirs comme ça. Un soir très chanson, un autre plus pop rock, avec Thiéfaine, Bastien Lallement…, et un autre avec que des groupes dijonnais. Chacun faisait ce qu’il voulait, des duos, des croisées… Et c’est parti de ça. Une salle nantaise en a entendu parler. On l’a rejoué à Nanterre. On a refait… Du coup, ça fait déjà une quinzaine qu’on fait. Il est passé des gens comme Guidoni, Leprest, Jehan, Anne Sylvestre… Il y a les établis, les Joyet, les Morel, qui sont quasiment tout le temps là. On a un noyau, ça fonctionne, et on invite pas mal d’autres comme Yvan Cujious, Thibault Couturier… Sarcloret est venu, lui qui n’aime pas qu’on se mette ensemble. Tout le monde chante deux trois chansons, des fois ça dure deux jours. Quand c’est sur deux jours, on change de chansons le lendemain, c’est free. Moi je fais le présentateur et un peu le fil rouge. Y’a des tables sur scène, on est peinards. Y’a vraiment un plaisir pour tout le monde de le faire.

Tu n’y chantes pas ?
Si, je chante. On fait deux sets. J’ouvre avec deux chansons et je ferme avec deux chansons. S’il y a moins d’invités, il y a un peu plus de Jamait dedans. Je fais un mélange entre des trucs à moi et d’autres qu’on fait tous ensemble.

Ce public qui vient sur ton nom, comment réagit-il ?
Bah, ça commence à se savoir… . Et il réagit plutôt bien. Et c’est ça le but, parce qu’on n’a pas la télé, la presse… les grands médias on ne les a pas sur cette chanson-là ; donc c’est le bouche-à-oreilles et ça fonctionne pas mal. Faudrait encore plus faire ça… Moi j’aime bien cette famille chanson, j’y suis bien. Les gens se sont éclatés, ça rigole, il y a des duos étonnants comme entre Anne Sylvestre et Morel. Ça tape dans des chansons pas que du facile, on ne prend pas que des reprises, loin de là, ou alors qui ne sont pas connues.

Y’a-t’il des gens que tu aimerais inviter mais que tu n’as pas osé…
Ah oui. Pour des raisons de budget. On est tous au même cachet – moi je dois gratter un peu plus – et on se démerde pour payer mieux les musiciens parce que c’est quand même eux qui se tapent le plus de boulot. Y’a plein de gens… Bill Deraime, par exemple, j’aurais aimé. Ou Le Forestier. Des gens comme Guidoni, je n’aurais jamais pensé qu’un jour… Je suis allé le voir, Guidoni en scène, dans les années 80, 90. La première fois que je suis passé à l’Olympia, je venais juste de faire sa connaissance, je lui ai demandé s’il voulait bien monter avec moi sur scène. J’étais comme un fou ! heureux comme tout ! Je suis un spectateur de chansons avant tout. Donc je fais plutôt des choses que j’aurais aimé voir. Je ne suis pas forcément un bon chanteur mais je suis un bon spectateur, je connais bien le spectacle, j’en ai mangé, pas énormément parce que pas beaucoup d’argent certes, mais j’aime le spectacle, j’en ai vraiment le respect. Et je veux que les gens passent une bonne soirée. Qu’ils ne se disent pas « Putain j’ai foutu en l’air vingt euros ! » Y’a d’la tune derrière : quand je vois des gens qui viennent en famille, je me dis « C’était combien la place, putain ils sont six, sept ! Que ça les intéresse, qu’au minimum ils s’éclatent ! » Mon but c’est ça.

Tu parles de Guidoni, de Le Forestier, de Deraime… Comment es-tu venu à la chanson, toi ?
Par la variété. Mes premiers disques c’est Sacha Distel, Patrick Topaloff et Pierre Perret, plus tout ce qui se passe en variété. Je peux chanter un Sardou en entier, ce qui est complètement hallucinant ! Des fois, je dois apprendre un Ferré alors que je sais du Sardou par cœur ! Alors qu’on me met plutôt du côté de Ferré… J’aime la chanson dans tout ce qu’elle est. J’écoutais autant Joan-Pau Verdier que Louis Arti, que Souchon, Frédéric François… J’entends ça, et ce n’est pas des choses qui me déplaisent. J’aime la variété, j’aime ce qu’elle est. Je ne suis pas… Patrick Sébastien fait de la chanson à texte, qu’on le veuille ou non. En plus il est assez vindicatif dans ses textes. Je n’aime pas la prétention de la chanson à texte, quand on fait des barrages, quand on dit « vous ne pouvez pas comprendre, vous êtes trop con ! »… On est tous dans ce plaisir de chanter, d’entendre des chansons, dans le plaisir de ce qu’apporte une chanson. C’est simple une chanson. Si elle réussit à accompagner les gens dans leur vie, t’as réussit. Ça peut être une formidable chanson, si elle ne m’intéresse pas, moi… J’aime l’idée du partage. La première chose qui m’ait donné envie, c’est de faire de la scène. J’aurais fait n’importe quoi, même me mettre une plume dans l’cul mais j’avais envie de faire de la scène…

A quel âge as-tu commencé la scène ?
A trente-sept ans. J’en ai fait à vingt ans avec un groupe, L’Adam de sagesse, on a fait un concert, cent cinquante personnes on était contents, c’était en 75. On n’en a jamais refait ensuite. Et puis, pendant vingt ans, je trouvais que ce que je faisais était mauvais, ce qui était assez lucide je pense. Pas de là à dire que maintenant je suis bon. Y’a des gens à qui ça plait…

Comment es-tu arrivé au disque ? Tu l’as autoproduit ?
Le premier, oui. Il a été réédité ensuite. Il est marqué de 2003 alors que nous on l’a sorti en 2001. Ça fait dix ans que j’ai arrêté de travailler et que je fais ce métier-là.

Que faisais-tu ?
À la fin j’étais opérateur PAO chez Urgo. Je changeais les pansements, je regardais si tout était bien imprimable, si le cyan, le magenta ou le jaune noir étaient bien, si c’était les bonnes cotes. À la base, j’étais cuisinier. J’ai travaillé en laboratoires, en usine, en pas mal de trucs, tout ce qui ne demandait pas de diplôme.

Ça a un avantage d’arriver dans la chanson sur le tard ?
Oui. T’as l’avantage de l’âge. Il y a, sinon une forme de sagesse, au moins quelque chose qui se détend un peu avec le temps. J’ai quand même fait une dépression au début. Parce que tout d’un coup tout changeait. Au début ça déstabilise, ça met dans une situation de stress. La notoriété c’est pas le truc que je recherche, j’en ai besoin pour travailler, que mon nom soit connu, mais… je me fous de ça. Je fais les chansons que j’ai envie. Je suis débarrassé de ses trucs-là. Les gens me demandent ce que sera le prochain album : je n’en sais rien, ce seront douze chansons que j’aurais trouvées comme ça, et pis basta !

Le premier disque, on a eu l’impression que c’était vraiment comme un disque nécessaire, des chansons que tu traînais en toi depuis longtemps…
Sinon mes chansons au moins les idées. J’ai mis vingt ans à apprendre à écrire. Je ne dis pas que c’est une perfection aujourd’hui, mais en tous cas c’est mieux que ce que c’était il y a vingt ans. J’ai commencé à écrire à quinze ans. Pour te donner mon niveau, ça faisait « T’as pas connu ta mère / Ton père s’est suicidé / T’as connu qu’la misère / Depuis qu’t es né / Clochard » Je pars de ça et je me rends compte des progrès. J’ai mis vingt ans. J’ai un rapport physique avec la chanson. Il fallait que je passe par là, ça a été dur, j’en ai chialé dans ma chambre. La chanson m’est importante. Je ne sais pas pourquoi. Sinon qu’elle m’a éduqué : c’est à travers de Le Forestier que j’ai ouvert un dico, j’ignorais tout de tout avant la chanson. J’ai eu un rapport physique sur les sens, sur ce que ça envoie. Et ça m’a aidé à vivre. Quand quelqu’un arrive devant moi et me dit ça, je ne comprends toujours pas que ce soit à cause de moi mais je comprends tout à fait ce qu’il ressent. Quand quelqu’un me dit qu’il a écouté mon disque en boucle… moi aussi, d’autant que quand t’avais pas de tune, t’en avais pas beaucoup et ton disque tu l’avais pour longtemps, tu l’écoutais bien. Si tu pouvais même l’écouter sur la tranche, tu le faisais.

Maintenant, c’est un plaisir ou une souffrance de te mettre à l’écriture ?
C’est toujours une souffrance parce que j’ai pas une… J’arrive plus désormais à enlever le côté souffrance, parce que je ne vais pas me dire toute la vie que j’ai raté l’école, même si c’est un peu ce qu’il reste des autodidactes, tout le temps à courir après un truc que t’auras plus. Moi j’ai jamais été bon en français. Je lis encore régulièrement « Le français pour les nuls », j’essaye de faire gaffe dans l’écriture, c’est peut-être pour ça que c’est trop classique des fois dans ma façon d’écrire. Parce que j’ai besoin de me raccrocher à quelque chose de très classique. Je suis pas fan de Rimbaud, je préfère Verlaine ; j’ai conscience de ce que ça veut dire et ce que c’est, ou ça me met. J’ai plus envie de ressembler à des choses écrites que j’aime bien.

Quel effet ça fait d’être un soir dans une salle gigantesque et le lendemain dans une salle de cent places ?
Je le fais depuis le début ! Et c’est vrai. Au cinquième concert – en sachant que le premier le fut à la prison de Dijon, le deuxième à Dijon dans un café – on a fait la première partie des Têtes raides devant huit cent personnes : pour nous c’était le Zénith ! Et je me retrouve le lendemain devant trente personnes dans un bar. D’entrée, on a toujours fait ça. Quand on fait la première partie de Tryo, qu’en même temps on fait le CCAS, un coup trente-cinq personnes un coup deux mille. Ça ne me paraît pas anormal.

Ça permet de garder la tête sur les épaules…
J’ai été cuisinier. Tu peux nourrir une personne comme tu peux en nourrir trente. Ensuite il y a des conditions financières, car tu ne peux pas y être de ta poche, mais on s’y retrouve. On essaye de trouver des solutions. Et ça me plait. Cet automne, je vais faire tous les petits lieux à Dijon, le Bar de la Scène comme La Péniche. Et le Zénith avec un orchestre symphonique à la fin. Je vais même faire le Bar de l’Univers mais on ne dira pas le jour… Je suis un chanteur et je fais mon métier. Un charcutier fait de la charcuterie tous les jours. Mon truc c’est de porter une parole de chanson. J’aime cette idée. J’essaye de combler mes jours à faire ce métier.

26 septembre 2011. Étiquettes : . Interviews. 2 commentaires.

Allain Leprest : « Quand j’aurai le temps… »

Salle des Rancy, à Lyon, le 21 janvier 2010. Le temps qu’il embrasse ses amis, réponde aux sollicitations du public, signe quelques disques et finisse un ou deux verres, rencontre avec Allain Leprest, à sa sortie de scène. Publication sur le Thou’Chant…

Allain Leprest (photos DR)

Ça fait quelle impression un tel hommage par ces disques collectifs Chez Leprest ?
J’aurais trouvé prétentieux de le faire il y a encore une dizaine d’années même s’il y avait eu cette amorce déjà faite dans Nu, en 1998, à travers des contributions musicales d’amis comme Kent, Gilbert Laffaille ou Jacques Higelin. Il y a même eu Yves Duteil. L’idée a ensuite cheminée. J’éprouve une grande fierté, une grande émotion, de voir circuler ces chansons dans la bouche de ces artistes qui ont été, pour moi, un petit peu des déclencheurs de mon métier. Comme Adamo ou Hervé Vilard dont j’entendais chanter les chansons par ma mère, quand j’étais gamin. Sans vouloir les vieillir, il y a quand même une génération, peut-être un peu plus. Et il y a ces jeunes comme Clarika, Olivia ou Amélie-les-Crayons. Et la bande à Loïc, La Rue Kétanou. Et Anne Sylvestre.

C’est comme entrer dans La Pléiade, c’est le Charles-Cros puissance dix…
On a du mal à avoir du recul par rapport à ça ; la fierté, l’émotion que j’ai eu. Comment dire… C’est à partir, je crois, de la disparition de mes parents, il y a dix ans. De voir ce bonheur qu’ils m’ont fait partager avec leurs chansons, la chanson en général, ce passage de témoin que j’ai pris. Qu’on m’a donné aussi avec la génération qui monte, celle de mes enfants. De voir que ces chansons, finalement… Les chansons n’ont pas d’âge, pas de sexe. Ça peut paraître prétentieux mais c’est longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, qu’elles se transforment, qu’elles s’imbriquent. Je suis l’héritier de ; je passe quelque chose à ceux qui viennent derrière moi et je prends quelque chose à ce qui est devant moi. Il se trouve que ces chansons ont été marquées par ce que j’ai entendu dans mon passé. Parce que, finalement, la chanson est un peu le réceptacle de mon langage, de mes inquiétudes, ça m’a suivi sans que j’ai eu besoin de me forcer. C’est la chanson qui conduit en fait, elle impose par elle-même, de manière naturelle.

Une chanson a-t-elle un propriétaire ou court-elle dans les rues et peut être reprise par tout un chacun ?
Non, c’est bien évident que je revendique mon prisme, ce qui m’a construit une vie sociale et artistique. Mes chansons ont été baignées là-dedans. Il y est question souvent de mélancolie, de nostalgie, de retour : là je botte un peu sur l’enfance en ayant un pied, je l’espère, je le veux, profondément ancré dans le quotidien, le lien social. Parce que je suis aussi un citoyen, avec les inquiétudes que tout le monde peut avoir sur ce qui va nous arriver demain. Sans que la chanson ne soit un prétexte à ça, elle s’en ressent, évidemment. Il faut toujours se méfier de la scène-tribune et de la chanson éditoriale, qui servent à caresser les choses. Il vaut mieux toujours essayer d’avoir les choses par le doute plutôt que par les certitudes, les injonctions. C’est en ce sens que la chanson m’est plus proche… paroles hésitantes, paroles fragiles…

Nous parlions d’Adamo. Ça me semble tellement évident de reprendre L’olivier, de la part de quelqu’un qui a chanté Inch’Allah
Ce n’est pas innocent dans le choix. Quand on a bouclé cette chanson pour la Cantate avec Romain, au vu de la possibilité de la reprendre sur ce disque, je me suis dit « C’est lui, c’est Adamo ». Je me suis pris le culot de le contacter, lui qui m’a tellement marqué, depuis l’adolescence, par cette vérité, son authenticité. Je le savais généreux. Et proche de ce film-là.

C’est toi qui a fait la distribution des chansons sur ce disque ?
Pour pas mal de chansons, oui. C’était délicat aussi. Moi qui ne suis pas parolier, c’est très difficile d’habiller Amélie-les-Crayons. Encore plus Anne Sylvestre (mais c’est elle qui a choisi cette chanson-là). Parce que j’écris avec une pogne de mec. Et que c’est difficile de savoir comment va fonctionner cette réflexion d’homme. On ne souffre probablement pas de l’amour de la même manière en étant un homme qu’en étant une femme. Ce mec qui attend le train de Bordeaux, dans une gare, peut-être n’est-il pas le même que Clarika, je veux dire qu’une femme qui attend son mec. Je ne sais pas, les fragilités sont peut être les mêmes mais y’en a un qui va mouiller son mouchoir, l’autre peut-être pas. Un va boire du rouge et l’autre sortir des kleenex.

Tu ne prenais aucun risque en confiant Sarment à Anne Sylvestre, chanson créée à l’origine pour Francesca Solleville…
On ne va pas faire de psychanalyse mais, au sujet des mères, y’a tellement de choses à dire, sur cet héritage. C’est ma mère qui m’a apporté beaucoup en chanson, elle qui chantonnait toujours à la maison. Chez Francesca, il s’est avéré ces choses-là aussi.

Inversons les choses, y-a-t’il des auteurs dont tu aimerais qu’ils te proposent des chansons ?
C’est arrivé. Ce n’est pas un refus systématique de ma part, mais c’est très difficile de se mettre dans la peau d’un autre. Et je comprends bien le beau métier d’interprète. Chez Reggiani, on arrive à dire « c’est une chanson de Reggiani ». Se couler à ce point dans la peau des gens… On dit « une chanson de Francesca », « une chanson d’Yves Montand », parce qu’ils se les sont appropriées à ce point-là. Tout occupé à écrire mes textes, je n’ai pas encore pris ce temps-là. Si, il y a eu Le Petit Ivry, d’Emmanuel Lods. Je vivais à Ivry et avais envie d’écrire une chanson sur cette ville. Quand j’ai entendu celle-là, je me suis dit que ce n’était pas la peine d’en écrire : elle existe ! Ceci dit je suis sacrément attentif, sacrément jaloux des fois, de cette jalousie qui motive quand on écoute une chanson superbe d’un ami, d’un collègue. Des chansons de Stéphane Cadé, par exemple, qui m’émeuvent formidablement. Il est d’une génération qui a encore du mal terrible à s’imposer, qui est d’une telle richesse pourtant.
Plus d’une fois il m’est arrivé de dire : quand j’aurai le temps, je voudrai faire un disque avec rien que des chansons qui m’ont marquées. Comme ça a été fait par Bertin et par d’autres. Un ami traduisait ça par un mot qui me plaît : « la rive oubliée ». La rive gauche, ce sont d’extraordinaires chansons. On a appelé ça ensuite la nouvelle chanson. Peu importe la terminologie, les casiers qu’on met dessus… De ces chansons magnifiques comme C’est un bistrot de Jean Sommer, Le mec qui pleure de Bernard Haillant, des chansons de Pierron et d’autres, que j’aimerai rassembler en un album pour leur donner tout mon brillant à moi, tout mon coeur. Et d’autres comme celles de cette étoile filante qu’est Matthieu Côte, de ses chansons qu’il ne faut pas qu’elles restent endormies.

C’est surprenant, dans ton récital, de constater la place énorme de chansons qui datent un peu. Il y a vingt ans, tu aurais presque pu faire le même.
Y’avait quand même ce soir Les Tilleuls, les Banquises et quelques autres… Quand on commence à s’installer, on s’aperçoit qu’il y a des chansons qu’on n’avait pas eu la possibilité de défendre avant. Et qui n’ont pas été connues du public, un peu plus important, que j’ai aujourd’hui. J’essaye donc de leur donner leur chance. Il y a celles-ci et le fait que des chansons auxquelles je tiens et que je sais, de toutes façons, qu’on me demandera. Je suis obligé de les faire. Les nouvelles chansons, c’est difficile de les introduire au fur et à mesure. Aznavour ou Leprest, on réclame toujours les anciennes. L’artiste est souvent piégé dans cette affaire. Mais j’ai le sentiment de changer, là. Je vais entrer en résidence pour vraiment travailler à la manière d’intégrer des chansons très intéressantes. Ça urge, avant le Casino de Paris du 8 mars. C’est le gros truc, avec les artistes du deuxième album. Depuis l’Olympia de 1995, c’est vraiment le grand retour. Y’a eu le Bataclan, l’Alhambra, là le Casino. J’attends. Chaque moment c’est comme ça que je le vis ça me surprend. J’ai ni le temps d’être aigri ni celui d’être impatient.

Sur la vie de cette Cantate pour un cœur bleu
J’échappe complètement à ces productions. Sauf que j’ai été le premier lecteur quand la Cantate s’est joué, parce que Jean-Louis Trintignant était malade à l’époque. Il va mieux, tant qu’il m’a téléphoné récemment pour me demander des textes car il va remonter un spectacle sur les poètes libertaires. Il me classe avec eux, Prévert et d’autres. Il m’a fait cette émotion de me réclamer des textes.

D’autres projets après le Casino ?
Sortir, si on en a envie, un volume 3 de Chez Leprest pour clore et y mettre des gens, on ne va pas citer de noms, que j’aurais aimé qu’ils participent. Des gens qu’on aimerait bien faire connaître et des locomotives de poids pour tirer tout ça. Car je ne suis pas une locomotive et ne peux les tirer tout seul. Si je fais un disque tout seul avec mes amis pas connus, on court à l’échec.

Les problèmes de santé sont complètement éloignés ?
Oui. Les toubibs m’ont dit « Tu n’es pas guéri mais tu n’es plus malade ».

Sauvé des eaux ?
Oui.

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Les obsèques publiques d’Allain Leprest auront lieu mardi 23 Aout à 16 heures au cimetière d’Ivry-sur-Seine, rue Monmousseau, M° Mairie d’Ivry.

17 août 2011. Étiquettes : . Interviews. 4 commentaires.

Interview : Agnès Bihl

Extrait d’un entretien paru il y a peu sur le webzine ThouChant.com. La version intégrale y est disponible.

Agnès Bihl (photo Bruno Langevin)

Si on te donnait à reprendre une chanson de Jean Ferrat…
Maria ! Parce que ça faisait partie des chansons que j’aimais le plus étant gamine. J’adorais cette chanson. Mes parents n’écoutaient pas du tout de musique, c’était vraiment l’art manquant à la maison. Mais ils écoutaient Jean Ferrat, un peu de Mozart, de Brassens, d’Armstrong… Du coup, enfant, Nuit et brouillard ça me faisait peur ; en plus mes parents n’ont jamais vraiment eu de tabous et ils m’expliquaient carrément. La Commune évidemment je l’adore. Mais Ferrat, la Guerre d’Espagne, je m’imaginais un truc qui relevait un peu de Zorro quand j’étais petite. Ça me faisait rêver… J’imaginais cette femme, les genoux dans la terre, devant la tombe de son fils… Je jouais en Lorraine quand j’ai appris la mort de Ferrat : c’est à cappella que j’ai ouvert mon spectacle, en chantant Maria.

A ceux qui pensent qu’avec Ferrat est morte une certaine chanson, tu réponds quoi ?
Qu’il est temps d’arrêter de découvrir ou de redécouvrir un artiste une fois qu’il meurt. Plus personne ne parlait de Ferrat. Il meurt et là on se rend compte qu’il y a un public pour cette chanson-là. Les gens de tous âges se sont sentis concernés, émus, ils se sont rués sur les albums de Ferrat. Faudrait que les médias arrêtent de dire qu’une chanson est morte et regardent : cette chanson existe, elle vivrait mieux et plus si les professionnels de la profession arrêtaient de se dire que les gens ont les même goûts qu’eux. Et qu’ils n’aiment que ce que, eux, ils aiment. On va faire les mêmes choses pour Allain Leprest, on va se mettre à en parler à la télé, dans les radios, une fois qu’il ne sera plus là ? Leprest va faire le Bataclan, c’est plein ! Yves Jamait, qui ne passe jamais à la radio, va faire l’Olympia, c’est plein ! On refuse du monde. Anne Sylvestre, qui est boudée par tout le monde, fait des salles où elle refuse quatre mois à l’avance. Faut arrêter de prendre les gens pour des cons ! L’autre jour, j’ai marqué justement sur « fesse de bouc » que « les radios servent de la soupe et c’est le public qui boit le bouillon ». C’est pas parce que le public n’a pas accès à l’information que tel ou tel artiste existe que cet artiste-là n’a pas de public. Y’en a qui passent par le bouche-à-oreille, d’autres qui mettent plus de temps, mais quand même… Je suis peut-être naïve mais quand c’est bien, ça finit par exister. En tous cas, une certaine chanson n’est pas morte du tout. Moustaki n’est pas encore mort non plus ; Anne Sylvestre se porte très bien, merci ! Michèle Bernard aussi… Y’a de la grande chanson qui existe aujourd’hui.

Tu te considères d’une famille de la chanson ?
Bien sûr ! J’ai un grand-père qui s’appelle Brassens ; l’oncle aventurier qui arrive le soir, vous fait rêver et repart le lendemain, c’est Brel ; celui qui est fâché avec le reste de la famille, qui n’a même pas sa photo sur l’album de famille, c’est Léo Ferré… Bien sûr, cette chanson de paroles, bien sûr. Et en plus il y a de grandes amitiés, beaucoup d’amour. Récemment j’ai chanté à Paris, j’avais envie d’inviter Yves Jamait, Anne Sylvestre et Grand Corps malade pour des duos, il sont venus. Dès qu’on peut se retrouver autour d’un verre et sur scène, avec un peu de chaleur et d’amitié, on est toujours partants.
Et on le fait très souvent. Mais qu’on ne dise pas que cette chanson est morte. Loïc Lantoine joue demain ici, Imbert Imbert y a joué aujourd’hui… Sans parler de moi, y’en a quand même plein. Y’a Alexis HK qui existe quand même. Y’a une relève. C’est pas parce que c’est pas relayé que ça n’existe pas. C’est comme ça qu’on enterre les gros scandales de par le monde, mais ça ne veux pas dire que ça n’a pas eu lieu. C’est la même chose pour les artistes.

J’ai l’impression que cette partie là de la chanson rentre en résistance
Tout à fait, parce qu’elle est très peu relayée par les médias. Ou mal. Je ne citerais pas de nom mais pour mon album Rêve(s) général, c’est le même article quasiment mot pour mot dans un journal que sur mon album précédent, Demandez le programme. J’ai fait évoluer mes chansons, la personne qui a écrit l’article n’a pas tellement évoluée, elle.

C’est un article écolo, c’est du recyclage !
Mais dans ce cas-là valait mieux garder le même papier !

L’entretien complet à lire sur le webzine Thou’Chant. C’est ici.

On retrouve Agnès Bihl le 7 mai à Paris, le 10 mai à Sarrebruck, Allemagne ; le 13 mai à la fnac de Tours ; le 14 mai à Vernou-sur-Brenne ; NOUVELLE DATE ! le 25 mai à A Thou bout d’Chant à Lyon ; le 2 juin au festival « Ta parole !!! » à Montreuil. Le site d’Agnès Bihl c’est ici.

28 avril 2011. Étiquettes : , . Interviews. 2 commentaires.

Interview : Hugues Aufray

Restons, au moins pour partie, sur Graeme Allwright. Extrait de mes archives presse, cet entretien téléphonique avec Hugues Aufray, de juin 1998. Il est entendu, plus encore avec Aufray, que les propos de l’interviewé ne sauraient engager le journaliste. Cette version est l’essentiel de ce qui avait été publié alors dans les colonnes de La Tribune/Le Progrès : le reste était du même tonneau…

Hugues Aufray (photo DR)

M. KEMPER : Ça fait quelle impression d’être une partie de notre patrimoine chanté ?
HUGUES AUFRAY : « Pour gagner ma vie, à vingt ans, plutôt que d’aller décharger des cageots aux Halles comme faisaient les étudiants, je chantais dans des cabarets. Je gagnais beaucoup plus d’argent que les autres. Ça a duré dix ans. Et vous connaissez la suite. Mais je n’ai jamais eu pour objectif de devenir chanteur, je ne me suis jamais pris au sérieux et, aujourd’hui, quand je contemple ces quarante années passées, je découvre un artiste pour qui ça a commencé par une chanson, puis deux puis trois, qui a grimpé et qui a eu du succès. Je ne m’en suis pas aperçu. Et je ne me suis jamais rendu compte que je rentrais dans le patrimoine, que mes chansons étaient enseignées dans les écoles. J’ai vécu mon succès avec une indifférence scandaleuse. J’ai eu beaucoup de chance et je n’ai jamais été reconnaissant envers le destin. Je le suis maintenant. Vous savez, les français sont ingrats, très ingrats. Ce sont des révolutionnaires et il n’y a rien de pire qu’un révolutionnaire. Moi je suis un révolté, pas un révolutionnaire. Les chansons françaises de ma jeunesse ont toutes été foutues au panier, y’en a plus une qui reste. Autrefois on chantait Paimpol et sa falaise ou Là-haut sur la montagne était un vieux chalet et tout ça a été jeté, sans raison. Aujourd’hui ce sont mes chansons qui les ont remplacées. Je suis devenu un peu le Théodore Botrel, le Bruant de l’époque, quoi ! »
Vous avez fait nombre de traductions du patrimoine américain, de Dylan en particulier…
« Le rôle que j’ai volontairement joué c’est celui de métissage, travail qui est souvent sous-estimé et qui pourtant a été déterminant pour l’évolution de la chanson française. Je revendique cela parce qu’il fut un temps où on nous reprochait d’adapter la chanson américaine en France. Or on est beaucoup plus près de la culture américaine que les gens ne le croient. Les américains nous amènent une musique que les jeunes aiment, qui pénètre et fait changer progressivement le fond de l’expression. C’est ce qu’on appelle la mondialisation et je ne vois pas ce qu’il y a de choquant. »
Sur des mêmes textes de Dylan, vos traductions et celles de Graeme Allwright sont très différentes. Ainsi L’homme dota d’un nom chaque animal
« Là, ça me gène un peu de vous expliquer pourquoi… Bon, je l’ai refait parce que je trouve qu’elle était très mal traduite. Graeme Allwright n’est pas français : on ne peut pas lui reprocher. C’est un chanteur australien ou américain, je ne sais plus très bien d’où il est… C’est pas très bien traduit, les mots ne swinguent pas très bien : il n’a pas trouvé, il n’a pas résolu le problème des rimes. Moi j’ai tout mis, tout rime entièrement. Il me semble que j’ai essayé de faire mieux, quoi. C’est comme Le souffle du vent (Blow in the wind) : le texte que chantait Richard Anthony était très faible, très faible. Je suis obligé d’être modeste mais de vous dire le fond de ma pensée : si le texte était bien, je ne me serais pas permis de le refaire. « Pour toi mon enfant / Dans le souffle du vent / La réponse est dans le vent » c’est formidable ce que j’ai trouvé là ! Si Dieu existe c’est lui qui m’a dicté ce texte. Si vous comparez le texte que chantait Richard Anthony et le mien, vous verrez la différence. J’ai essayé, moi, de redonner à ce texte une ampleur biblique. Vous savez, je peux faire à la Sorbonne une explication de mes textes. »
Qui a-t-il d’intéressant, selon vous, dans la chanson française d’aujourd’hui ?
« Y’a deux chansons de Souchon, une des Innocents, une autre de l’Affaire Louis-trio… je ne sais pas. Je veux garder ma liberté, je ne veux pas être dans un système. Je connais des chansons de Léo Ferré qui sont nulles, des chansons de Jacques Brel sans intérêt. C’est parce que c’est Brel qui les a composées qu’il fait dire que c’est formidable. Personne n’est à l’abri… Si, permettez-moi de vous dire qu’il n’y a pas une chanson de Brassens qui soit faible, pas une qui soit ratée. Brassens est l’exception qui confirme la règle. C’est la perfection absolue. Je suis un libéral. Quand on dit « libéral » les gens pensent à « libéralisme sauvage ». Moi qui connais les animaux, je dis que la loi de la jungle c’est une loi absolument merveilleuse qui permet à tout le monde de vivre et de cohabiter. Je suis un libéral, comme Brassens, qui est un authentique anarchiste libéral : c’est mon idole, c’est mon dieu !

31 mars 2011. Étiquettes : , . Interviews. 7 commentaires.

Interview : la genèse de Malicorne (4)

Résumé : Nous sommes en 1981, sortie de l’album Balançoire en feu et ultime tournée pour Malicorne qui a décidé d’arrêter…

Gabriel Yacoub (photo DR)

GABRIEL YACOUB : « Tout ce courant d’idées qui nous avait porté, aidé, auquel nous avions contribué d’une certaine façon, nous pesait à présent. Pour nous, c’était un peu révolu, on avait vraiment envie de passer à autre chose, d’écrire et de chanter d’autres choses. On ne s’est pas arrêté parce que ça ne marchait plus : on aurait pu persévérer comme Tri Yann l’a fait. Mais on ne voulait pas se lasser. Et donc finir sur cet album qui fut une sorte de révérence. Pas trad’. »
MK : Sous Malicorne perçait un peu Yacoub. Ce ne t’était pas frustrant de déléguer le soin, en l’occurrence à Roda-Gil, d’écrire des chansons ?
« Non, j’étais ravi. J’en avais envie, certes, mais je savais pertinemment que je n’en n’était pas capable. Et même après il m’a fallu six ans encore pour sortir les premières chansons. J’étais un tel amoureux des vieilles chansons que tout ce que je pouvais écrire moi-même je trouvais ça nul. Je comparais tout le temps puis je jetais mes textes à la poubelle. J’ai attendu cinq ans, non pour être meilleur mais pour cesser de faire une telle comparaison. »
Fin 81, début 82, Malicorne s’arrête. Tu te retrouves libre comme l’air mais sans rien.
« Oui, mais avec beaucoup d’ambition. Chacun d’entre nous avait des envies différentes. Marie avait envie d’arrêter ; elle était fatiguée de tourner et s’est trouvé une occupation sédentaire, plus stable. Moi, j’avais envie d’écrire. Je continuais à tourner, en solo, mais pas beaucoup, très en marge. Et j’écrivais, j’écrivais. Petit à petit, j’ai commencé à garder des bribes de chansons, des morceaux, des entières. »
Tu arrives à en vivre ?
« Très difficilement, je dois dire. J’ai fait des petits boulots, des trucs pour subsister. C’est à cette époque-là que je suis aller m’inscrire aux assedics et que je me suis aperçu que je n’y avait pas droit. Car, sous Malicorne, ça marchait bien et je n’ai jamais pensé ni cotiser ni pointer ni me manifester : je n’existais pas ! »
Tu avais quand même diverses collaborations…
« Très peu de choses. C’était le début des années quatre-vingt. Au niveau musical, les choses allaient totalement à l’encontre de notre famille artistique : nous étions (car je n’étais pas le seul dans ce cas) dans les choux. Peu de gens étaient intéressés par mes concerts. C’est l’époque où j’ai commencé à tourner aux Etats-Unis et au Canada. Alors qu’en France je n’avais que trois concerts par an. »
Tu avais un agent aux Etats-Unis ?
« Oui. J’ai commencé à y tourner en 82 et je n’ai jamais arrêté depuis. Je faisais une tournée magnifique de trente dates là-bas ; je revenais en France et n’avais rien durant six mois. »

Un "Malicorne" (au demeurant excellent) qui n'en est pas un

Au fur et à mesure que l’écriture te viens, il y a de quoi faire un album. Et ce sont Les Cathédrales de l’industrie
« Il y avait de quoi faire deux albums ! En même temps que j’étais en négociation aux Etats-Unis pour faire ELF (Elementary Level of Faith), en France j’étais en conversation avec une maison de disque que je ne nommerais pas – je ne les aime pas ! – pour faire un album. C’étaient deux projets distincts, pas imbriqués l’un dans l’autre. Et les deux se sont concrétisés à peu près au même moment. Le disque que je faisais en France était censé être mon premier disque d’auteur. La maison de disque a décidé, un peu contre notre gré, d’appeler ça « Malicorne » plutôt que d’appeler ça « Yacoub », en espérant en vendre plus. Ce qui était une erreur tactique et commerciale totale ! Et ça a bouleversé tous mes projets. Je ne pouvais faire Malicorne sans Marie qui n’avait pas envie et ne voulait surtout pas tourner. Je lui ai dit « tu es juste invitée ». Ça a été un fiasco total : les gens ne comprenaient plus rien. Ressortir Malicorne six ans après avec une musique qui n’a plus rien à voir… »
Mais quand même toujours avec ce timbre, cette empreinte Malicorne…
« Y’avait moi, Marie, des cornemuses, un peu les ingrédients parce que c’est ce que j’aime, que je mets dans mes disques. Mais c’était complètement différent. Ça frisait l’escroquerie pour les gens qui croyaient acheter du « Malicorne ». »
Si tu en avais récupéré les droits, tu aurais redonné à ce disque sa vraie paternité ?
« Le patron de ce label n’a jamais voulu céder les droits. »
Il s’en est suivi une courte tournée sous le nom de Malicorne…
« On est allé partout, en Angleterre, aux États-Unis, en Belgique, partout. Mais avec un groupe bidon, fait de bric et de broc. De Malicorne, il n’y avait que moi. Si, Marie est venue sur une partie de la tournée pour nous rendre service. C’était ridicule, ce groupe bancal. Mais ça m’a permis de rencontrer Yannick Ardouin, avec qui je travaille depuis. »

Épilogue : Gabriel Yacoub est à la hauteur d’une importante et superbe discographie à son nom. Il importe de découvrir cet auteur et chanteur de premier plan. Quant à Malicorne, définitivement disparu, il a fait une réapparition par nature exceptionnelle au dernières Francofolies de la Rochelle, « à l’invitation de Gabriel Yacoub », en juillet 2010.

19 mars 2011. Étiquettes : , . Interviews. 2 commentaires.

Interview : la genèse de Malicorne (3)

Gabriel Yacoub, le fondateur et leader de Malicorne (photo DR)

MK : Le disque « Trad’ Arr », en 1978, c’est la carrière solo qui s’annonce ?
GABRIEL YACOUB : « Pas du tout. En réalité, Malicorne marchait très bien. On tournait beaucoup, on vendait plein de disques. Ce qui est paradoxal, et m’ennuyait beaucoup, c’est qu’un groupe qui marche bien est un groupe qui ne fonctionne plus. C’est une routine qui me déplaisait totalement. C’est-à-dire qu’on travaillait un mois, un mois et demi sur un nouvel album, on l’enregistrait, on faisait une tournée puis on rentrait chez nous. Pendant six mois de l’année on ne faisait rien. Mais rien ! Ou aller chercher des chansons pour un nouvel album. C’était rigide. Ce qui m’ennuyait aussi, c’est qu’on ne jouait plus que dans des grosses salles (des gymnases très vilains, souvent), sans plus de contact avec le public, sans cette convivialité qu’on peut avoir dans des petites salles, des centres socio-culturels, des mjc, des clubs… Je restais chez moi six mois de l’année et je n’étais pas content. Je me suis dit que j’allais me mettre à tourner tout seul. Car, en même temps, comme ça marchait bien, on avait atteint des cachets importants (je ne dis pas que c’était faramineux) qui nous interdisaient de tourner à l’étranger. Comme on ne pouvait pas rogner sur la fiche technique, on ne tournait plus ni en Angleterre ni en Allemagne, ni en Italie ni nulle part. Je me suis que, seul, j’allais reprendre la route pour aller dans ces petits lieux que je fréquentais avant, que j’aimais et qui me manquaient. Comme je ne voulais pas qu’il y ai confusion avec Malicorne, je m’étais fait un répertoire qui certes y ressemblait beaucoup, mais qui n’était pas « Malicorne sans les autres ». Simplement des chansons traditionnelles que j’aimais bien. Au bout d’un an, je me suis dit « Pourquoi ne pas en faire un disque ? » mais c’était vraiment pour en avoir une trace. Et je ne pensais pas faire une carrière solo. »

"Balançoire en feu", en 1981 : du pur Roda-Gil en lieu et place d'un répertoire prélevé à la tradition !

En 1981, « Balançoire en feu », ce sont des textes que tu demandes à Roda-Gil ?
« Un peu avant 81, on a décidé d’arrêter Malicorne. On avait l’impression d’avoir fait le tour de l’expérience. Chacun, à ce moment-là, avait des envies un peu différentes. On s’est dit « on va faire un disque ultime, pour s’arrêter de manière élégante, mais on ne va pas faire ce qu’on n’a plus envie de faire : de la musique trad’. On va essayer de faire de la musique originale. » À l’époque, aucun d’entre nous n’écrivait bien qu’ayant tous, plus ou moins, de petites velléités en ce domaine. Mais personne n’était capable, ni à nous tous, d’écrire un album. On a donc décidé de prendre un auteur et notre choix s’est porté sur Étienne parce qu’on l’aimait bien, on respectait son boulot. »
Parce qu’il travaillait avec Angelo Branduardi ?
« Pas pour ça, non, mais pour son travail en général. On lui a demandé ; il était ravi de le faire. Il se trouve qu’il a fait un super travail : nous en étions tous très contents. On a fait ce disque comme le dernier de Malicorne, avec cependant ce revirement inattendu pour notre public : ce n’était plus traditionnel. »
Ça a été perçu comment ?
« Très mal ! Ce disque n’a pas marché du tout ! Les gens n’ont pas compris. Il faut dire qu’à ce moment-là, il y avait une nette baisse d’intérêt. Tout ce mouvement folk, magnifique, mélangé au courant écolo qui avait porté cette musique, se liquéfiait. »
Creys-Malville était passé par là…
Oui, bien sûr. Et puis le désenchantement. Ce côté baba-cool qui revirait… Ça a été une révolution dans les mœurs, tranquille mais radicale. Non seulement les gens n’avaient plus envie de ça, mais en plus Malicorne sort ce disque avec des choses complètement contemporaines. Les vieux fans étaient déçus et ça ne nous a pas permis non plus de toucher un autre public. »
Ça s’est senti lors de la tournée ?
« Bien sûr. Mais comme on avait décidé d’arrêter, ce n’était pas un problème pour nous. »

(suite et fin prochainement)

15 mars 2011. Étiquettes : , . Interviews. Laisser un commentaire.

Interview : la genèse de Malicorne (2)

Gabriel Yacoub, 1980, festival folk de Bar-sur-Seine (photo MK)

Résumé de l’épisode précédent : Après le succès du disque Pierre de Grenoble vient la constitution d’un groupe : Malicorne. Et la sortie du premier album, en 1974.

On lira la première partie de cet entretien ici.
À lire aussi sur NosEnchanteurs Le retour de Malicorne et Malicorne : les amis de trente ans.

Gabriel Yacoub : « Il ne faut pas en faire une montagne, mais c’est vrai que ce premier disque de Malicorne a marché tout de suite. Un vrai succès populaire même si on peut compter sur les doigts de la main les passages télé et radio. On jouait dans des salles importantes, pleines. Il y avait ce bouche-à-oreilles, le côté sympa de la marge. À cette époque, beaucoup de groupes fonctionnaient ainsi sans support médiatique : Ange, Gong… qui remplissaient les salles, tous ignorés qu’ils étaient des radios. Ça a été pareil pour Malicorne. On a été catalogué « marginal » d’office. Sans que ce soit un problème d’ailleurs : c’était comme ça, les gens du métier en avaient décidé ainsi. Ce n’était pas notre choix, bien sûr. Mais ça a tout de suite bien marché. »
Michel Kemper : Vous étiez une référence, en bien ou en mal, dans le folk…
« Il y avait une petite guerre amusante, à l’époque. Les puristes étaient encore plus passionnés que nous : ils avaient des idées préconçues sur la façon dont il fallait faire les choses. Ou ne pas les faire. Choix subjectifs, bien évidemment. Nous, ce qu’on faisait, c’était une proposition : on n’avait pas ces limites-là, on s’en foutait complètement. C’est peut-être aussi ce qui a fait le succès du groupe : on pouvait toucher des gens de sensibilités différentes. J’ai déjà entendu des gens dire : « Je déteste le folk, sauf Malicorne », ce que je trouve flatteur. Parce qu’il n’y avait pas de limites, et pas ce côté « On va reproduire ce qu’on faisait au 19e siècle. » Ce qui était grotesque d’ailleurs, car pourquoi le 19e plutôt que le 16e ? Là, on était au 20e siècle, on faisait avec notre petite sensibilité. Avec la sincérité et l’enthousiasme de la jeunesse : on ne pouvait pas se tromper, c’était notre proposition, pas la vérité ! »
Très rapidement on en vient à des disques thématiques…
« C’est un truc qu’on aimait bien. »

Malicorne, Laurent Vercambre, 1978 (photo MK)

Un choix collectif ?
« Bien sûr. À l’époque, je crois, les disques avaient un peu plus de valeur qu’aujourd’hui. Pour nous, c’était non seulement un événement mais aussi un objet. Il y avait la notion de durée, et ces deux faces qui, parfois, provoquaient des choix particuliers dans la façon, par exemple, de commencer une face et de la terminer. On trouvait, comme dans un spectacle avec entracte, des progressions, ou une espèce de mouvement dramatique… L’histoire de concept, c’est un peu particulier. C’était dans l’air du temps aussi bien chez les groupes rock que dans d’autres domaines musicaux. Et nous, qui interprétions des chansons traditionnelles existantes, nous avions l’embarras du choix. Plus ça allait – et c’est allé très vite – et plus le choix était immense. On sélectionnait les chansons en fonction de leur esthétisme, de ce qu’on ressentait au niveau du texte, de la musique et des idées d’arrangements qui pouvaient nous donner cette envie de les interpréter. Ça veut dire que ça pouvait être complètement débridé : une chanson d’amour, une autre de soldat qui part en guerre, etc. Très vite, on s’est aperçu qui, si on mettait des chansons ensemble sur un thème commun, on pouvait, sans dire le mot, faire des espèces de mini-symphonies. Le fait de juxtaposer ces œuvres, comme un galeriste va exposer ses toiles, les confronter. Ça donnait une dimension encore différente à ces chansons, plutôt que d’avoir des œuvres jetées, là, par hasard. D’avoir une ambiance. D’où Le Bestiaire, L’extraordinaire Tour de France d’Adélard Rousseau… Ça nous donnait une trame pour le choix des chansons. »
Vous aviez le temps de collecter ou vous aviez des « rabatteurs » ?
« Je ne veux pas raconter d’histoires : nous n’avons jamais fait de collectage. Ou plutôt si : je crois que ça a dû durer deux semaines en tout et pour tout. Il y avait des gens passionnés, plus scientifiques qu’artistes, qui faisaient ce travail. Et très bien. À cette époque et en partie grâce au succès de ce mouvement musical, donc en partie à Malicorne, tout un travail de publication. Quand on s’est aperçu de l’intérêt qu’avaient les gens pour ces musiques-là, on a vu fleurir des publications de partout. Dont beaucoup de collectages effectués en début du siècle, en 1901 précisément, où un ministre, Hippolyte Fortoul, avait ordonné une collecte au niveau national. Collecte qui passait par le biais des écoles, de ces instituteurs qui demandaient à leurs élèves de questionner leurs parents et grands-parents, d’essayer de recueillir des musiques, des chansons, des textes que l’instituteur recopiait et dont le professeur de musique transcrivait les notes. Tout ça était resté dans des archives, très peu avaient fait l’objet de publications. Les trois quarts sont à la Bibliothèque nationale.
Il y avait aussi de ces passionnés qui faisaient un magnifique travail de collectage. Mais c’est un travail à temps plein. Nous on avait vingt ans et on voulait faire du rock n’roll : le choix était vite fait ! C’est pour ça qu’on s’évertuait à chercher plutôt dans les publications, les bouquins. Et des rencontres. À cette époque, j’achetais tout ce que je trouvais : je me suis constitué une documentation conséquente. C’est dans les bouquins qu’on apprenait, contrairement à d’autres gens de l’époque. Je pense notamment à Mélusine : Jean-François Dutertre, Jean-Lou Baly et Yvon Guilcher ont fait, eux, beaucoup de travail sur le terrain. Mais eux, ce n’étaient pas des showmen ; ils ne faisaient pas de rock n’roll mais de la recherche, de la collection. Ils étaient aussi chanteurs mais géraient leur temps d’une autre façon. Notre règle d’or, chez Malicorne, c’était notre plaisir à nous, avant de le communiquer au public. S’éclater, s’amuser à faire la musique qu’on aime. Après, les moyens, c’était notre fantaisie, nos caprices. »

(interview à suivre prochainement sur NosEnchanteurs)

10 mars 2011. Étiquettes : , . Interviews. Laisser un commentaire.

Interview : la genèse de Malicorne (1)

Même si c’est un disque par nature « exceptionnel » qui n’aura pas de suite, force est de reconnaître que la sortie, hier en bac, des CD et DVD en public de Malicorne, ce « Concert exceptionnel aux Francofolies de la Rochelle », est un événement peu commun. Qui peut, avec délectation, nous ramener loin en arrière… Flash-back avec Gabriel Yacoub, lors d’un entretien, resté à ce jour inédit, où le fondateur de Malicorne retrace à grands traits la genèse de ce groupe folk entre tous mythique.

Entretien inédit avec Gabriel Yacoub, Champvoisy, décembre 2003.

"Pierre de Grenoble", sorti en 1973, avec Gabriel et Marie Yacoub, Marc Rapilliard, Dan Ar Braz, Alan Kloatr, Dominique Paris, Gérard Lavigne, Gérard Lhomme et Christian Gour'han

« Avec Alan Stivell, je suis resté deux ans. Mais dans une situation ambiguë, à faire les chœurs et chanter en breton, en gallois, gaélique et écossais. Je me disais que, s’il existe de si belles musiques en Irlande ou en Bretagne, ça devait bien exister chez nous. Ma réflexion a alors commencée. Mais j’étais très jeune, j’avais dix-huit ans. J’ai cherché longtemps, les exemples étaient très pauvres. Et c’était tout ce que nous détestions : Guy Béart chante les belles provinces, Nana Mouskouri… Non seulement ça ne me touchait pas, mais ça me repoussait. Mais j’en avais envie, j’ai persévéré, j’ai trouvé. Et quand j’ai trouvé, c’est là qu’on a fait Pierre de Grenoble, qui était vraiment un disque expérimental : on allait voir ce qu’on pouvait faire avec de la musique folk de chez nous. Nous étions tous heureux du résultat et on s’est dit « On va aller plus loin, on va faire un groupe. » J’ai enregistré Pierre de Grenoble alors que je n’étais pas encore avec Stivell. En, en même temps que j’ai travaillé avec lui, avec beaucoup de bonheur, je pensais à ce que j’avais vraiment envie de faire. »
Pierre de Grenoble c’est en partie avec du personnel vu et connu chez Stivell, justement…
« Bien sûr, c’étaient mes amis musiciens à l’époque. Un disque produit par Hugues de Courson qui allait devenir le producteur historique et membre de Malicorne. La démarche était à peu près logique ; c’était le temps qu’il fallait pour que je digère un peu tout ça et que j’affûte ma curiosité. Parce qu’à l’époque, la manière que j’ai réuni ce répertoire, ça passait essentiellement par les discothèques. Il n’y avait pas de publications alors, ou pas bien : il fallait creuser, fouiller… »
Pas de publications, ou alors très vieilles…
« Oui mais, en musiques traditionnelles, c’était quasiment inexistant. Ou inaccessible. Quand j’ai commencé à gagner ma vie, j’ai pu m’acheter des bouquins, des trucs du 19e qui coûtaient très chers. Maintenant, il y a un répertoire disponible d’une grande richesse mais, à l’époque, il n’y avait rien du tout. Moi je grappillais le moindre recueil de chansons de scouts. Sur deux cents chansons, il y en avait à peu près une de décente, encore fallait-il en changer la musique parce que ringarde ou abâtardie. Il y avait tout ce travail de sélection, souvent un peu frustrant…
Pierre de Grenoble est un disque de plaisir. J’avais envie de faire ça, voir où on pouvait aller avec ça, en combinant… L’idée n’était pas particulièrement originale, c’était un petit peu comparable avec ce que faisait Stivell : mélanger des chansons trads avec des instruments électriques, sans limite ni de territoire ni d’époque. Les anglais avaient commencé bien avant avec Fairport Convention et autres. Nous, on est arrivés après. »
Le disque sort et c’est un succès immédiat…
« Ça a bien marché, et assez vite. Un coup de bol incroyable. Nous étions disque pop de la semaine chez José Arthur avec une chanson du 15e siècle, avec des guitares électriques. C’était complètement étrange. Je me revois encore chantant Le Prince d’Orange avec l’ampli posé sur le bar noir à la Maison de la radio : il n’y avait pas de place, c’était n’importe quoi, drôle… Évidemment, ça nous a donné envie de continuer. Dans la foulée de Pierre de Grenoble, on a tout de suite fait Malicorne… »

Le premier Malicorne, en 1974, avec Gabriel Yacoub, Laurent Vercambre, Hugues de Courson et Marie Yacoub

Comment s’est réalisé le casting du groupe ?
« Marie était là, c’était ma femme. Elle était musicienne et chanteuse et avait envie de cette aventure tout autant que moi. J’ai rencontré mon ami Hugues de Courson à l’infirmerie du Mont-Valérien, où on s’est fait réformer deux jours plus tard. C’est là que nous sommes devenus copains, à comparer nos envies, nos projets… Il me dit : « Si tu veux faire un disque comme ça, je le produis. » Il avait produit avant des choses très petites, très simples. Il était dans le métier et avait déjà écrit des chansons, pour Françoise Hardy et pour d’autres. Il a été fasciné par l’idée, n’imaginant pas que ce truc-là, ce concept, puisse exister. On allait prendre de vieilles chansons pour en faire de la musique contemporaine. Hugues m’a dit, sans même m’avoir déjà entendu jouer ni chanter : « On le fait ensemble. » Comme il était lui-même musicien et que le projet le passionnait, ce fut le troisième membre évident du groupe.
Je connaissais Laurent Vercambre de quelques années auparavant, de ces soirées folk, ces hootenanny. Laurent était basé, à cette époque, avec toute une bande de musiciens, dans la banlieue ouest, du côté du Vésinet. Il y avait là une MJC où il y avait régulièrement des soirées folk : j’y avais joué. Laurent est un excellent musicien multi-instrumentiste : il est connu pour le violon mais il joue de tout, extrêmement bien. Il est pianiste, clarinettiste… il touche à toutes les familles d’instruments avec une aisance qui m’a toujours rendu jaloux. C’était idéal pour Malicorne : ce fut le quatrième membre du début. Laurent est maintenant dans Le Quatuor, je le dis pour le lecteur qui ne le saurait pas. Laurent trouvait que Malicorne c’était formidable mais trop triste. Lui est un burlesque, il aime déconner. Le jour où il a quitté Malicorne, il était drôle, plein de pitreries. C’est beau ce que Le Quatuor fait : j’adore. »

(cet entretien avec Gabriel Yacoub est en 4 parties, à lire sur NosEnchanteurs)

8 mars 2011. Étiquettes : , . Interviews. 2 commentaires.

Interview : Angélique Ionatos

Ce fut, pour la petite histoire, mon dernier papier dans les colonnes du quotidien régional La Tribune-Le Progrès. Quitte à faire, finir sur Angélique Ionatos, c’est finir en (totale) beauté. Cet entretien remonte à juillet 2005, lors de son passage à Saint-Just-Saint-Rambert, dans la Loire.

Angélique Ionatos : "On est puni d'être atypique" (photo DR)

« Je suis grecque, j’habite en France depuis 1981. Avant, j’étais en Belgique. J’ai quitté la Grèce à 15 ans, sous les colonels. J’ai commencé à chanter à 18 ans. Ça veut dire que je suis une très vieille chanteuse. »
Je n’en suis pas persuadé…
« Non, mais ça veut dire que ça fait trente-cinq ans que je vis de ce que j’aime. Je mets en musique des poètes contemporains grecs mais pas seulement : j’ai fait une exception pour une femme, Sappho de Mytilène, qui est née au VIe siècle avant JC, que j’ai mis en musique en grec ancien et en grec moderne. Sinon, il m’arrive de chanter aussi en français, mais très peu. »
En espagnol aussi…
« Oh, très récemment ! Christian Boissel a composé sur des textes du journal de la peintre mexicaine Frida Khalo. On en a fait un disque puis un spectacle mis en scène par Omar Porras. Suite à ça, je me suis mis à composer sur des textes de Pablo Neruda, extraits de Cent sonnets d’amour. Je me suis rendu compte que la langue espagnole me touche aussi profondément qu’elle m’inspire. »
Dès votre entrée en chanson, c’était pour reprendre les grands poètes ?
« Au début, j’étais une jeune fille, la Grèce était encore sous la dictature. Mon premier disque, Résurrection, était un cri de révolte adolescent. Ce disque, fait avec mon frère Photis, a reçu le Prix Charles-Cros, ce qui nous a permis tout à coup de tourner énormément en France. Là, c’était des textes à nous, et quelques poètes déjà… Le second, introuvable maintenant, était uniquement en français, sur des textes d’un poète liégeois. Nous nous sommes séparés, Photis et moi, et je me suis mise à composer uniquement sur des textes de poètes grecs. »
Tous contemporains ?
« Tous ! Tous étaient vivants et je devais, à tous, demander l’autorisation de mise en musique. Je les ai tous connus. »
Simple demande d’autorisation ou franche collaboration ?
« Non, jamais de collaboration. C’était chaque fois une demande d’autorisation. J’ai eu la chance de connaître ainsi beaucoup plus mon poète de prédilection qu’est Odysseus Elytis, mort il y a quelques années, qui avait reçu le Prix Nobel de littérature en 1979, de qui j’ai mis énormément de poèmes en musique. Un monsieur sévère, qui interdisait la mise en musique de ses poèmes… »
Comme Victor Hugo ?
« Odysseus n’était pas aussi strict. Il était assez étonné du choix que je faisais de ses textes, me disant souvent qu’ils n’étaient pas faits pour cela. Mais il avait fini par me faire confiance, par m’encourager même. »
Comment le public grec vous perçoit-il ?
« Les grecs de la diaspora ont une affection, une tendresse, une grande fidélité à mon travail. Ceux de Grèce (je ne m’y rends pas souvent…) sont, en général, très étonnés : je suis étrange pour eux. Étrange dans mes musiques parce que je suis le résultat de mon itinéraire, à savoir quelqu’un qui part adolescente, qui se nourrit aussi bien des Beatles que de chanson française, de musique répétitive et de classique, d’Atahualpa Yupanqui que de flamenco. Tout ça, je l’ai ingurgité et l’ai probablement assimilé. Ça donne une musique qui ne leur est pas familière, qui les étonne. En Grèce, j’ai de grands fans et, probablement, de grands détracteurs. »
On ne trouve chez vous aucun instrument grec…
« Jamais utilisé ! »
Par contre, un bandonéon…
« Ça aussi, c’est atypique. On est puni d’être atypique, je l’ai toujours été mais ça ne m’intéressait pas de jouer la carte de la représentativité grecque. Parce que je suis quelqu’un qui… Qui je suis ? Je n’en sais rien. Je suis qui je veux : à chaque disque j’ai changé quasiment tout. Je faisais des virages bizarres. Alors on ne savait pas trop et on m’a mis dans la « word music ». »
C’est bien pratique !
« C’était bien. Mais ça ne m’intéresse pas. Ce que je veux, c’est être avec ma famille de scène et de faire de la musique. Je suis une musicienne et il ne faut pas chercher plus loin. »
Dans cette famille, on pense évidemment à Misia, à Bevinda, Souad Massi peut-être, à ces gens menant un itinéraire pas si éloigné du vôtre…
« Oui, j’ai des cousines. Je dirais aussi, plus encore, Giovanna Marini que Souad Massi que, du reste, j’aime beaucoup. Misia… c’est du fado quand même. Bévinda a fait un itinéraire plus atypique parce que c’est aussi une portugaise de la diaspora. Sion, j’aime tellement de chanteurs et de chanteuses… J’ai du mal à trouver un équivalent. Ce serait plutôt Giovanna, car c’est une compositrice : je me sens profondément musicienne et compositrice. C’est ça qui m’intéresse.
Et quand j’aurais fini de chanter, je composerais pour les autres. Par exemple, j’ai composé une chanson pour Bévinda, à sa demande : elle m’a donné un texte sublime de sa mère et j’ai fait une musique pour elle. Il n’est arrivé d’écrire beaucoup pour d’autres. Ça me plaît, ça.
Il y a cependant des périodes où je compose moins. Ça me met en jachère pour mieux y revenir. »

28 novembre 2010. Étiquettes : . Interviews. 2 commentaires.

La Baronne : entretien exclusif sur Thou’Chant

Sylvie Cobo, notre Baronne (photo DR)

« Bravo, Madame, vous êtes une tempête en marche qui balade sa voix multicordes par-delà la morosité. Comme une synthèse de Piaf, de Nina Hagen et d’Higelin. Voilà ce que vous êtes, peut-être. On se dit que c’est parfois trop beau. » Fin du siècle passé, début de l’autre, une étonnante chanteuse se titre de noblesse pour une voie (voix) royale. C’est La Baronne, alias Sylvie Cobo. On ne tarit pas d’éloges sur la dame (comme dans cet article extrait de Chorus), impressionnante en scène, femme-batterie au cœur battant, voix formée précédemment aux standards d’Ella Fitzgerald et de Sarah Vaughan. La Baronne a électrisé son public, déclanché un bouche-à-oreilles rare, épaté, étonné, subjugué.
Quelques années de scène, d’abord dans son épicentre rhônalpin puis bien plus loin, de tempêtes, et puis plus rien. La Baronne s’en est allé, gage d’amour, pour une autre vie, sous d’autres latitudes. Ça fait sept ans qu’elle est devenue québécoise et reconstruit sa carrière là-bas.
Pour deux concerts, forcément exceptionnels, à l’occasion de la vingtième édition du festival Les Oreilles en pointe, elle sera de nouveau parmi nous, les 6 et 7 novembre au Quarto d’Unieux (près de Saint-Étienne). On lui fera fête. Dans l’attente, on peut lire l’entretien exclusif qu’elle vient de donner au webzine Thou’Chant, dont le numéro 8 vient tout juste de sortir sur la toile. C’est ici.
Un numéro encore une fois bien nourri, qui nous parle tant des découvertes des Nuits de Nacre, à Tulle, que de cette formidable salle se spectacle qu’est le Café des Arts, à Grenoble. Qui nous fait découvrir une autre dame, elle aussi spectaculaire, de la chanson : Serena Hernandez, du groupe Les Janine-Pelikan. Plein de disques chroniqués (Valérie Barrier, Philippe Forcioli, Toufo, Kebous, Natacha Ezdra et bien d’autres), les échos de la chanson sur Rhône-Alpes… Et la chanson grande oubliée de nos manifs outragées. C’est sur le Thou’Chant et c’est là

Sur La Baronne, on lira aussi cet article publié par NosEnchanteurs.

17 octobre 2010. Étiquettes : , . Chanson sur Rhône-Alpes, Interviews. 1 commentaire.

Interview : Louis Chédid

Cette interview remonte à la sortie de son dernier album, il y a presque six ans (il y eu toutefois Le Soldat rose entre temps). Prochain rendez-vous en début novembre pour la sortie de son nouvel opus, On ne dit jamais assez aux gens qu’on aime qu’on les aime, et la tournée qui suivra.


Plus de trente ans de carrière, ça bâtit une œuvre au bout du compte ?
Je ne sais pas. Ça fait une somme de chansons, de disques, etc ; je suis le premier étonné de cette longévité. Vous me l’auriez prédit il y a trente ans que je ne l’aurais pas cru. Je ne fais aucun plan de carrière, sans stratégie autre que celle de me faire plaisir en faisant des disques les meilleurs possibles au moment où je les fais. Parfois je me plante en faisant des disques qui ne rencontrent pas le public. Parfois ils le rencontrent…
Mon métier c’est le plaisir d’écrire des chansons, de les composer, d’aller ensuite en studio, de trouver les musiciens, de réaliser le disque puis de faire de la scène. Voilà, je ne me pose pas d’autres questions que ça : c’est très instinctif. Et, finalement, l’un dans l’autre, tout ce que j’ai fait jusqu’à maintenant représente une petite somme de travail, une globalité. Alors, œuvre, le mot en un peu pompeux. Ce n’est qu’une somme sur la durée. On est très peu à durer dans ce métier…
Ne pas rencontrer le public à un moment donné, ce n’est pas forcément se tromper. Prenez Le Forestier durant toute une époque…
C’est quelque part ne pas être dedans… Je n’ai jamais été de mode, même si parfois il y a des chansons qui sont en plein dans ce que les gens attendent.
Admettons que vous l’êtes Au jour le jour
Quand on est auteur compositeur, ce qu’on raconte est très autobiographique. Il y a des moments où on est plus en forme que d’autres. Ça ne veut pas dire qu’on ne mette pas autant d’énergie mais il y a parfois des trucs qui intéressent moins les gens. Évidemment qu’on y est pour quelque chose. C’est une interaction : un disque sort, les gens l’écoutent, ça leur plaît ou non. Ça ne veut pas dire qu’on est mauvais. J’ai des chansons, que je fais en scène aujourd’hui, que personne n’a jamais entendues en radio, qui ne sont jamais sorties en single, mais que les gens connaissent. Le phénomène du temps fait que certaines chansons vieillissent bien. Ou mal. Ce métier on peut le faire sur la longueur mais c’est un métier actuel. Ce que vous faites aujourd’hui, ça doit rencontrer les gens.
Je parlais de Le Forestier. Absent à un moment donné, il est revenu avec Né quelque part, une réponse à Le Pen. Vous, vous en avez fait une collection de réponses à cet homme…
Quelques-unes, oui. Car c’est quelque chose qui m’a beaucoup bouleversé, de voir dans ce pays qui est le mien, tout d’un coup, une résurgence d’idées extrémistes de droite (je n’aime pas plus les idées extrémistes de gauche). Là, ça représentait quelque chose de plus en plus important. Ça grignotait. Je le dis souvent : j’aimerais que Anne, ma sœur Anne soit obsolète. Malheureusement elle ne l’est pas. Je suis un citoyen comme vous, je ne vois pas pourquoi je ne dirais pas ce que je pense. J’ai cette possibilité, ce privilège…
Quand les choses viennent, à partir du moment où j’estime que c’est important de le dire, je le fais. Je ne me pose pas de questions annexes. Quitte à écrire soi-même ses textes, autant parler de soi. Tout auteur qui écrit ses textes parle fatalement de lui. Je ne dis que ce que je ressens, sans être donneur de leçons. Qui que ce soit ne ferait pas autre chose que ça. Je n’ai pas envie de faire des choses qui ne me ressemblent pas. C’est sûrement pour ça que ça dure, parce qu’il y a une part de vrai. C’est très naturel.

Le site de Louis Chédid.

25 août 2010. Étiquettes : . Interviews. 1 commentaire.

Michèle Bernard, l’interview

Archive. Cet entretien remonte à la sortie du disque Le Nez en l’air, en 2006. Il a été publié à l’époque dans les colonnes de Chorus-Les Cahiers de la chanson. Michèle Bernard a depuis sorti les cédés Piano Voix (EPM 2008), Monsieur je m’en fous (Enfance et partage/Harmonia mundi 2008) et Des nuits noires de monde (avec le groupe Évasion, EPM 2010).

Michèle Bernard, "jamais du côté du manche"

Il semble y avoir chez toi une frénésie de productions qui tranche singulièrement avec la période de longue absence qui a précédé… Si je regarde la réalité des chiffres, on va dire que j’ai eu une période creuse au niveau discographique. Ma rencontre avec François Dacla m’a beaucoup aidé depuis. EPM, sa maison, produit désormais tous mes disques. Sans barguiner, comme on dit. C’est une chance que je mesure. Je n’ai eu aucune question sur Le Nez en l’air. Ils me font confiance et n’entendent le disque que pratiquement fini. S’il ne leur plaisait pas, je serais bien embêtée.

Indépendamment des disques, il y a les spectacles : comme celui sur Louise Michel, qui a faillit ne pas sortir en CD… C’est un petit peu à l’arraché qu’on a décidé d’en faire un disque : ça aurait été trop bête de perdre cette trace-là. J’aime faire du spectacle, être sur la scène. J’aime à la fois mon parcours de chanteuse dans une forme récital très simple et les aventures avec toutes sortes d’équipes, de personnes différentes. J’adore ça. Ce sont des cohabitations éphémères, mais importantes, comme doit l’être un tournage de film.

Cette reprise, en 2004 à Bourg-en-Bresse, et ce disque étaient portés par l’opportunité qui s’annonçait alors, du centenaire… 2005 était le centenaire de la mort de Louise Michel. Dans notre innocence, notre romantisme, on s’était dit que ça allait permettre de mettre en valeur… Je ne sais pas si tu as entendu parler de cet anniversaire ?

Euh… un tout petit peu moins que le 250e de Mozart… C’est passé dans une grande indifférence. Mais c’est comme ça. Je suis d’autant plus contente de l’avoir fait. Invités par l’association internationale Louise-Michel, on a joué à Langres. Il y avait une ambiance extraordinaire dans la salle ! Le lendemain, nous nous sommes rendu à Vroncourt, le village natal de Louise Michel. Oh, c’est trois fois rien : deux pierres, une stèle. Mais c’était fort.

(photos Jean-Louis Gonterre)

Un pèlerinage ? Ne mettons pas de terme religieux sur quelqu’un qui prônait la laïcité. Disons qu’il y a une forme de ferveur autour d’elle. Parce c’est quelqu’un d’absolument exceptionnel, d’avant-garde…

Vous vous ressemblez un peu… Tu veux dire dans la forme militante, revendicative ? Oui, sans doute. Mais elle a exploré la militance dans sa chair, elle, contrairement à moi qui n’était qu’à l’arrière-garde des barricades de 68 : je ne me suis pas fait la moindre égratignure. Elle a vécu la Commune, l’exil, le massacre de ses proches… Bon, c’est un autre contexte. Et moi je fais de la chanson. Elle a certes écrit beaucoup de poèmes, elle a fait de la littérature, elle a fait aussi de l’action militante… et magnifiquement. Jamais du côté du manche, toujours du côté des humbles, des réprouvés. Alors, peut-être que, dans mon écriture, j’ai aussi cette démarche. Mais le parallèle s’arrête largement là.

Autre parallèle, entre le contenu de ce spectacle et une de tes chansons, qui n’en fait pas partie mais s’y heurte un peu : Maintenant c’est fini… « On ne change plus la vie », oui. C’est vrai que j’ai écrit cette chanson : je ne vais pas dire le contraire. Nous vivons l’époque du désenchantement, par rapport à celle de ma jeunesse. Alors, si tu tiens absolument à poursuivre le parallèle, Louise Michel a effectivement vu son système de valeurs, tout son idéal, écrasé violemment, et elle n’a jamais renoncé. Contre tout ce que lui renvoyait la réalité, elle est resté fidèle à ça et a poursuivi le développement de ses idées. C’est quelque chose qui est très fort pour moi, cette idée de ne pas se laisser écraser, y compris par l’adversité. Maintenant on est amené à se dire que, quelque soit le côté dérisoire de son action, ce sont des actes qu’on pose, qui ont leur petite importance. On a perdu l’idée de changer la société dans sa globalité, ce qu’on a pu rêver à une certaine époque. Faut digérer ça.

18 titres sur ce Nez en l’air, c’est gourmand, un vrai cadeau… On peut voir ça comme ça. J’ai écrit essentiellement l’été dernier et il y a plein de choses qui sont venues. Dès que les chansons existent, on a envie de les faire vivre toutes.

A un moment donné, tu te bloques en écriture ? Je rentre en période d’écriture, je me consacre à ça. J’ai essentiellement écrit chez des amis, dans le Beaujolais, où j’étais un peu en résidence. Et aussi à Saint-Julien, chez moi. J’ai besoin d’une forme d’enfermement. Il y a sur ce disque des traces d’épreuves personnelles… Je viens de traverser une période un peu noire, liée à des deuils. Forcément ils sont présents dans le disque. De toutes manières je ne contrôle pas : les choses viennent, je ne sais pas de quoi je vais causer quand je me met à écrire.

Ça vient comment. Par le texte, quelques notes ? C’est le texte, la plupart du temps. Et je cherche très vite une musique. Après, ça se bricole ensemble. J’essaye de ne pas avoir une idée intellectuelle au départ, de ne pas me dire : je vais parler de ça. Je laisse venir. Je peux évidemment avoir une idée en tête si je veux parler de mon frangin, de ma frangine : là, je sais que les mots vont venir. La vierge noire est une chanson dure… C’est la réalité qui l’est. Dans cet album, il y a un certain nombre de chansons liées à des réalités concrètes de la ville, dont celle-ci. J’ai un pied-à-terre à Lyon, pas loin de Saint-Paul. Sur la route qui longe la prison, il y a un alignement de camionnettes et de prostituées. En passant devant on voit ces silhouettes de femmes avec des petites bougies devant, comme des images pieuses. Ça m’a marqué. Les appartements vides ? J’avais commencé à écrire cette chanson pour L’Oiseau noir du champ fauve. Si elle vivait aujourd’hui, Louise Michel ferait partie du D.A.L. Elle en parlait déjà de ces endroits vides, inoccupés, dans Paris. J’ai eu envie d’en causer.

Tu causes souvent de choses comme ça… Oui, de celles qui sont dans la vie de tous les jours. Ce réel qu’on côtoie me marque. L’image d’un appartement vide, c’est à dire un endroit fait pour être habité et qui ne l’est pas, alors qu’il y a des gens dans la rue, c’est une chose frappante. Mais sous forme d’image. Parce que je cours après les images, pas après les idées. Les idées sont derrière. Si je voulais en exprimer, je ferais du journalisme.

Y a t-il encore une ou deux chansons qui, pour une anecdote, pour ce que tu as voulu y mettre dedans, te sont plus chères ? Les chansons que tu viens de faire te sont toutes chères. Sur un mode plus léger, je pense à la chanson sur cette grosse pierre. Qui se trouve en bas de ma maison. Je vois des gens de toutes sortes s’y installer, comme si elle les attirait. C’est tout bête mais ça me parle, ça aide à vivre. Je ne sais pas pourquoi. Quant à la chanson qui donne le titre à l’album, Le Nez en l’air, c’est idiot : au-dessus de mon lit, c’est de la frisette à l’envers, avec des nœuds de bois. Je m’amuse à y chercher des dessins, des formes. Et je suis partie de ça. En l’étendant. On fait tous ce truc-là, à chercher derrière les choses du quotidien. Parce qu’on a besoin, absolument, de ne pas être, comme ça, collés au réel, sans qu’il résonne un petit peu autre chose.

Tu es à la hauteur de combien de titres, maintenant ? Je ne sais pas, peut être deux cents… Ça fait un petit pactole de chansons… Oui, mais bon, pour moi c’est un peu une manière de vivre. Écrire des chansons ce n’est certes pas respirer, mais quand même. Je pense à la chanson chaque jour de ma vie. Tant que je peux en faire, tant que j’ai la chance d’enregistrer, de faire du spectacle et de rencontrer un public, d’avoir le goût et l’énergie de faire ça, j’ai encore rien trouvé de plus sympathique et de plus intéressant.

15 juin 2010. Étiquettes : . Chanson sur Rhône-Alpes, Interviews. 1 commentaire.

Cali, l’interview

Cet entretien remonte à mai 2004, au plus haut de la résonance du premier album de Bruno Caliciuri, dit Cali :L’Amour parfait. Au moment aussi où le statut d’intermittent du spectacle était menacé comme jamais…

"Ces instants d'extase qui durent dix secondes, c'est ça le bonheur"

Pour en arriver à L’Amour parfait, on a l’impression, de loin, que ce fut très rapide. Mais de près ?
J’ai mis vingt ans pour y arriver. J’ai démarré à dix-sept ans. Il y a eu plein d’aventures musicales, des groupes à droite, à gauche. L’Amour parfait est arrivé dès la signature, en décembre 2002, avec Labels : on est partis en studio en Angleterre en février suivant. Les radios ont adopté, dès mai, le premier titre et l’album est sorti en août. Depuis, ça va très vite.
C’est de suite très gros, avec des salles pleines… On a démarré la tournée tout de suite, en septembre. Quinze mois pour la première tournée. Et c’est palpable : on a de plus en plus de public.
C’est dû à quoi ? Pas qu’à la puissance d’une maison de disques ? J’espère que c’est dû aussi à la qualité du disque. Il y a eu une bonne conjoncture. Notre équipe vient toute de Perpignan et on a tous une grande expérience scénique. On a été reconnus même par nos pairs : les Sanseverino, Bénabar, Delerm, Miossec, etc. On sait qu’on fait tous le même métier, qu’on est heureux sur scène.
C’est la conception d’une famille de la chanson ? Je ne sais pas. On chante tous en français, on vient tous de la scène et on joue tous énormément.
Avec quelles racines ? Chacun arrive avec ses influences, on le découvre aujourd’hui. Moi, 95% de ma discothèque est anglo-saxonne. En ce qui concerne la chanson française, j’ai démarré par Brel quand, entre quinze et vingt ans, on a envie de pleurer seul dans sa chambre. Mon papa m’a emmené sur Ferré. Donc, c’est beaucoup Ferré. Aujourd’hui, c’est plus Miossec, Dominique A, Thomas Fersen… On vient chacun de cultures différentes de la chanson française.
Votre génération, c’est vraiment la connaissance réciproque de l’autre… On est heureux de se retrouver sur la scène, on discute de tel ou tel festival, de tel ou tel accueil… Et c’est aussi le contre-pied. Durant des années, il y avait tous ces gens qui arrivaient d’on ne sait pas trop où et qui ne se dévoilaient pas sur scène. Nous, ça part de la scène. La maison de disques qui m’a signé est venue me voir plusieurs fois sur scène pour s’assurer que le disque pourrait être correctement défendu. C’est ça, oui : il y a beaucoup de choses qui nous rapprochent.
Tu es intermittent depuis combien de temps ? Treize ans. Aujourd’hui je n’en serais pas là s’il n’y avait pas eu l’intermittence. Évidemment il y a eu des abus, mais l’idée est bien. Nous on a pu répéter durant des années à raison de six heures par jour pour en arriver à ce qu’on est aujourd’hui. Si on supprime le statut d’intermittent, ce ne serait plus possible car il faudrait alors aller travailler à côté. La qualité du résultat n’y serait plus.
Malgré tout, C’est quand le bonheur ? Je me réfugie derrière Ferré : « Le bonheur c’est un chagrin qui se repose », c’est quelque chose qui me correspond assez. Encore une fois, le bonheur c’est de réaliser ce qui se passe aujourd’hui. En ce qui me concerne, c’est plutôt bien. Ces instants d’extase qui durent dix secondes, c’est çà le bonheur.

Le site de Cali.

30 mai 2010. Étiquettes : . Interviews. 1 commentaire.

Stephan Eicher, l’interview

Archive. Bien qu’enregistrée en novembre 2004, juste avant son nouvel Olympia, cette interview non plus n’a pas tellement pris de rides. On y parle des maisons de disques se prenant pour le Titanic. Droit devant !

"On ne peut pas capturer la musique" (photo DR)

Vous êtes un peu au carrefour de toutes les cultures… « Pour les interviews, ça facilite plein de choses. Mais, en Allemagne, je fais plus de chansons en allemand. Même si ce public me demande Déjeuner en paix en français. L’un des plus grands moments de ma carrière, ce fut à l’Olympia : j’avais oublié les paroles d’une de mes chansons en langue suisse allemande et le public a continué de la chanter. Que de telles choses arrivent, je suis content. Ce sont là mes médailles. Car les gens veulent les chansons comme elles ont été écrites, et non une espèce de soupe qui mélange tout. Il s’est trouvé des gens, dans mon entourage, pour me déconseiller de faire, en France, une petite chanson de Schubert, ce compositeur romantique allemand. Or, à chaque fois que je commence ce titre, le public réagit comme si c’était mon plus grand tube. Ça résonne, ils ont entendu ça quelque part, même si la façon dont je la joue sonne Eicher. Ces moments-là me donnent raison de continuer. »

Quel regard portez-vous sur la production hexagonale ? « Je vous le dis avec ironie mais tout ce qu’on a fait, Philippe Djian et moi, on l’a fait sans zone de turbulence. Ça ne veut pas dire que les autres étaient mauvais. Là, tout à coup, avec M, je dis : « Attention, musicalement, c’est très fort ! ». Il y a aussi Cali. Et Delerm. Et Biolay, dans la production… Tout à coup, j’ai dit à Philippe : « Pour les prochains disques, il faut qu’on se réveille un peu : les jeunes commencent à nous piquer notre Eicher ! » Moi, ça me rend très créatif, car ceux-là sont vraiment très forts ! »

Vous avec commencé en France il y a vingt ans avec Les Chansons bleues. Qui vient de ressortir dans une double version nettoyée et refaite. Ce disque était si fatigué que ça ? « On a présenté le cédé en disant qu’il était immortel. Maintenant, on nous explique que, finalement, ce n’est pas si génial et qu’il faut tout faire en mp3. Ça m’amuse un peu. Les bandes d’il y a dix-huit ans ne sont déjà plus utilisables. Les musées font plus attention à leurs œuvres que les maisons de disques. Ça m’a effrayé. Il y a de très grands disques dont l’original n’existe plus : tombé en poudre ! Que peut-on faire ? Il existe un système, comme une rénovation d’œuvres d’art, qui est un peu risqué, qui coûte un peu de sous mais permet un transfert dans un médium qui dure, j’espère, encore dix ans… C’est au moment où vous entendez la musique qu’elle existe. On ne peut pas la figer sur un papier, sur un cédé ou sur un mp3. C’est pas l’ordinateur qui est beau : c’est le concert ! »

"A la différence que sur le Titanic, ils ont fait de la musique jusqu'au bout…" (photo DR)

L’idée est rassurante car la musique c’est en live… « Absolument ! On peut posséder de la musique mais on ne peut pas posséder une musique. Toutes les discussions sur la crise des maisons de disques, style « On ne vend pas assez », soulignent le fait qu’on ne peut capturer la musique. C’est le moment qui fait la musique. Quand il est fini, c’est fini ! C’est plus proche de la vie que ce que médias et maisons de disques veulent nous faire croire. Mais je ne suis que musicien : je dois m’occuper du contenu, pas du support. Les maisons de disques devraient être assez intelligentes pour ne pas casser leur propre bateau pendant qu’elles rament. Mais j’en n’ai pas l’impression… »

Les difficultés actuelles vont peut-être les rendre intelligentes ? « Désolé ! Je vois des gens qui sont sur le Titanic, au milieu de grands morceaux de glace, et qui font des trous eux-mêmes. À la différence que, sur le Titanic, ils ont fait de la musique jusqu’au bout… »

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5 mai 2010. Étiquettes : . Interviews. 1 commentaire.

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