Le mystère Edgar de Lyon

Nous étions cette semaine avec Alain Meilland et Léo Ferré, à l’occasion du spectacle « Léo de Hurlevent » que nous concocte Meilland. Restons avec ce dernier pour une tranche de vie assez particulière… Extrait du livre « Les vies liées de Lavilliers ».

De retour sur la Capitale, Alain Meilland, qui n’a pas vu Bernard depuis plus d’un an, le fait chercher. Ainsi alerté, Lavilliers rapplique illico, avec ses chansons et sa guitare, chez Meilland qui loue alors, en communauté, un grand appartement rue des archives, dans le Marais. A l’assemblée des colocataires, Lavilliers offre alors un récital qui laisse tout le monde ébahi.
Alain Meilland raconte la suite : « Je comprends, à travers ses propos, que Bernard galère et je lui propose d’établir le contact avec mes nouveaux potes de Lorraine pour qu’il aille gagner quelques sous là-bas. La suite de la Lorraine, vous la connaissez. Ça a donné quelques merveilleux titres qui faisaient parfois dire à des fans trop sûrs d’eux que Lavilliers était lorrain ». Ce soir-là, avant de prendre congé de ses hôtes, Bernard tend un disque à Alain, un 45 tours à la pochette rouge : « Cadeau, tu écouteras ça ! ». C’est quoi ? « Oh, rien… un truc que je viens d’enregistrer sous un faux nom pour me foutre de la gueule de tous ces minets qui font de la guimauve. Alors ça, tu vas écouter, c’est de la super guimauve ! ». « – Mais on va savoir que c’est toi… on va te reconnaître ! » proteste Alain. « A part toi et quelques autres, qui me connaît ? » lance Lavilliers, mélancolique et résigné. De ce blues-là, de cette déprime, reste ce disque, forcément un collector, introuvable, paru aux éditions As de trèfle, enregistré sous le pseudonyme… d’Edgar de Lyon : les titres en sont Camélia blues et Juliette 70.
« Le lendemain j’ai écouté le disque. J’ai ri et frémi en même temps : il en était où le Bernard ? Cinq ans après j’ai monté un spectacle très café-théâtre qui s’appelait 2000 ans de chansons. Dans une scène j’y jouais Frédéric Chopin chantant (en play back, avec la voix de Lavilliers) à Georges Sand « Tu es mon amour poitrinaire… » J’ai fait en sorte que Bernard sache que j’avais utilisé son enregistrement, mais nous n’en avons jamais reparlé. De la pudeur sans doute… » conclut Meilland.
Même entendu sous l’angle du pur gag, ce disque restera une énigme. A tout le moins une pièce singulière, rare et non revendiquée, un Ovni de la discographie Lavilliers. Sur une orchestration sirupeuse à souhait, qui tire abusivement sur les cordes, dans une intonation vocale qui, là encore et de façon flagrante, fait songer à Ferrat, Camélia blues peut souffrir d’une autre lecture que celle de se moquer de la variété du moment. Et, paradoxalement, nous apparaître comme un bien bel exercice de style, qui singe et (par)achève l’héroïne d’Alexandre Dumas fils, toussant à chaque couplet et se terminant dans la folie :
Tu es mon amour poitrinaire
Mon cupidon tuberculeux
T’es mon virus héréditaire
T’es mon rhumatisme infectieux
(…)
Et j’embrasse ta bouche fétide
Pour mordiller tes amygdales

Juliette 70 n’épouse pas non plus les formes de la sirupeuse variété. Tout au plus, cette autre et singulière chanson d’amour à la morale vénale subit une orchestration digne d’un générique d’un film de divertissement ou d’une série télé du moment : énergique, bruyante, désordonnée :
J’aime ta culture ésotérique
J’aime ta chevelure acrylique
J’aime tes lectures érotiques
J’aime tes censures chroniques
(…)
J’aime tes solutions décadentes
J’aime tes 10 000 livres de rentes

Il est permis de ne pas croire au gag mais, simplement, de constater l’épisode sans suite d’un chanteur qui, alors dans l’impasse, dans la mouise, se cherche une issue. Quitte à flirter, par deux textes au demeurant fort honorables, avec la chanson dominante qu’est la variété… En faisant une variété qui n’y ressemble pas. Car comment un artiste aussi désargenté que Lavilliers peut l’être à ce moment-là, pourrait-il s’offrir le luxe d’enregistrer un disque rien que pour se moquer d’une « variétoche » qu’au mieux il se soucie comme de sa première chemise, qu’au pire il vomit ? Signalons, quand même, que les arrangements de ce disque sont confiés à Jean Claudric – par ailleurs frère de l’acteur Roland Bacri –, qui est déjà l’arrangeur et chef d’orchestre des plus grandes vedettes de la chanson passées et présentes : de Maurice Chevalier à Joséphine Baker, de Fernandel à Michel Polnareff, Johnny Hallyday, Dalida, Sheila, Charles Aznavour, Mireille Mathieu, Marcel Amont et, entre autres, Michel Sardou, ce jeune trublion qui vient de faire une entrée remarquée dans la chanson avec Les Ricains, en pleine vague d’anti-américanisme due à la guerre du Viêt-Nam. Claudric est aussi le compositeur du tube d’Enrico Macias Les Filles de mon pays. Un tel « acteur » de la variété, si important et respecté dans la machine du show-biz, ne pourrait se rendre complice d’une telle farce, sauf à se tirer une balle dans le pied.
Ce 45 tours restera en l’état de disque promotionnel : il ne sera jamais commercialisé. C’en sera fini pour toujours d’Edgar de Lyon que, du reste, l’histoire officielle de Bernard Lavilliers ne retient pas.

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5 février 2012. Étiquettes : . Les événements, Les vies liées de Lavilliers. 3 commentaires.

Le « Lavilliers » sur Radio G d’Angers

Michel Boutet, chanteur et pour l'heure journaliste

Les Vies liées de Lavilliers sur l’antenne de Radio G, d’Angers (101.5 sur la bande fm) : entretien par Michel Boutet (par ailleurs chanteur, nous y reviendrons prochainement, non comme un renvoi d’ascenseur, ce qui pourrait se concevoir, mais par vrai intérêt artistique) dans le cadre de son émission bimensuelle (partagée avec Pascal Laborit) « On est là pour voir le défilé » (une émission d’amoureux de la chanson, ça rassure). L’enregistrement s’est déroulé dans les coulisses du festival « Rencontre de la Chanson francophone » de Prémilhat. Je dois dire le plaisir de répondre aux questions d’un tel journaliste, de nourrir un entretien, un vrai, avec quelqu’un qui a, au préalable, lu le livre, ce qui, entre nous, n’est pas si fréquent que ça. On peut écouter cette émission ici.

5 novembre 2011. Étiquettes : , . Les événements, Les vies liées de Lavilliers. 2 commentaires.

Un week-end stéphanois sur les traces de Nanar (2)

26e fête du Livre de Saint-Etienne, grand chapiteau, 15 et 16 octobre 2011. Je m’étonnerais toujours de l’intelligence, du QI calamiteux, du manque de cohérence de cette Fête du livre à laquelle, du reste, je n’étais pas vraiment invité, encore moins désiré, juste admis du bout des doigts, sans invitation dans le cénacle des auteurs, ni au pince-fesses en soirée ni même aux repas du midi. Le vendredi soir, au Fil, la salle de musiques actuelles, une soirée dansante s’est déroulée dans le cadre de cet événement. En fait un spectacle pour partie littéraire pour partie musical, sur… Etonnez-vous ! Lavilliers semble-t-il. Ses aventures, son histoire ! Et moi de ne pas en avoir été informé… Ce sont les gens, au stand, qui m’en parleront tout au long du week-end !
Qu’importe, j’y dédicace au (vraiment sympathique) stand de Chapitre.com et épuise petit à petit l’imposante pile de livres. Dans mon dos, l’illustre Piem, le visage flanqué de son indispensable pipe. Et l’inénarrable Thierry Roland, le « tout à fait Thierry ! » du poste. Il dédicace lui-aussi, je ne savais pas qu’il savait écrire. Dans le même stand, un peu à part, presque isolé, Roland Dumas, politicien et avocat, celui du prix à la pompe, des pompes hors de prix et des amitiés douteuses. A mes côtés, Pierre Lunel, un de Perpignan, auteur prolifique et réactif, qui écrit sur les Grimaldi, sur Mère Thérèsa, désormais sur les Borgia… Je fais dans la pop, lui dans le pape. Tels des gamins hilares, nous rivalisons de slogans pour attirer le chaland. Pierre est un type bien.
A croire que tous mes lecteurs s’y sont donné rendez-vous. On me parle sans cesse des « Vies liées de Lavilliers », on me remercie. Pas un reproche, pas une insulte. Et ce sont, bien souvent, des fans du chanteur qui sont devant moi.
A quelques mètres de là, sur un autre stand, signe Jean-Claude Oulion, l’ainé, le frère de qui vous savez, un peu auteur lui-même. Il passe devant moi, s’arrête, me fixe. Si ces yeux pouvaient décocher des flèches trempées de curare, je serais depuis lors au chapitre posthume.
Ceux qui m’abordent cherchent des compléments d’information, de croustillantes anecdotes, quelques plagiats de plus, pour la route. Et tous de me questionner sur l’omerta, le grand silence sur ce livre. Tous choqués, indignés. Tant que ça en devient presque pour certains un mobile d’achat. L’un d’eux a entendu parler de ce livre avec insistance par une association pour la liberté de la presse : joli paradoxe tant il est vrai que justement la presse a fait grand silence !
Reste que c’est invité par le Club de la presse de la Loire que je me retrouve derrière un micro, dans une salle de l’hôtel de ville, interviewé par Jean-Pierre Jusselme, un journaliste qui a pris le temps de me rencontrer auparavant, et celui de lire mon livre. On n’y parle surtout pas des sujets qui fâchent, du reste ces Vies liées comportent tant de facettes que la conversation va bon train (on peut écouter cet entretien sur la présente vidéo). Retour au stand et dédicaces presque à tour de bras. La journée s’épuise et je referme le livre. Peu de temps d’ailleurs, car deux jours plus tard je suis au bistrot des Tilleuls, à Annecy, invité pour parler des « Vies liées de Lavilliers ». Formidable soirée d’ailleurs : si j’ai le temps j’y reviendrai. Avec plaisir.

L’entretien avec Michel Kemper, sur l’éphémère « Radio-Liberté » du Club de la presse de Saint-Etienne : http://www.saint-etienne.fr/videotheque/entretien-michel-kemper-vies-liees-lavilliers-flammarion

23 octobre 2011. Étiquettes : , . Les événements, Les vies liées de Lavilliers. 3 commentaires.

Un week-end stéphanois sur les traces de Nanar (1)

Didier Hominal, dit "Monsieur Bidon". L'histoire retiendra que c'est qui qui, 46 ans après, à réveillé les chansons endormies de Lavilliers (photo DR)

Amicale laïque de la Terrasse, à Saint-Etienne, ce samedi 15 octobre 2011. Le public est sagement assis, les artistes aiment se faire attendre. Fred, le caméraman, est en position depuis longtemps. Didier et moi arrivons, lui chargé de sa guitare, moi d’un carton de bouquins. Accueil par Jean Navrot. Navrot est un de ces agitateurs culturels comme on ne sait plus en faire. Il fut ami d’Odouard et de Dupperay : Jean Dupperay, le fameux instit’ du jeune Bernard Oulion, et Marcel Odouard, l’anarcho-syndicaliste qui incita Bernard à se lancer dans la chanson. Au départ de Lavilliers, Navrot fut de la distribution de la pièce Mourir, cette chance ! C’est dire le bonhomme…
L’assistance est faite pour partie d’anciens de la Manu, la Manufacture nationale d’armes de Saint-Etienne. Quelques dizaines de personnes pour découvrir ou retrouver Lavilliers, le leur.
On ne connaît vraiment Didier Hominal que sous son nom d’artiste de Monsieur Bidon. Didier a relevé cet étonnant défi qui lui a été lancé quelques jours plus tôt, au déboté : réveiller des chansons endormies et oubliées de Bernard Lavilliers, celles, stéphanoises, d’il y a quarante-six ans, jamais gravées sur disques. Bidon s’en mettra trois en bouche : L’homme en bleu où Nanar se chante en ouvrier tourneur, à la Manu, rêvant d’Eve et de « cet homme qui a nom Adam » ; Ça en fait des croix où notre jeune fabricant d’armes parle de la guerre ; et Moi, j’aime pas les flics qui se passe de tout commentaire. Le cadeau est sympathique, l’émotion palpable. Navrot y retrouve la trace presque d’une école stéphanoise de la chanson, quant aux thèmes abordés et la façon de le faire, dans laquelle s’inscrivent aussi des André Meillier et Claude Lyonnaz, comparses d’époque du sieur Lavilliers.
A moi de faire causette sur le livre ; au public d’intervenir. La contradiction est portée par une dame blonde, très respectueuse et attentive, pas tout à fait convaincue de ma démarche, réticente. On saura plus tard qu’elle est cousine de Bernard. C’est vrai que si Saint-Etienne est terre de houille, elle l’est tout autant de Oulion. Le week-end en sera pavé. Les questions sont ici comme partout, avec toutefois la précision d’un scalpel : « Doit-on investiguer la chanson ? », « Peut-on biographer sans l’accord de l’intéressé ? », « Pourquoi révéler le vrai Lavilliers ? », « Pourquoi et comment une telle omerta ? »… Aux gars de la Manu, je n’apprends rien sur la légende. Ils savent le bonhomme et on ne la leur fait pas. Ils nourrissent simplement de détails. Et disent leur franc respect, leur admiration même, au papa Oulion, le paternel de Bernard : « Bien sûr qu’il avait sa carte du Parti, c’est moi qui lui vendais le timbre chaque début du mois ! » dit fièrement l’un d’eux, ajoutant : « Vu ses responsabilités administratives à la Manu, être communiste lui valait d’être mal vu. » Après la « conférence », on se retrouve au bar de l’Amicale, qui devant un muscat, qui à siroter un communard, à poursuivre l’étonnant Bernard Oulion devenu Lavilliers, à fouiller les souvenirs. C’est franc, direct, intelligent. Et sensible. On est à Sainté et Bernard est un des nôtres. Ou le fut. Et de parler de lui, sans effets de manches, sans légende à dormir debout, ça fait du bien. Pour eux c’est parler d’un copain parti il y a longtemps. Mais étonnement présent.

(Suite bientôt. Dès que les images vidéo seront prêtes, nous en diffuserons sur You Tube, sur NosEnchanteurs et sur le site Voleurdefeu).

17 octobre 2011. Étiquettes : , , , . Les événements, Les vies liées de Lavilliers. 3 commentaires.

Lavilliers (le livre) interdit même à Saint-Etienne ?

Depuis la parution de ce billet, les choses ont évoluées et je viens d’apprendre, ce mercredi 5 octobre, par la Ville de Saint-Etienne (mais toujours pas, à la date du 8 octobre, par l’organisateur en titre), que je dédicacerai le livre « Les Vies liées de Lavilliers » à la fête du livre. Merci à ceux, notamment et surtout en mairie, qui ont fait du bon sens leur ligne de conduite.

L’épicentre du livre Les Vies liées de Lavilliers, paru chez Flammarion, est sans conteste Saint-Etienne. C’est là qu’est né Bernard Oulion ; c’est là qu’il s’est mué en Lavilliers, Le Stéphanois de la chanson. De l’Amicale laïque Tardy, où il se produisit pour la première fois en juin 1965, au Zénith dont il fut une des vedettes inaugurales, ce livre revient souvent dans la capitale ligérienne. C’est d’ailleurs à proximité de Saint-Etienne que vit une partie de sa famille. C’est aussi là où, auteur de ce livre, je réside.

Saint-Etienne vit chaque année, à la mi-octobre, sa traditionnelle Fête du Livre, une des plus grandes fêtes littéraires de l’Hexagone, soit-dit en passant. Lors de l’édition 2010, Les Vies liées de Lavilliers était en cours d’impression. Bien trop frais donc, l’encre pas sèche, pour y être à l’étal. Un an après, le livre n’est plus assez frais, m’a-t-on fait savoir, et ne sera donc pas de la fête. Passé sous silence, disparu comme par magie. Circulez, y’a rien à voir !
Doit-on y voir la persistance de l’incroyable omerta médiatique qui frappe ce livre depuis sa sortie ?
Ou n’est-ce pas seulement la bêtise d’une fête qui est désormais organisée par une société extérieure à toute réalité stéphanoise, à tout ancrage local, qui ne sait rien du terroir et s’en moque comme de son premier livre ? Cette fête, telle qu’elle se déroule désormais, pourrait poser son chapiteau à Tombouctou ou à Dunkerque, dans la périphérie bordelaise ou au centre de Montcul même, que ce serait pareil. Elle est devenue sans âme, apatride, le regard seulement rivé aux dernières nouveautés de la rentrée littéraire, aux coups de cœur des critiques médiatiques, copie stupidement conforme des play-listes littéraires, sans plus. Qu’un livre courageux ait l’audace de traiter le fils prodigue de Saint-Etienne de la manière que l’on sait ne peut intéresser encore moins émouvoir une telle fête qui, sans doute, n’en a jamais entendu parler. Peut-être ne sait-elle-même pas lire. Omerta ou bêtise, le résultat est le même : le silence succède au silence et le grand public ne sait toujours pas que ce livre existe. Pour tuer un livre, faites en sorte que personne ne sache qu’il existe !
Les Stéphanois de bon sens sont choqués (en premier lieu semble-t-il Maurice Vincent, le sénateur-maire de la ville), outrés de savoir que ce livre est de fait interdit, qu’il n’existera pas aux yeux de cette fête. Qu’il n’en finit pas de payer le simple fait d’exister : silence dans les rangs, on n’en parle pas ! Faut-il le vendre sous le manteau comme jadis Le Silence de la mer sous l’occupation ? S’il est un endroit, un lieu, un événement, où ce livre doit être présent, c’est bien cette Fête du livre, en plein cœur de Saint-Etienne. Ne pas s’en rendre compte vire à l’incompétence.
En réaction à ce qui est une censure, une association stéphanoise, le GRAC, et une amicale, celle du quartier de La Terrasse (5, rue Saint-Exupéry, Saint-Etienne ; tél. 04 77 74 33 40), viennent de prendre l’initiative d’organiser, le samedi de cette fête, le 15 octobre à partir de 19 h, une rencontre littéraire avec l’auteur, Michel Kemper. Nombre de membres de cette amicale sont des anciens salariés de la Manu, des collègues de messieurs Oulion père et fils et la rencontre promet son lot d’émotion, de confidences. Un chanteur local, Antonin Bellegy, viendra y interpréter des chansons de Lavilliers restées inédites, jamais gravées, des « de la période stéphanoise » qui n’ont pas été chantées depuis 45 ans. Qui ne l’ont du reste été qu’ici, entre les bars du centre-ville et la salle Tardy, justement : L’homme en bleu, Moi, j’aime pas les flics, La médisance, Jeannette, Ça en fait des croix et quelques autres… Un événement, un acte de résistance, j’oserais dire de citoyenneté.

Annonçons ici deux autres rencontres-dédicaces à venir : l’une au festival de chanson Attention les feuilles, le mardi 18 octobre, lors d’une rencontre-débat autour de ce livre, au Bistrot des Tilleuls à Annecy ; l’autre au festival chanson de Prémilhat (Allier), le samedi 29 octobre. Puisque les hauts-lieux de la littérature ne veulent pas de ce livre, puisque les tenants du showbiz et leurs larbins médiatiques le méprisent, ce sont des lieux sincères de la chanson qui s’en emparent. Car Les Vies liées de Lavilliers est avant tout un livre sur la chanson, presque un hommage au genre. En tout cas un modèle du genre.

2 octobre 2011. Étiquettes : . Les événements, Les vies liées de Lavilliers. 6 commentaires.

Les Vies liées… Aventures en Jamaïque

Ça fait longtemps que je ne vous ai entretenu de l’ami Lavilliers, l’aventure faite chansons. Extrait à nouveau du livre Les vies liées de Lavilliers (toujours disponible aux éditions Flammarion). Nous sommes en 1979 et Bernard prépare ce qui sera son album culte : O Gringo.

Notre héros s’est mis en tête de glaner à travers le monde la matière de son prochain album. Et d’enregistrer in situ. Mais sa maison de disques refuse de le suivre sur ce terrain-là, qui lui semble caprice d’artiste désireux de s’offrir des vacances en fumant de l’herbe à bon compte. « Faut voir… Là-bas, l’herbe est tellement forte qu’il vaut mieux éviter d’en prendre si on veut travailler. J’aurais eu tort de faire le rasta, moi un blanc de Saint-Étienne. Le but était de réaliser quelque chose, surtout pas du tropicalisme, mais une œuvre personnelle, sans copier ni dénaturer. »
Le reggae déferle alors sur la planète. Bob Marley, au sommet de son art, vient de sortir Survival. On ne compte plus le nombre de chanteurs et de formations qui se réclament de ce rythme jamaïcain et de ses dérivés. En France, cette géniale et vieille canaille qu’est Serge Gainsbourg va se refaire ainsi une santé, accédant du même coup au statut de star incontestée, avec une Marseillaise reggae qu’il s’en est allé enregistrer à Kingston, après avoir pris soin de tout régler depuis Paris.
La démarche de Lavilliers est autre. C’est de son propre chef qu’il atterrit de nuit à Kingston, en plein orage tropical. Ça fait tout de suite roman d’aventures, épique et d’époque, genre Docteur Justice, une BD qui paraissait alors dans Pif-Gadget… Car Bernard et sa compagne vivent d’emblée leur première (més)aventure, mauvaise pioche d’un taxi dont le conducteur est plus soucieux d’amener ses clients dans un endroit tranquille pour les braquer que de les acheminer à bon port. Mais le chauffeur n’excelle pas au volant et, à cause de la pluie battante et d’essuie-glaces défectueux, la voiture se retrouve sur le toit et le conducteur, bien que sonné, s’enfuit sans demander son reste. « Je crie à Bernard : “Vite, coupe le contact, la voiture va flamber !” On était là, on n’avait rien. Moi qui m’étais acheté pour l’occasion des petites chaussures chez Sacha et une combinaison de chez Cerruti, nous étions dans la boue jusque-là ! » se remémore Évelyne. Nos héros s’en sortent en tout cas indemnes et les voici tout ruisselants, avec guitare et bagages, à tenter l’auto-stop pour rejoindre la capitale et un hôtel qui, malgré leur état, daignera les accepter. L’aimable automobiliste qui les prend à son bord leur expliquera qu’ils ont eu de la chance, nombre de touristes étant découverts morts le lendemain en de lointains no man’s land. À peine un fait divers… « Plus tard, j’ai retrouvé le mec, je l’avais bien photographié. Finalement, c’est devenu mon tacot et il m’a trouvé l’hôtel que je voulais : l’Indies Hôtel. »
De cet hôtel où ils se sont réfugiés, Bernard va, par petites touches et avec beaucoup de patience, chercher d’abord à se faire accepter puis remonter la piste du reggae. Ça prend des semaines, rien que pour essayer de comprendre « comment ça marche »… Lavilliers se balade, armé de volonté. Il se rend dans le ghetto chez un nommé Lee, dont les parents tiennent un bazar de disques, de casseroles et de chaussures, et qui manage les Gladiators, des musiciens qu’on dit être parmi les meilleurs. C’est par leur entremise que Bernard et Évelyne croisent Bob Marley. La rencontre, qui est d’importance aux yeux du Stéphanois, lui permet illico d’embarquer quelques pointures dans son aventure artistique. Le temps de louer un studio et d’écrire les chansons, voilà deux nouveaux titres à l’actif de l’artiste qui connaîtront un grand succès.

Regarde-la marcher
Et danser son reggae
Fait trop chaud pour chanter
Fait trop soif pour noter
Trop beau pour t’expliquer
Ce qui s’passe dans l’reggae

Retour en France. Chez Barclay, tout le monde trouve ça formidable. Les réticences initiales s’estompent d’autant plus vite qu’une tournée d’été puis la Fête de l’Humanité, sur la grande scène cette fois, prouvent que Stand the ghetto et Kingston fonctionnent à merveille. Lavilliers peut repartir, désormais financé par son producteur, pour enregistrer du rock et de la salsa à New York. Et tant qu’à faire, de la musique brésilienne à Rio de Janeiro.

Les vies liées de Lavilliers, de Michel Kemper, 380 pages, Flammarion.

25 août 2011. Étiquettes : . Les événements, Les vies liées de Lavilliers. 2 commentaires.

Emprunts de Lavilliers : le Prévert de « QHS »

"Nous dormons dans des cages / Et nous tournons en rond" (photo DR)

Sans tapage excessif (tant il est vrai que la presse, en sa presque totalité, fait toujours silence sur cet ouvrage) le livre Les Vies liées de Lavilliers (aux éditions Flammarion) vit tranquillement sa vie. Le bouche à oreilles est, on le sait, son véritable moteur.
Et souvent l’occasion, pour moi, de recevoir des messages de lecteurs qui apportent leur pierre à l’« enquête ».
Ainsi Emmanuel G., de La Rochelle, qui me dit : « Je viens d’achever le chapitre « Mémoire particulière » et suis surpris de constater une absence, celle de Prévert et de son poème « La belle vie » ».
Il en manque, certes. Qu’on découvre ainsi, à la faveur d’échanges. Encore un de Prévert, donc ! Parmi les « ressemblances caractérisées » qui parsèment l’œuvre de Lavilliers, on connaissait déjà la chanson « Ma belle » qui emprunte au poème de Prévert « Tu m’as quitté ». Ainsi que « Noir et blanc » qui s’inspire du poème « L’effort humain ». Voici « QHS » dans lequel on retrouve une part de la substance du poème « La belle vie ». Qu’on en juge :

« On n’est pas à plaindre
On est à blâmer
On s’est laissé prendre
Qu’est-ce-qu’on avait fait
Enfants des corridors
Enfants des courants d’air
Le monde nous a foutus dehors
La vie nous a foutus en l’air
(…)
Nous dormons dans des cages
Et nous tournons en rond
Sans voir le paysage
Sans chanter des chansons »
La belle Vie – Jacques Prévert
(ce poème a été mis en musique par Joseph Kosma ; il a été interprété entre autres en 1951 par Juliette Gréco)

La chanson de Lavilliers, à présent :

« C’est l’hiver et nous tournons en rond
Sans rien faire sans chanter de chansons
Au fond des corridors
Enfants des courants d’air
Au-dessus du grillage on voit
L’arrogance de leurs armes, tu vois
Je ne suis pas à plaindre crois-moi
On s’occupe de moi
(…)
Je suis un enfant perdu
Je suis dans les nuages c’est vrai
Ici rien n’est réel tu sais
Peut-être qu’on ne se réveille jamais
Mais qu’est-ce qu’on avait fait »
QHS – Bernard Lavilliers

Emmanuel commente, dans sa lettre : « Lavilliers me ferait penser à Picasso, véritable éponge et qui prendrait pour base de travail différentes oeuvres du patrimoine mondial. Dommage qu’il n’en fasse pas mention… »
Ce qui n’empêche pas Emmanuel de rendre, au passage, un bien bel hommage au Stéphanois de la chanson : « Quant au côté mytho de Lavilliers, heureusement qu’il l’a ! Il nous a ainsi offert un véritable personnage de la chanson française, unique en son genre ! Et je n’oublierai pas l’importance qu’il a eue dans ma vie ! Ado, venant d’un milieu ouvrier, j’avais honte de mes origines, bien aidé dans cela par les remarques acerbes d’enseignants ou autres personnes malveillantes qui ne se gênaient pas pour vous rappeler vos origines. Jusqu’au jour où j’ai découvert Lavilliers. Ce type a redonné dignité au monde ouvrier ! Sans parler du Brésil, si j’ai aujourd’hui passion pour ce pays et y ai beaucoup d’amis, c’est grâce à Nanard ! »

20 avril 2011. Étiquettes : . Les événements, Les vies liées de Lavilliers. 9 commentaires.

VSD et « Les Combines à Nanard »

Une fois n’est, hélas, pas coutume. Raison de plus pour en faire écho. Dans le numéro de l’hebdomadaire VSD actuellement en kiosque, un article de Christian Eudeline nous parle des Vies liées de Lavilliers (ça fait du bien de lire enfin un papier en presse nationale…). « Bernard Lavilliers a bâti sa légende sur les fantasmes de ses mille et une vies. Une bio tente de démêler le vrai du faux » y écrit Eudeline, qui reprend de flamboyantes brides d’interview de notre chanteur-voyageur publiées il y a peu dans les colonnes de VSD, pour mieux les relativiser, presque contrecarrer : « Pour la première fois, une biographie nous raconte un autre Bernard Lavilliers, le véritable Bernard Oulion, un Mozart de l’affabulation qui fascine ses camarades dès les bancs de la communale. Sa guitare et sa plume le sauveront d’une vie ordinaire. Mais, au-delà d’une rocambolesque légende mise à mal, ce livre est avant tout l’histoire d’une belle réussite. Ne change rien, Bernard, on t’aime ainsi. »

(VSD n° 1750, du 10 au 16 mars 2011)

14 mars 2011. Étiquettes : . Les événements, Les vies liées de Lavilliers. 3 commentaires.

Lavilliers, pré carré du total déni

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La parution du livre Les Vies liées de Lavilliers (éditions Flammarion) aura eu cette conséquence : il y a désormais et manifestement deux Lavilliers.
L’un qui, preuves à l’appui, vit dans les pages de ce livre, partagé entre des vies qui s’imaginent, s’additionnent, s’entrechoquent et généreusement débordent.
Et l’autre qui, conséquence ou non des révélations du livre, se réfugie dans le dernier pré carré du déni ; qui, plus que jamais, n’est qu’un personnage, un concept. On ne convie plus l’artiste sur les plateaux télé : c’est l’avatar qui s’en vient, fardé d’une légende incontestable au seul titre qu’elle est sa substance même, sa moelle épinière, sa raison d’être.
Quand on interviewe Nanar, on est prié de ne pas rire, de faire semblant de ne pas savoir. De le croire sur parole. « Tout jeune, il a quitté Saint-Étienne, il a quitté la zone. Il est parti pour le Brésil riche de ses seuls rêves. Né trop tard pour être flibustier, il est devenu auteur-compositeur-interprète-voyageur-aventurier-chasseur de tigres… » lit-on encore avec le plus grand sérieux sur la dernière livraison du magazine de voyages A/R-mag (notez que « chasseur de tigres » est une nouveauté dans le cursus déjà agité de Nanar. Ça lui été inspiré par la chanson des Fatals Picards et, depuis, entériné par son numéro de dresseur de tigres au Gala de l’Union des artistes…). Et de toujours questionner Nanar sur sa folle vie, sur son passé aventureux, sur son présent qui doit être pareil (lisez Rolling Stones ou Libé…). Toujours lui faire vivre cette vie, jamais le contredire. C’est à peine le chanteur qui s’en vient mais le frère de lait d’Indiana Jones, le manuel de survie de MacGyver, le Cendrars bien Loti, le coup de crayon de Pratt…, on reçoit une icône, la projection de nos fantasmes, la matérialisation de nos envies. Lavilliers échappe à son humaine condition : il est largement ailleurs, en constante représentation, rivé à ses vies rêvées.
Et chacun de devoir choisir son camp : si on le croit, ou si on fait semblant, il vient, flamboyant aventurier toujours en veine de souvenirs croustillants. Il vient et vit, dans sa bulle à lui et dans la bulle médiatique, toutes deux décalées de toute réalité.
Si on met Lavilliers en doute, il n’existe plus, n’est plus qu’un chanteur sans estomac, ne sachant à quelle existence, quelle histoire se raccrocher. C’est pourtant ce chanteur qui s’est cherché, s’est construit, s’est carapacé une histoire pour y faire naître une œuvre, qui est passionnant. L’autre n’est plus qu’une caricature de lui-même. Un avatar, j’insiste.
« La seule chose un peu sincère / Dans cette histoire de faussaire / Et contre laquelle il ne faut / Peut-être pas s’inscrire en faux » dirait Brassens, c’est le talent du bonhomme, la qualité de l’œuvre qui, certes, parfois (souvent ?) emprunte comme on sait.
Je n’ai pas de leçon à donner à la presse… enfin, si, une. Elle qui meure à petit feu, si elle veut s’en sortir, il lui faut s’extraire de sa bulle stérile, gagner la vie réelle, fuir le consensus du mensonge permanent.
Je prélève bien volontiers la fin d’une superbe chronique de Floreal, consacrée au livre Les Vies liées de Lavilliers, qu’on peut lire sur son site florelanar : « Lorsqu’il faudra écrire un jour l’histoire fournie de la veulerie journalistique, les raisons du silence impressionnant qui a entouré la sortie de ce livre en constitueraient assurément un chapitre éloquent. Raison de plus, peut-être, pour se procurer et lire ce très bon livre. »

Un livre ne reste jamais longtemps en bac et celui-ci n’y échappe pas. Si votre commerce de proximité ne l’a pas, ne l’a plus (comme la plupart des hypermarchés), commandez-le sur internet : pas mal de sites existent, au paiement sécurisé il va de soit ; parfois même ils vous font grâce des frais de port. Il est de votre mission, si toutefois vous l’acceptez, de parler de ce livre, de le faire connaître, de briser ce silence coupable, cette implacable punition qui lui est faite au seul prétexte qu’il existe.

11 mars 2011. Étiquettes : . Les événements, Les vies liées de Lavilliers. 11 commentaires.

Les Vies liées… À l’école de la Manu

« Mon père m’a demandé ce que je voulais faire. Je lui ai dit que je voulais faire du spectacle. Il estimait que ce n’était pas évident et m’a conseillé d’apprendre un métier » C’est ainsi que le jeune Bernard Oulion, futur Lavilliers, rejoint à la rentrée 1962 l’École de la Manufacture nationale d’armes, la Manu. Extraits du livre « Les Vies liées de Lavilliers » paru aux éditions Flammarion :

J’fabrique les canons les obus (…)
J’suis d’la Manu j’suis armurier !
(J’suis d’la Manu, j’suis armurier – Benjamin Ledin, 1870-1935)

À l'école de la Manu (photos collection personnelle RA)

Pour l’heure et pour trois ans, Bernard intègre l’École de formation technique de la Manufacture d’armes de Saint-Étienne. Une école échappant à l’emprise de l’Éducation nationale : ici c’est la Délégation ministérielle pour l’armement qui fait tutelle. Si l’école est enviée, la publicité qui en est faite pour recruter les élèves est paradoxalement très discrète, à tel point qu’on ignore son existence. N’y entre pas qui veut, on passe un concours pour être admis. Quant à savoir le poids du piston… Le papa Oulion n’est-il pas secrétaire administratif à la Manu, en charge de la paye des ouvriers, qui plus responsable syndical du personnel administratif, forcément influent donc ? (…) L’école d’apprentissage n’est pas des plus importantes : une seule section, trois niveaux, une vingtaine d’élèves en première année, un peu moins les saisons suivantes, cinquante en tout au grand maximum. En troisième année de cette promotion-là, ils seront quatorze, avec pléthore d’enseignants : un prof pour quatre élèves tourneurs ! (…)

Équipe de hand-ball de l'École, année scolaire 1964-1965

On a beau être dans l’enceinte d’une entreprise d’armement, cerclée de hauts murs rappelant la toute puissance de l’époque napoléonienne, c’est le rythme scolaire allié aux horaires d’usine qui prédomine ici : quarante heures hebdomadaires, moitié en atelier, moitié en enseignement général, principalement français, maths, techno et législation du travail. Quand on rentre dans cette école, l’avenir est tout tracé, le futur employeur clairement identifié : on est « manuchard » à vie, à gravir en fonctionnaire qu’on est alors les échelons pour devenir un jour ouvrier P3 ou, mieux encore, contremaître. (…) Bernard, lui, est sur une autre voie. D’emblée, rebelle. Et secret. S’il participe à la vie d’une classe extrêmement soudée, il n’en a pas moins sa part de mystère. « On sentait bien qu’il voulait faire autre chose », se souvient Eugène Mouget, un de ses camarades d’alors. Dès le début, comme pour poser un cadre, il étonne les autres élèves, ses camarades, affirmant que son avenir n’est pas ici, mais dans le spectacle… En tant qu’acteur. Ou chanteur, il ne sait pas encore. Dans le Saint-Étienne du début des années soixante, dans cette tradition de grande humilité ouvrière, rêver de quitter ce monde, de se faire la belle, est folle prétention. Que dire alors de ce comparse en bleu de travail qui veut devenir vedette comme Gérard Philipe ou idole des jeunes comme Johnny Hallyday ? Et pour lequel s’insinuent déjà des désirs d’ailleurs… (…)
De l’avis général, Bernard est un fieffé affabulateur. « Dans une école qui ne formait que des mécaniciens, ça paraissait utopique », raconte Raymond Arcos, un autre de ses collègues de l’époque, qui poursuit : « Le lundi matin, Bernard était un peu l’attraction : il avait toujours quelque chose à nous raconter qui sortait de l’ordinaire. C’était quelqu’un qui, dans la classe, dans ce cadre restreint, petit, apportait un souffle nouveau et des sujets qui n’avaient pas leur place ici. Il était le seul à discuter de poésie avec le prof de français . » Auprès de ses camarades de classe, Oulion se targue de ces gens censés le conforter dans son ambition artistique, tel Jean-Louis Barrault, qu’il dit avoir rencontré dans le sud de la France. Et, plus sûrement encore, René Lecacheur, son professeur d’art dramatique et de diction au Conservatoire, où Bernard est élève, au rythme de plusieurs soirs par semaine. Les camarades écoutent, sans en croire un traître mot : c’est forcément un sacré bonimenteur que cet Oulion ! En revanche, on ouvre sans doute plus les oreilles, on écarquille à coup sûr plus les yeux quand il narre ses aventures sentimentales, notamment ses week-ends à Béziers, auprès de l’amour de sa vie, comme il dit. Car il est beau mec, le Nanar. Et le sait, lui qui dit si souvent avoir « un profil de romain ». Qui plus est, il chante et joue de la guitare : objectivement un bon atout auprès des filles. On l’envie… Il n’est d’ailleurs pas le seul à chanter dans cette classe. En atelier, au grand dam des profs qui aimeraient plus de silence, tous les élèves accompagnent le doux chant des outils en entonnant à tue-tête les tubes de Claude François. C’est dire l’ambiance… Pour autant, on a du mal à s’imaginer le futur Lavilliers qui, dans peu de temps, sur scène, pourfendra avec rage le yé-yé, chanter tout un après-midi Belles, belles, belles ou Si j’avais un marteau en donnant de la lime… (…)

Juillet 1964 : veillée-spectacle au camp d'été de Vassivière

L’école est, à tous les titres, privilégiée. Des camps sont régulièrement organisés, en périodes de vacances scolaires, qui rassemblent les élèves des différentes écoles d’armement de l’Hexagone. Dès la première année, on va ainsi – luxe insensé en terre prolétaire – en classe de neige, aux Rousses, dans le Jura ; en fin de deuxième année, ce sera un camp de ski nautique et de canoë, à Vassivière, dans le Limousin… Lors de ces rassemblements, chaque école se doit de défendre ses couleurs, notamment et surtout lors de soirées « spectacles » qui sont tout sauf improvisées. Car on accorde grande importance à ces joutes culturelles en prévision desquelles les professeurs laissent largement le temps aux élèves, en lieu et place des cours, pour répéter. Les spectacles sont généralement composés de saynètes et de sketches : ceux de Fernand Raynaud s’y taillent toujours un confortable succès. La chanson est autre met de choix et l’école de la Manufacture stéphanoise trouve en Bernard Oulion un atout de poids, pièce maîtresse de toutes prestations scéniques.

Lors du camp d'été de Vassivière…

L’élève a du coffre, il s’accompagne à la guitare et chante tant du negro spiritual que du Brassens, notamment La Prière, un texte de Francis Jammes que le chanteur à la pipe a mis en musique. C’est à Vassivière que Bernard rencontre son premier public ; c’est vraisemblablement là que se produit le déclic qui fera du jeune Oulion le futur Lavilliers. « Il avait une présence sur scène. Nous, on était derrière. On l’accompagnait mais la vedette c’était lui », se rappelle Eugène Mouget.

25 février 2011. Étiquettes : . Les événements, Les vies liées de Lavilliers. 2 commentaires.

Les Vies liées… Premières armes

 

Septembre 1965. Bernard Oulion vient de passer trois ans à la Manufacture nationale d’armes de Saint-Étienne, au bout desquels il a obtenu, comme tous ses camarades, son précieux diplôme et son embauche. Parallèlement à son métier de fabricant d’armes, il est aussi et depuis peu de temps chanteur, sous l’énigmatique pseudonyme de Bernard Lavilliers : il a fait ses premières armes sur la scène de l’Amicale laïque Tardy, le 12 juin de cette année-là… Extrait du livre « Les Vies liées de Lavilliers », paru aux éditions Flammarion.

Atelier de tourneur (photo DR)

Après les vacances d’été, tous retournent à la Manufacture d’armes, cette fois-ci en tant qu’ouvriers, non au grade d’OS mais à celui de P1, récompense automatique pour qui vient d’effectuer ses années de CAP dans l’établissement. « Pour ma mère je suis devenu un homme quand je suis devenu un travailleur, quand je suis entré à l’usine et que j’ai rapporté des ronds à la baraque . » Premiers salaires d’ouvrier tourneur mais mauvaise pioche pour Bernard qui se retrouve dans le pire des ateliers, « la MS 33 », insalubre et bruyant, à travailler presque à la chaîne sur des tours semi-automatiques : on n’y fabrique que des pièces de moyenne série, en un temps chronométré.

Devant ton tour
Tu rêves pas d’Ève
Toi t’es la pomme
Et t’as une dent
Contre le bonhomme
Qui a nom Adam
Paradis de parodie la vie
La vie…
(L’Homme en bleu – B. Lavilliers, 1965)

La "Manu", Manufacture nationale d'armes de Saint-Étienne (photo DR)

Oh bien sûr, il y a cette carotte qu’est la prime et ce n’est pas rien. Mais on ne l’obtient que si on arrive quotidiennement au bout de sa production. Oulion ne la touchera jamais, désertant trop souvent son poste de travail, occupé qu’il est à démarcher in situ ses concerts. Car, hasard ou faveur, compétence ou piston, dans cette entreprise de près de trois mille salariés, on dénombre pas mal de présidents d’associations, de responsables de foyers laïcs, de presque notables du maillage socioculturel de la ville : autant de clients potentiels pour celui qui, dès la sortie du boulot, retrouve sa vraie identité d’artiste de variétés. Il faut être vraiment distrait pour ne pas savoir que le fils Oulion est aussi artiste. Ne vient-il pas au boulot avec son instrument, ce qui fera dire à son chef d’atelier un tantinet irrité : « Moi ça ne me dérange pas qu’il joue de la guitare, mais de là à ce qu’il l’amène dans l’atelier… » Bernard est si souvent absent de sa machine qu’on l’affuble d’un surnom qui en dit long sur l’énergie qu’il met au travail, à la Manu : celui de « lime sourde », tant il semble ne pas faire beaucoup de bruit avec cet outil. D’atelier en atelier, il s’en va faire la retape auprès de ses collègues ouvriers pour écouler sur place ses billets de concerts : « J’ai commencé à chanter quand je travaillais à l’usine. C’était des fois dans des amicales laïques, ou alors je louais un cinéma. Et le dimanche après-midi, je faisais des concerts. Enfin, des concerts, si on peut dire ! -Je vendais les billets à l’usine. Les mecs se disaient : Allez, on va lui faire plaisir. C’était pas cher. – Tu chantes quoi ? – Mes chansons. – Oh là là, merde ! Et ils venaient : c’est comme ça que j’ai commencé. Mais c’était pas terrible, ce que je faisais . »

19 février 2011. Étiquettes : . Les événements, Les vies liées de Lavilliers. 1 commentaire.

Les Vies liées… la presse en reste muette !

45 tours paru au printemps 1967

Bien entendu j’aurais aimé vous offrir un magnifique florilège d’articles de presse suite à la parution du livre Les Vies liées de Lavilliers (chez Flammarion). À croire que cet ouvrage qui s’accorde mal de la bio officielle de l’artiste dérange trop. Définitivement on a collé l’étiquette « pur jus d’aventurier » ou « taulard vieilli en fût de chêne » à Lavilliers qui a tout fait pour : difficile d’admettre le contraire à présent, surtout quand on l’a imprimé à longueur d’années. Rien ne doit donc changer. Wikipédia et autres fournisseurs de mini-bios n’ont rien corrigé, pas une virgule : la légende est immuable. La presse écrite, parlée, télévisée s’est tue, toute honte bue. Seul le bouche-à-oreille peut à présent faire vivre ce livre. Si vous l’avez lu, si vous l’avez apprécié, parlez-en : dites simplement qu’il existe. Vous êtes la seule arme contre cette censure et, paradoxalement, pour la liberté de la presse : cette liberté fondamentale que la presse culturelle se refuse à elle-même.
Voici quelques papiers courageux, ne serait-ce que parce qu’ils existent. J’en remercie leurs auteurs.

La Gazette de la Loire : « Cela promettait d’être un livre choc et c’est la cas… mais le choc est tel que la quasi totalité de nos confrères de la presse national en est resté muette (…) C’est simple, si vous voulez tout savoir de la vraie vie de Bernard Lavilliers, plongez-vous dans l’ouvrage de Michel Kemper qui est dans tous les rayons des bonnes librairies même si la presse française préfère taire sa sortie. Le mythe en prend un coup, c’est vrai, mais cela ne change rien à la fascination qu’exerce Bernard Lavilliers, personnage hors normes. »

Jean Théfaine (Toutes les musiques que j’aime) : « C’est un bouquin de funambule qui, jamais, ne met à mal l’œuvre du Stéphanois, mais qui éclaire singulièrement, multiples témoignages et anecdotes à l’appui, l’envers du décor que s’est construit l’artiste au fil du temps. Traquant ce qui lui semble contradictoire, Michel Kemper finit même, paradoxalement, par rendre attachant ce bougre de Nanar, dont on se demande s’il ne lui arrive pas de confondre en toute “bonne foi” sa vie de citoyen avec racines et celle qu’il s’est rêvée. On peut comprendre qu’il ait été contrarié par la sortie d’un livre de ce genre, au moment où paraissait son (excellent) nouvel album, Causes perdues et musiques tropicales. On comprend moins qu’il ait apparemment fait pression, lorsqu’il était interviewé, pour que le livre en question soit passé sous silence. Une raison de plus pour s’y plonger. »

Philippe Dupuy sur Nice-Matin (28 novembre 2010) : « Les Vies liées de Lavilliers est un vrai travail journalistique. L’auteur a enquêté pendant six ans pour démêler le vrai du faux dans la bio officielle de Lavilliers. On s’aperçoit, à la lecture, que Nanard a pas mal fabulé sur ses expériences de jeunesse. Mais ça ne rend le personnage que plus attachant. À lire en écoutant l’excellent dernier album de Lavilliers. »

Albert Weber sur Francomag (janvier 2011) : « Kemper brosse ici le fascinant portrait « d’un des personnages les plus captivants que la chanson ait jamais enfanté », selon son expression (…) Une passionnante plongée dans les coulisses d’un artiste des plus talentueux, dont on cerne ici mieux les zones d’ombres et de lumière. »

Micasa65, sur son blog : « On ne doit pas voir un chanteur, ou toute autre personne, comme un dieu et l’encenser sans modération. On dit pouvoir tout lire, être critique envers ce qu’on lit et aussi envers son « idole ». Être « libre exaministe » sans pour cela se renier. C’est en lisant ce livre qu’on peut se faire sa propre opinion. Et surtout refuser toute censure (l’autocensure n’est pas non plus productive) [qui est] contraire à toutes les idées toujours défendues par Lavilliers lui-même. »

Il y a aussi cet article du québécois Francis Hébert, sur Voir, qui me prête à tord un « désir de vengeance » à l’encontre de Lavilliers : « Même si on se doutait bien de sa mythomanie et qu’on avait eu vent de ses « emprunts » littéraires, rassembler tout ça en 350 pages, c’est un choc. Kemper prend assurément plaisir à déboulonner la statue du chanteur, dont il connaît l’œuvre sur le bout des doigts (…) C’est toujours passionnel, parfois sarcastique. »

3 février 2011. Étiquettes : . Les événements, Les vies liées de Lavilliers. 9 commentaires.

Les vies liées… parole de confrère

Dans le désespérant désert de la presse nationale (et bien maigre presse régionale), en cette omerta rarement atteinte pour un ouvrage de ce gabarit, ce boycott quasi total de toute information, cette punition qui m’est donnée, il est tentant d’aller surfer sur les pages du web pour tenter d’y trouver quelques commentaires sur le livre Les Vies liées de Lavilliers. On y trouve notamment cette chronique de Gert-Peter Bruch, sur son blog, auteur du livre Bernard Lavilliers – Escales / Destins et voyages d’un chanteur de passage. Extraits :

Ce livre est paru en 2005, déjà chez Flammarion

« (…) Bernard Lavilliers a certes beaucoup fait couler l’encre dans la presse mais les ouvrages lui ayant été consacrés se comptent sur les doigts d’une main… mutilée. Une biographie (signée Dominique Lacout) en 1998, un beau livre-concept en 2005 (conçu par votre serviteur), auxquels il faut désormais ajouter cette biographie non autorisée au titre calembour évocateur. Un titre qui résume à lui-seul l’esprit du livre.
Personnage surdoué, ayant réussi à faire de sa vie un roman à la force de ses biceps, de sa guitare, de sa voix chaude et de ses mots, qu’il sait manier comme des armes de précision, Bernard Lavilliers est un sujet de littérature idéal. Seuls trois bouquins ont donc réussi à passer le cap du simple projet, l’homme, pourtant grand lecteur devant l’éternel, n’appréciant pas outre mesure le fait de voir sa tronche sur les têtes de gondole des libraires et surtout que l’on s’approche trop près de son espace vital. Rester insaisissable pour préserver sa liberté.
Sans doute aussi parce que l’artiste, qui a mis tant d’années à tisser sa mythologie sur la trame d’une œuvre plutôt large d’épaule, n’a pas envie d’aider les inquisiteurs à démêler le vrai du faux et donc à éroder la part de rêve que son univers véhicule. L’ayant compris, j’avais donc imaginé le livre Bernard Lavilliers, Escales (Destins et voyages d’un chanteur de passage) comme une invitation à prolonger le rêve par l’intermédiaire d’un voyage imaginaire auquel les chansons servaient d’étapes, ceci en respectant ce mystère et cette incertitude, qui plaisent tant, générateurs de fantasmes bienveillants. Ce n’était donc pas une biographie mais une interprétation très personnelle de l’œuvre. Bien que son approche soit également très personnelle, Michel Kemper a pris un chemin totalement différent, bien plus périlleux à mon sens

Ce samedi 22 janvier, rencontre avec les lecteurs des Vies liées de Lavilliers, de 10 à 12 h à la bibliothèque municipale du Chambon-Feugerolles (agglomération de Saint-Étienne)

Ceux qui prennent pour argent comptant tout ce qu’a pu dire Lavilliers au cours de sa carrière, dans les nombreuses interviews qu’il a pu donner ou sur scène, vont certainement prendre une claque à la lecture de l’ouvrage de Michel Kemper (…).
Lavilliers pointé du doigt, Lavilliers pris en « flag ». Lavilliers wanted, mort (comme il paraît l’être sur la couverture) ou vif ? Un livre bien rédigé mais un peu étrange donc, qui oscille, d’un chapitre à l’autre, entre recueil de dénonciation et hommage apparemment sincère à l’artiste et son œuvre. Les débuts de Bernard Oulion dit Lavilliers, racontés à grand renfort de témoignages et d’informations étonnantes sont par exemple passionnants. Un ouvrage qui fait donc débat.
(…) Une petite recommandation aux idolâtres : s’ils se sentent trahis par l’artiste après avoir lu ces lignes, ne devraient-ils pas s’en vouloir à eux-mêmes de croire encore au père Noël à leur âge ? Quoiqu’il en soit, ce qui compte, c’est que Lavilliers transporte dans son sac de conteur-bourlingueur de superbes chansons, auxquelles il donne une dimension unique sur scène. Et cela ne saurait être remis en cause. »

Michel Kemper, Les Vies liées de Lavilliers, 285 pages, Flammarion.

21 janvier 2011. Étiquettes : . Les événements, Les vies liées de Lavilliers. 5 commentaires.

Lavilliers : d’autres « emprunts » révélés…

Emboîtant le pas, la semaine passée, d’un PPDA piteusement confondu par un stupéfiant plagiat de plus de cent pages, je m’étais amusé à rappeler les « emprunts » de Bernard Lavilliers, illustrant mon propos de trois exemples. Trois parmi pas mal d’autres… Et vous de compléter cet étonnant recensement ! Pour l’heure par deux autres « emprunts ». Qui ne sont donc pas dans le livre Les Vies liées de Lavilliers. Le premier a trait à la chanson Attention, fragile de 1980 ; le second à Noir et blanc de 1986.

Pierre Louÿs (dessin Henry Bataille)

« Je laisserai le lit comme elle l’a laissé, défait et rompu, les draps mêlés, afin que la forme de son corps reste empreinte à coté du mien ».
Pierre Louÿs, Le Passé qui survit (in Les Chansons de Bilitis, 1894)

« Je laisserai le lit comme elle l’a laissé.
Défait et rompu, les draps emmêlés.
Afin que l’empreinte de son corps,
Reste gravée dans le décor ».
Bernard Lavilliers, Attention fragile, 1980

Les Chansons de Bilitis est sans doute l’œuvre la plus connue de Louÿs (romancier français né à Gand, Belgique, en 1870, mort à Paris en 1925), où il déploie toute son érudition et sa connaissance des textes poétiques grecs. C’est l’amour pour la langue, un style simple et le plus juste possible, qui permet de dégager une grande force au service de la sensualité et de l’amour saphique.
Si le texte matrice de Pierre Louÿs nous parle donc d’amours lesbiens, ce qu’en a fait Lavilliers nous entretient d’un couple homme-femme…

Jacques Prévert (photo Robert Doisneau)

Autre chanson, ce Noir et Blanc qui pourrait presque prendre le statut d’hymne. Et fut chanté, par mille neuf cent quatre-vingt neuf jeunes français et étrangers, déclarés « ambassadeurs de tous les pays pauvres », le jour même du bicentenaire de la révolution française, devant dix-sept chefs d’état du tiers-monde, au Palais de l’Élysée. Très grande chanson s’il en est, dont on connaît désormais sinon le texte-souche au moins l’idée de départ : une « jacquerie » de Prévert.

« La tête du grand libérateur
(…)
La tête du dictateur
La tête du fusilleur
De n’importe quel pays
De n’importe quelle couleur »
Jacques Prévert, L’effort humain (in Paroles, 1946)

La chansons de Lavilliers :

« La musique a parfois des accords majeurs
Qui font rire les enfants mais pas les dictateurs.
La musique parfois a des accords mineurs
Qui font grincer les dents du grand libérateur.
De n’importe quel pays, de n’importe quelle couleur.
La musique est un cri qui vient de l’intérieur. »
Bernard Lavilliers, Noir et Blanc, 1986

Manifestement, Lavilliers a construit sa chanson à partir de deux vers de Prévert (« De n’importe quel pays, de n’importe quelle couleur / La musique est un cri qui vient de l’intérieur. ») et quelques mots et sonorités autour. Comme disait si bien Brel, une chanson c’est une phrase, une idée : tout le reste n’est que remplissage.

À noter enfin que Lavilliers est, par la suite, revenu vers Prévert : la chanson Ma belle (sur l’album Samedi soir à Beyrouth, 2008) trouve manifestement sa source dans le poème de Prévert Tu m’as quitté.

(merci pour ces utiles découvertes à Henri Schmitt et Frédéric Corvest)

11 janvier 2011. Étiquettes : . Les événements, Les vies liées de Lavilliers. 14 commentaires.

Plagiats : de PPDA à Lavilliers !

Les doigts dans le pot de confiture et niant ce qui semble être l’évidence ! PPDA se voit confondu pour ce qui pourrait être un manifeste et somptueux plagiat. Pensez : sa biographie à paraître ce mois-ci sur Ernest Hemingway (Hemingway, jusqu’à l’excès aux éditions Arthaud) ne comporterait pas moins d’une centaine de pages tirées d’un autre bouquin sur Hemingway, de l’américain Peter Griffin, paru chez Gallimard en 1989. Griffin et PPDA, c’est pour le coup comme le vieil homme et l’amer…
Hier, tout le monde est tombé à bras raccourcis sur Poivre d’Arvor : les révélations de L’Express ont été reprises par tout le monde : il doit y avoir de vieux comptes à régler, jalousies cuites et recuites pour qu’autant de portes flingues de la presse y aillent de si bon cœur et pillent à bon compte l’article de L’Express sans qu’on puisse à leur tour les accuser de… plagiat.

Plagiats, emprunts, ressemblances caractérisées : sans me vanter, j’en possède tout un rayon.

C’est même l’objet d’un des chapitres du livre Les Vies liées de Lavilliers, une trentaine de pages où je tente un inventaire (vraisemblablement non exhaustif) des emprunts et autres ressemblances dont l’œuvre de Bernard Lavilliers est parsemée : joli catalogue littéraire soit-dit en passant, où on retrouve Baudelaire, Joyce Mansour, Colette Seghers, Rainer Maria Rilke, Victor Hugo, Léo Ferré, Claude Roy, René Laporte, Louis Brauquier, Jacques Prévert, André Hardellet, Stéphane Mallarmé, Jean-Roger Caussimon, Blaise Cendrars, Christian Bobin et Boris Vian.
Il y a trois ans, l’annonce de deux « emprunts » (en fait il y en avait cinq) découverts dans le nouveau disque de Nanar (Samedi soir à Beyrouth) avait mobilisé quelques confrères. Là, le livre est, on le sait, englué dans le silence, l’omerta. Les « ressemblances caractérisées » avec. En voici quelques-unes, histoire d’entrer en résonance avec l’actualité. Vous les retrouvez avec bien d’autres dans le livre, assortis il va de soi de commentaires bien venus, même si, parfois, ils se passent justement de commentaires…

André Hardellet, photographié par Robert Doisneau

D’abord un chanson extraite de l’album Solo, qu’on comparera à un texte d’Hardellet…

« La ville avait saigné ses coqs
Et j’avais payé mes ardoises
La nuit noire montait sur les docks
Baignant dans une paix sournoise
(…)
Dans tous les bars où je frappais
Réclamant une ombre en otage. »
Bernard Lavilliers, Mr H, 1991

« La ville avait saigné ses coqs
Chanteurs d’aube aux crêtes d’ardoise
Rien ne grinçait plus sur les docks
Baignant dans une paix sournoise
(…)
À chaque porte je frappais
Réclamant une ombre en chômage. »
André Hardellet, L’Interdit de séjour, 1960

Léo Ferré, photo Studio Harcourt, 1947

Plus subtil peut-être, ce texte de Ferré revisité par son presque disciple, sur Samedi soir à Beyrouth :

« La rage crucifiée sur la rose des vents
Toi qui ris de la pluie et te fous de l’amour
Le fauve d’Amazonie fait patte de velours
Calme plat, invisible, persécuteur du temps »
Bernard Lavilliers, Rafales, 2008

« Vous qui êtes en croix sur la rose des vents
Vous qui tendez les bras au larron du printemps
Vous dont les fauves gris font patte de velours
Vous qui faites la pluie comme on ferait l’amour »
Léo Ferré, Le Vent, 1962

Enfin, Charles Baudelaire, auteur de chevet de Lavilliers, sur l’album If

Charles Baudelaire

« Quand je te vois passer, ma belle indépendante
Au son de la musique qui se joue des bas-fonds,
Suspendant ta démarche voluptueuse et lente,
Pour promener l’ennui de ton regard profond
(…)
Je me dis qu’il suffit que tu sois l’apparence
Pour faire monter en moi quelques grandes marées »
Bernard Lavilliers, Femme-objet, 1994

« Quand je te vois passer, ô ma chère indolente
Au chant des instruments qui se brise au plafond
Suspendant ton allure harmonieuse et lente,
En promenant l’ennui de ton regard profond
(…)
Mais ne suffit-il pas que tu sois l’apparence,
Pour réjouir un cœur qui fuit la vérité ? »
Baudelaire, L’Amour du mensonge

5 janvier 2011. Étiquettes : . Les événements, Les vies liées de Lavilliers. 10 commentaires.

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