Bruno Daraquy, pcc François Villon

Bruno Daraquy (photos Joanna Mouly)

« Frères humains qui après nous vivez / N’ayez les cœurs contre nous endurcis / Car, se pitié de nous pauvres avez / Dieu en aura plus tost de vous merciz / Vous nous voyez cy attachez cinq, six / Quant de la chair, que trop avons nourrie / Elle est pieça devoree et pourrie / Et nous les os, devenons cendre et pouldre / De nostre mal personne ne s’en rie / Mais priez Dieu que tous nous veuille absouldre ! » François Villon est en prison, dans l’attente de son exécution. Il ne sait pas qu’il échappera à la mort pour le bannissement… C’est là qu’il écrit cette Ballade des pendus

Théâtre libre, à Saint-Etienne, en ce 27 avril 2012. Ce n’est pas encore le spectacle qu’ils comptent réaliser. Qui du reste n’est pas encore tout à fait écrit, la mise en scène pas encore choisie, ni les décors dessinés. Mais c’est ainsi qu’il débutera, en cette geôle, dans l’ombre angoissante du gibet, confrontation entre Villon et Villon, retours sur une vie d’aventures et de poésie, de misère et de débauche. C’est la mise en appétit d’une grosse production qui viendra… Ce soir, Bruno Daraquy s’essaye pour la première fois aux habits et aux mots de François Villon.  Chemise de drap grossier, la chevelure ébouriffée, le visage mordu, émacié, aux jolies et expressives rides trop vite venues, les yeux exorbités, le geste vif, gracieux, tel est Daraquy, tel était sans doute Villon. Que nous suivons quand, avant de trépasser, il se remémore les événements, les coups d’éclats, la vie qui trop tôt se dérobe. Et ces femmes, Jeanne et Jeannette, pucelles comme putains : « Il n’est délice que foutre en cul ! » Que connaît-on de François Villon ? Deux textes remarquables, guère d’autres. Cette Ballade des pendus qu’il écrit dans sa cellule et que Daraquy vient de chanter à l’orée de son récital. Et cette Ballade des dames du temps jadis qu’il a la sagesse de ne point interpréter pour ne pas convoquer abusivement la mémoire de Brassens. Simplement le dire. Et de quelle façon !

Car Daraquy est bien plus qu’un interprète. Il incarne Villon comme naguère il le fit, et pour longtemps encore, avec Gaston Couté. Et c’est troublant, émouvant comme rarement. Villon il est, et se chante, même si l’essentiel des chansons n’est pas de lui (avec tout de même cinq originaux du maitre !), mais du créateur de ce spectacle, Jean-Pierre Joblin (qui, sur un titre, ose entremêler sa plume avec celle de Villon). Troublant, probant, épatant, nul ne saura mieux que lui incarner l’infortune de ce poète moyenâgeux, ce lettré des gueux. Filles sans cœur qu’on honore tristement, gens d’armes, bourgeois et notaires, larcins… parfois on se dit que Villon s’est un jour réincarné en Brel. Le verbe est haut, la verbe est cru mais raffiné dans l’agencement, efficace dans l’évocation. Intemporel vraiment, et porté par des musiques qui se rencontrent, se fécondent à travers les âges, admirablement servies par Laurent Bezert à la guitare et Thomas Garrigou à la basse et batterie.

Et donc Daraquy, qui a la grâce et le grotesque d’une peinture de Bruegel, qui embrase tout, les embrasse toutes, diable d’homme qui, à l’évidence, a rencontré en Villon son double.

On écoute un peu de ce spectacle ici.

29 avril 2012. Étiquettes : , . En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 1 commentaire.

Tri men of Kemper

On se dit quand même que, de la forêt de Paimpont à la ville-confluent du Finistère, leur chant est des plus nature, inné, acquis. Seul le talent fait sans doute la différence. Là, à Saint-Jean-Bonnefonds, près de Saint-Etienne, nous sommes en terres intérieures où le breton n’est pas langue maternelle, loin s’en faut, et ça fait agréable exotisme. Jadis, nous nommions ce qu’ils font le folk. Souvenez-vous… C’étaient les années soixante-dix, Stivell, Tri Yann, Malicorne, Mélusine, l’âge de leurs vingt ans. Un incroyable mouvement, précieux et chaleureux. Le folk est depuis rentré dans son lit, dans son ru. Sauf dans leur région d’Armorique précisément, village celte qui toujours résiste à l’uniformisation.

Ewen, Delahaye, Favennec, samedi 24 mars 2012, Saint-Jean-Bonnefonds,

Gérard, Patrick, Mélaine : le trio EDF ! (le courant passe). Photo DR

« Dans la forêt des rêves / Marchaient Viviane et Merlin / Main dans la main… » Ah ! Viviane et « ses jolis seins de soleil dans son corsage » ! Légende cousue de rêves, venue de la nuit des temps… Sur scène, trois bardes, crinières blanches, nous la chantent, nous l’enchantent. Comment vous dire ? Ce sont des tronches, des trognes, des trombines, des personnages hauts en couleur, tirés de je ne sais quelle bédé (de Bourgeon sans doute), de quel livre d’enluminure, du Barbaz Breizh ou d’un Cheval d’orgueil… Tout trois guitaristes. Et pareillement violonistes. Et chanteurs et conteurs. Seul Ewen se distingue qui fait flèches de tous bois, ajoutant à son arc le diatonique et le banjo. Tout trois unissent leurs voix à n’en plus faire qu’une : « J’vous dit que le plus beau métier / C’est d’chanter ! » C’est entre traditionnel et folk-song, ces trois font pas le tri : ils prennent tout ce qui vient nourrir leur fringuant appétit. L’inspiration se nourrit d’hier et de demain, en v.o. comme en v.f., de voyages au long cours de Kemper à Concarneau, de pubs en bars, de filles en filles, même si régulièrement elle hante ces années soixante-dix, comme un regret : « On était jeunes on était beaux on était vifs. »
Ils le sont restés et leur prestation est rare élixir de jouvence. Un bonheur qui vous déride, d’une énergie jamais prise en défaut. Les p’tits jeunes ont tout à apprendre d’eux. A eux trois ils égalent sans mal Tri Yann, la dramaturgie en moins que du reste ils n’ont pas besoin. C’est nature, vous dis-je… Patrick Ewen, Gérard Delahaye et Mélaine Favennec puisent peu dans le pactole de la tradition ; ils la font vivre, tout simplement, en y surajoutant leurs chansons très contemporaines dans l’inspiration, dans les préoccupations. D’actualité aussi, comme celle sur Jérôme Kerviel le trader. Ou cette autre sur la guerre d’Algérie, au moment où on fête les cinquante ans des accords d’Evian. Pour autant ce n’est pas l’essentiel de leurs chansons. Car, s’ils ne sont pas tout à fait chauves, ils sont carrément chauvins : rien n’est mieux à leurs yeux que Quimper (en breton : Kemper – j’y accorde de l’importance) et les monts d’Arrée, que cette terre qu’ils emmènent avec eux sur la route et nous font partager. Il y a dedans tout l’humus d’une culture idéalisée, d’un art de vivre et de chanter ; il y a tout l’imaginaire en son sein. Et ceux, gorgés de soleil dans son corsage, de la fée Viviane.

Le myspace de EDF (Ewen, Delahaye, Favennec) c’est ici !

25 mars 2012. Étiquettes : , , , . En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 1 commentaire.

Nico*, le rouge et le noir

Il est vêtu de rouge et de noir, rajoutant singulièrement à l’ambiance, à la dramaturgie. Les musiciens sont impassibles, impliqués mais sans passion apparente, volontairement en retrait, comme un orchestre mécanique au seul service du chanteur, sans tête ni notes qui dépassent. Il y a par ces trois-là (Quentin Lagoutte au piano, Aëla Gourvennec au violoncelle, Jean-Baptiste Cognet à la guitare) un aspect vieillot, tour de chant « traditionnel » comme à l’époque des Montand et des Brel, au temps du métier considéré comme un art et non comme un vulgaire bizness. Brel justement, dont un peu beaucoup de l’adn anime ce tout jeune chanteur, ce lyonnais, ce Nico* (prononcez Nico étoile ; en étasunien : Nico star). De Jacques Brel et de Matthieu Côte, même frénésie, même rentre-dedans aux convenables convenances.
Nico* à déjà tout du classique qu’il pourrait devenir. Car hors modes, sans âge, décalé. D’une qualité d’écriture et d’interprétation qu’on lui envie. Avec, malgré son jeune âge, de vieilles colères, d’amères désillusions : « Avant d’être morose / Avant d’être aigri / J’ai goûté aux roses / Des princesses orties. » Sombres histoires de cœur et de cul, de solitude, Nico* n’inspire la joie que par le bonheur de le voir vivre, trépigner, presque immobile, dans son rond de lumière. Amours sublimés ou vomis, libidineux ou lumineux (« Là où la tendresse / Est féconde / Ses fesses cachent la Source du monde »), Nico* sait sa gamme qu’il courre d’une chanson l’autre, dans une quasi symphonie piano-violoncelle qui épousent des mots jamais là par hasard, qui s’entrechoquent à l’interstice d’un vers, qui trinquent ensemble. « Mes doigts gardent la mémoire / De tes lèvres brûlantes… » chante joliment l’artiste. Tout en nous garde précieusement la mémoire de telles émotions, d’un tel récital. Rare, forcément rare…

Le site de Nico*, c’est ici.

Ce papier remonte à il y a plus d’un an, capté sur la petite scène d’A Thou bout d’Chant, à Lyon. On retrouve Nico* le jeudi 22 mars 2012 DERNIERE MINUTE : CONCERT ANNULE ! à la Maison de Guignol à Lyon, dans le cadre d’un co-plateau avec From & Ziel, épatant duo dont Chorus disait : « La théâtralité de ce chant, limite slam, de cette voix mi-rauque mi cassée, est d’une rare évidence, qui fait fable de tout bois, de tous animaux, des gens, du monde (…) C’est dense au possible, ça ne s’écoute pas distraitement, ça se savoure comme un met rare (…). Le duo est nickel, l’association parfaite. » Hélas pas de vidéo de l’ami Nico*, mais sympathique lot de consolation avec ces images de From & Ziel :

Petits problèmes techniques depuis deux jours sur NosEnchanteurs : il est très difficile voire impossible de poster des commentaires. Si vous échouez dans vos tentatives, envoyez votre commentaire ou sur ma page facebook, ou par mél : michel.kemper@laposte.net

16 mars 2012. Étiquettes : , . Chanson sur Rhône-Alpes, En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 3 commentaires.

Souad Massi, paroles de femme orientale

Souad Massi (photo DR)

Souad Massi, 3 mars, salle Daquin à La Ricamarie,

C’est un concert décontracté. Avec  des guitaristes qui prennent du plaisir et le montrent, heureux d’être ensemble, prêts à toujours plaisanter, à rivaliser d’audace et de talent, à rire, à chambrer leur patronne même, même si le répertoire de Souad Massi, entre mélancolie, tristesse et espoirs, ne porte guère à ça. Il n’y a vraiment que le « vieux », Rabah Khalfa, percussionniste, virtuose de derbouka s’il en est (son solo à cet instrument est un très grand moment) et ombre vocale de la chanteuse, qui semble réguler, un peu, cette presque cours de récréation, cette scène enjouée et productive, d’une bienveillante attention.
Souad Massi est une des plus intéressante folk-singer actuelle. Elle ne serait pas sans faire songer à Joan Baez si son chant était un peu moins intime, s’il se mettait à observer les soubresauts du monde.  A hausser le ton. Mais telle est Souad Massi, dont la voix offre un merveilleux écrin aux sentiments, à la nostalgie, aux regrets et aux souffrances. Reste que, sous ses mots délicats, parfois entre les mots, c’est une autre idée de la femme orientale qui se profile, une posture, une attitude qui fait de son chant réel engagement.
Depuis une décennie qu’elle se produit sur scène, le suave chant de Souad  fait référence et nombre de ses chansons sont déjà des grands classiques. Raoui, Yemma nekdeb aalik, Mesk Ellil, Ya ssi Hmed… qu’ils soient folk oriental ou chaabi, c’est un chapelet de succès, presque une anthologie déjà. Et tout est miel (j’ai dit miel, pas mielleux), admirable partage. Sur scène comme avec le public. Moment précieux, oui, entre tous.
Un titre en français, un seul, que lui a écrit l’ami Cabrel. Sauf à être né de l’autre côté de la Méditerranée, on peut donc ne pas comprendre le traitre mot. Mais on sait, par intuition ou pour en avoir lu des traductions, l’orientation de la belle. Son chant nous est alors pages blanches sur lesquelles nous projetons nos images, nos représentations, nos tendres rêves, des paysages et des visages, une idée du bonheur et ce qu’il faut faire pour y arriver. Son chant est étonnamment parlant pour qui ne parle pas sa langue. D’autant que ses sonorités empruntent tant à l’arabo-andalou qu’à une musique plus universelle encore car teintée d’une sono mondiale folk où sont une partie de nos repères.

Le site de Souda Massi, ici.

7 mars 2012. Étiquettes : . En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 2 commentaires.

Sarclo, l’amour, la mort, la connerie

Sarcloret, 4 février 2012, Centre culturel Le Sou à La Talaudière,

Toujours l’art du bon mot, de la phrase qui tue. C’est un rite chez Sarcloret, tant qu’il l’a gravé dans la pierre, pierre tombale il va de soi. Sur l’écran blanc de ses nuits noires, il projette ses ici-git pas toujours de bon goût, néanmoins délicieux pour qui sait apprécier. Ah ! Sarcloret (il récupérera son diminutif de Sarclo au départ proche de son presque homonyme élyséen). Un bon concert de Sarclo n’existe pas (hors celui, jadis, gravé sur cédé avec le guitariste Bob Cohen) : rien n’est jamais tout à fait raccord, la voix est de plus en plus approximative, quelques mots tombent de haut, pas nus mais sans effets. Tel est Sarcloret, on s’y fait. Là, il s’est accouplé et, sur scène fait semblant de ne pas vraiment connaître sa partenaire, le goujat, à toujours feindre de confondre son prénom. Mélanie Depuiset joue son rôle de « Coccinelle-de-Gotlib », fait les petites percussions et la grande voix, reprise chaussettes et chansons, et c’est pas con. Elle fait souffleur aussi, colmatant les oublis, les erreurs, les omissions de son barbu d’homme. Car, pour sa belle, Sarcloret s’est aussi laisser pousser les poils. C’est pas bête.
Le répertoire fait anthologie. Avec un triptyque entre tous particulier : l’amour, la mort et la connerie des hommes qui sont tous que « du brun ».
C’est un public d’abonnés. A la saison culturelle j’entends, pas nécessairement à Sarclo. Ça tique, ça tousse un peu, ça s’étrangle. Les saillies de notre helvète ne sont pas toujours partagées par tous. Derrière moi, c’est le carré du troisième âge, à qui il ne faut pas trop parler de la mort. Car, si pour moi c’est encore une idée abstraite, pour eux c’est de la proximité, ça brusque, ça rappelle à sa triste condition, au lendemain qui déchante mais cantique. Pendant ce temps, les stèles défilent sur l’écran, pensées figées dans le marbre, telle ce « Dieu est mort, moi aussi »
La mort donc. Et l’amour, où les nichons protubèrent et prolifèrent, en des termes forcément inédits : n’est pas Sarcloret qui veut ni qui peut. Il aime « à fond les manettes, à fond les ballons. » Lui, c’est rien que des tendresses et de merveilleuses cochoncetés.
Mais c’est pas ça encore qu’on retient le plus de ce récital. C’est, j’y tiens, comment Sarclo traite ses contemporains. Traiter ? non, il les observe et simplement restitue. « Cent ans sans guerre c’est trop longtemps / Le jour où l’horreur doit venir saura-t-on seulement réagir ? Faut-il apprendre à nos enfants comment violer les mamans des autres ? » Il se passe pas trois chansons sans qu’il revienne à la charge, sur qui nous sommes, nous collectivement. De sa voix calme, pas même colère, il dit quelques vérités bonnes à chanter.
Paré de ses guitares, chantant aussi Jean Villard Gilles, parfois se levant pour interpréter Dylan, pour faire le beau, pour faire le Bob, Sarcloret déroule un récital incongru, fait de hauts et de bas, lisant même quelques monceaux d’horreur tirés de la très sainte bible. Il blague et philosophe : « La vie savez-vous n’est pas longue / Et à faire les choses à moitié / On la traverse à peine et on voit qu’on est passé à côté. »
Le fan-club des premiers rangs réclame son dû et bisse l’artiste. Quelques rangs derrière c’est applaudissements minimum, comme quand on fait la politesse. Mais c’est pas dit que notre Suisse ne touche pas. L’effet Sarclo distille les consciences longtemps après encore. Son bon sens est urticant. J’en connais qui doivent encore se gratter aujourd’hui.

Sarclo sur le net, c’est ici ; sur NosEnchanteurs, c’est là.

8 février 2012. Étiquettes : , . En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 5 commentaires.

Balmino Tom 2

The aTom, samedi 19 janvier 2012, Le Pax à Saint-Etienne,

The aTom sur la scène du Pax (photo Hélène Bruyère)

Stéphane Balmino a longtemps hésité entre rock et presque folk, très Yacoub dans l’âme. C’est sur ce fil qu’il a créé et animé un temps Khaban. Aujourd’hui il vit les deux, séparément. Un jour un plaisir, le lendemain l’autre. Il est Balmino, celui de Manon, dont on attend toujours le premier album. Il est celui de The aTom, sincère performance née « d’un amour commun pour le personnage de Tom Waits et sa musique blues-rock-déglingue », voyage passionnel et passionnant. La rencontre de Waits et de Yacoub, ppc Balmino, nous avait donné le légendaire Je regarde les hommes tomber.
The aTom donc, formidable formation doit-on dire. Pour l’occasion, Balmino porte un chapeau, le même que the boss. « Pourquoi s’attaquer au patron, à l’Everest ? » s’interroge-t-il : « On va se balader dans l’œuvre du maître… » 90 minutes en v.o., en rock sans le rauque d’origine. Dès les premières notes, nous savons à qui nous avons à faire : à des musiciens, des vrais (Stéphane Augagneur à la guitare électrique, Alice Perret au clavier et à la basse, Erwann Bonin à la batterie), pas un tas de bruiteurs. Le voyage sera beau. Il l’est, les Etats-Unis (les états désunis ?) défilent sous nos yeux à mesure que se déroule l’oeuvre de Waits. La voix est celle de Balmino, qui caressent les mots et ne s’y brise pas, qui les interprète comme un acteur endosse un rôle qui lui fait seconde peau, avec l’aisance d’un grand artiste. Dans les vers de Waits, souvent le bourbon bourdonne, rimes chancelantes, musique titubante. Qu’il se teinte rock ou presque folk, le chant du maitre Waits élargit le champ de Balmino, lui donne plus d’ampleur encore, étalonne son talent, même s’il privilégie surtout les instants rock, dans un plaisir jubilatoire et contagieux. Et chacun de vivre sur son siège le grand voyage de Balmino-Waits et les riffs d’Augagneur qui sont comme l‘ombre portée des mots. C’est en tous points excellent, remarquable. Si The aTom passe près de chez vous, foncez-y : il n’y a que du bon.

Ce concert était organisé par Carotte-productions dans le cadre de sa saison au Pax, salle d’un Foyer de jeunes travailleurs. J’ai envie de saluer le travail de cette structure qui nous ramène un peu de chanson dans une ville presque orpheline du genre. Bien sûr il y a un Zénith pour les gros et les gras, bien sûr une salle de musiques actuelles pour les musiques amplifiées, bien sûr un festival prestigieux une fois l’an… Mais plus de programmation à l’année, plus ce travail de fond au coeur de la ville, plus de biscuits à grignoter au quotidien. Carotte et quelques autres rares organisateurs tentent de pallier au silence stéphanois qui tranche tant avec la vivacité de la chanson lyonnaise, artistes comme lieux de diffusion.

Le myspace de Balmino. On lira aussi sur NosEnchanteurs : « Balmino, toutes affaires cessantes ».

24 janvier 2012. Étiquettes : , . Chanson sur Rhône-Alpes, En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 1 commentaire.

Scène de crimes

« Demandez la chanson du crime », 20 novembre 2011, Chok-Théâtre à Saint-Etienne.

 « Il n’y a pas qu’à Paris que le crime fleurit / Nous au village aussi on a de beaux assassinat. » La chanson, quand elle se faisait gazette, nous relatait en long et en large, en intégral, en sang pour sang, les crimes, les coupe-gorges, les bois de justice… Ce n’est rien qu’une thématique de la chanson. Et, par elle, c’est un pan notre de Histoire, qui nous exècre ou nous attire. Attention, c’est l’heure du crime.
Ils se sont mis à dix pour remuer le couteau dans la plaie, faire anthologie. Pas forcément d’ailleurs en allant très loin dans le passé, pas en épousant le répertoire des gouailleuses réalistes de l’entre-deux guerres. Non, en appelant à eux la crème des auteurs contemporains : les Trénet, Causssimon, Brassens, Lemarque, Leclerc, Béart et Prévert ; les Fersen, Leprest, Joyet, Renaud, Rivard et autres Malpolis. Même Gil Chovet, dans un répertoire adulte que quasi personne ne lui connaît, et qui est là, sur scène, en cette dizaine. Ça surine, ça assassine dans tous les coins. D’ailleurs c’est tous morts, allongés sur la scène (du crime) que le public les a découvert en entrant dans la salle : « Il coulait à ses pieds / Une rivière de sang. » De l’art de trouer le lard, de nettoyer ses instruments, de s’armer ensuite de compassion : « Quand il tuait un marmot / Il s’assurait bien que les parents / Soient pour la peine de mort. » Ici, tout le monde est assassin. Cet écolier que jadis chanta Malicorne, ce mime mis en voix par Leprest, le patron du domestique de Fersen, ce grand nègre dans le noir qui tranche la gorge de Monsieur Williams« Chantant la peine des âmes un aveugle en gémissant / Sans le savoir a marché dans le sang / Puis dans la nuit a disparu / C’était p’t’être le destin qui marchait. » Quoique, nous rappelle cette estimable assemblée, il y a d’autres façons de tuer un homme, de le détruire : « La plus belle façon de tuer un homme / C’est de le payer / Pour être chômeur. » Ou qu’il aille courir le guilledou : « J’ai pas tué, j’ai pas volé / Mais j’ai pas cru ma mère / Et je m’souviens qu’ell’ m’aimait /Pendant qu’je rame aux galères. »
Mes amis du Grac (Groupement régional d’action culturelle) se sont mis en tête de faire collection de crimes par la chanson et ont ouvert le grand livre des faits divers que paroles et musiques ont consigné parfois avec passion, parfois avec colère, avec faste ou indignation, avec le sang chaud et le froid dans le dos. C’est joliment restitué. Avec soin, avec goût et talent. Avec cœur même : « Si on disait qu’il avait le cœur sur la main / C’était pas le sien. »
Citons les dix : Annie Chaperon, Gil Chovet, Christopher Murray, Guillaume Poty, Stéphane Moscato, Djamila Zeghbab, Mireille Courbon, Jean Navrot, Florence Niccoli et l’accordéoniste Roger Blanchet. Tous sont excellents !

22 novembre 2011. Étiquettes : , , , , . Chanson sur Rhône-Alpes, En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 3 commentaires.

Le tour de (re)chauffe de Zebda

Zebda, 17 novembre 2011, Les Oreilles en pointe, La Forge au Chambon-Feugerolles,

Mouss, Magyd et Hakim (photo d'archives DR)

Longue parenthèse. Huit ans et pas mal d’aventures artistiques individuelles ou collectives entretemps, toutes intéressantes, toutes motivées. Les voici à nouveau réunis, avec une pèche d’enfer et le public qui va avec. La légende s’écrit bien au présent…

« Mesdames, messieurs, c’est le groupe Zebda, de Toulouse ! » Mouss et Hakim tiennent le devant de la scène, bondissant, gesticulant, dansant comme il n’est pas permis. Comme un ensemble de danse contemporaine à eux seuls. Magyd Cherfi, plus pansu, est légèrement en retrait. Tout trois (et leurs cinq autres musiciens) vont nous réveiller Zebda en un concert assez exemplaire, où nos toulousains renouent sans peine avec le succès. Pas une ride. Y’a pas d’arrangement, Le bruit et l’odeur, Je crois que ça va pas être possible, Oualalaradime… tous les « tubes » y sont, tous. Encore que c’est difficile de parler de tubes, plutôt d’hymnes, de colères bien senties, légitimes. Désespérément actuelles. Il n’y a vraiment (souvenez-vous…) que cette chemise tombée qui soit absente, elle qui brouilla longtemps le message des toulousains. Peu ou prou, le public connaît tout par cœur. Et c’est appréciable car, hélas, là encore, il est difficile de bien tout comprendre : on bouffe facilement les mots dans le micro. Mais il n’est pas sûr que ce soit exclusivement ce que le public attend, qui trépigne en un surplace nerveux…
Reste que Zebda ne semble pas s’être reconstitué pour rien. Plus que jamais leur chant est nécessaire. Jusqu’à la sémantique : eux disent « Motivés » quand nous pensons désormais au pire résignés au mieux « Indignés ». Eux reviennent et, de leur essence ordinaire, gonflent nos moteurs, qui ronflent, grondent. Pas une occasion n’est manquée pour moucher le pouvoir actuel et ce (petit) président qui le personnifie : « Sarko, il sait pas que partout où on va, on est chez nous ! » Ce n’est pas pour rien qu’ils finiront ce concert, après un très long rappel, par ce fameux Motivés qui reprend Le Chant des partisans. Que la foule chante avec eux (là, il y a laïque communion sur des valeurs profondes). Cet appel à la résistance est important, plus que jamais nécessaire. Ce « premier tour » de Zebda ressuscité ne dure que trente dates. Le deuxième tour, c’est mai 2012 !

Le site (pour l’heure très pauvre) de Zebda ,c’est ici.

18 novembre 2011. Étiquettes : . En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. Laisser un commentaire.

Stéphanie Lignon, d’Oc et d’amour

Stéphanie Lignon, 10 novembre 2011, Les Oreilles en pointe, Le Royal à Roche-la-Molière,

Stéphanie Lignon (photo DR)

Ce soir-là, elle assure elle-même guitare et piano. Elle aurait aimé être sans instrument aucun, à déléguer à ses musiciens. Mais elle est là en première partie, loin, très loin de ses Pyrénées orientales, en éclaireur dans une région qui ne la connaissait pas encore. C’est dire si toutes ses chansons sont nouvelles à ce public. Et si l’ovation finale est sincère.
La première chose qui surprend, et séduit, en Stéphanie Lignon, est son accent de là-bas, joyeux, naturellement chantant. Dans ce monde uniforme où les chanteuses chantent toutes pareilles, en un timbre unique, imposé, calibré, le sien est plus qu’agréable curiosité, presque rebelle. Comme cette nature, les sentiers de ses balades, les dunes de ses courses, qu’elle sait si bien restituer : « Je suis de l’Oc et de la terre / Du sable et de la mer. » Lignon n’est pas pour autant chanteuse de paysages, chantre de son terroir. Très droite dans la posture, elle l’est tout autant dans ses propos. Elle est femme en ce monde, à se poser les questions de tout un chacun, à s’émerveiller, à s’indigner aussi. Comme sur ces charters de honte : « T’avais pas pu t’payer l’aller / Mais t’as pu rentrer sans billet » (Transfert). Comme et surtout sur l’amour… La contrariété des sentiments tient grande place en son répertoire, en proie à la valse des sentiments, toujours en déménagements, en séparations : « Ne cherchons plus les mots, va / Plus rien à se soumettre / On a chacun son lot, va / Reste plus qu’à admettre / Qu’à vouloir tant s’aimer / En vain on s’aime moins. » La thématique est très présente en ce court récital : « Tu ne peux pas vivre sans moi / Mais je ne peux plus vivre sous ton toi » ; « C’est pas demain que vous plongerez / Le nez au fond de mon balconnet. » Toujours en recherche donc. C’est cette quête qu’au final nous retenons. Impliquée ou simple interprète d’elle-même, actrice majeure de ses propres chansons, Stéphanie Lignon cherche ce Graal magnifique de l’amour, en toutes directions, même divine : « Mais si Dieu est une femme / J’veux bien la rencontrer / A condition que Madame / Ne soit pas trop coincée. »

Le myspace de Stéphanie Lignon, c’est ici. On lira également, sur NosEnchanteurs, « Engageante Lignon »

11 novembre 2011. Étiquettes : . En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 1 commentaire.

Max, la menace

A Thou bout d’Chant a fêté, hier au soir, ses dix ans. Haut les verres donc pour ce haut-lieu de la chanson rhônalpine qui accueillait à l’occasion… Tournée générale ! Salle lyonnaise dédiée à « la chanson dans tous ses états », A Thou bout d’Chant est une pépinière de la chanson, prodigieux outil qui a couvé et accompagné des Amélie les Crayons, Carmen Maria Vega, Evelyne Gallet, Billie, Buridane, Noah Lagoutte, Les Becs Bien Zen, Nico*, Jeanne Garraud, Frédéric Bobin et d’autres encore. Avouez que le jeu en vaut souvent la chandelle.
Avant que Carmen Maria Vega (1) ne sorte son nouvel album (c’est pour bientôt), retour sur le travail d’A Thou bout d’Chant par une de ces découvertes dont elle a le secret : Max Lavégie. Max n’est autre que le guitariste de Carmen. Plus encore, il est son parolier et son compositeur. Et ce soir-là, le 8 décembre de l’an passé, il se produisait tout seul, comme un grand. Qu’il est dans tous les sens du terme… Retour sur événement.

Max Lavégie : c'est le grand à droite de Carmen (photo DR)

Qui a déjà vu cette bombe qu’est Carmen Maria Vega en scène l’a vu lui-aussi, ce grand et solide bonhomme derrière elle, à la guitare, à toujours chercher l’ombre. Avec sa carrure, avec sa frange, on dirait un indien navajo. Lui, c’est Max Lavegie, par ailleurs auteur et compositeur de tout ce que chante Carmen. Cet étrange et insolite duo est ainsi fait : une étonnante interprète qui n’écrit ni ne compose et un auteur et musicien qui ne se sent pas de chanter lui-même ses créations. Le statu quo, le point d’équilibre, est quelque peu ébranlé depuis quelques jours, depuis que Max s’est produit sur la scène d’À Thou bout d’Chant. Ce fut la première fois, un rendez-vous proposé par la salle lyonnaise pour le jour où il se sentirait près. En lui offrant, quitte à faire, un public important, celui de Corbier. Comme un cadeau, un hommage amplement mérité…
Que dire de cet homme dont les cheveux frôlent les projos, de ce débutant qui, jamais auparavant, ne s’était produit sur une scène comme chanteur, « petit jeunot » où tout est bon chez lui, rien n’est à jeter ? Il y a en Max Lavegie un peu de la Maria Vega, et pour cause. Mais pas seulement. Du Renaud dans la narration, dans l’intonation aussi. Et un peu beaucoup de l’histoire récente de la chanson dont il est un des acteurs privilégiés. Et un choc, rare. On ne s’étonnera pas de le revoir un soir sur scène, sans doute dès la saison prochaine dans le même lieu, en vedette cette fois-ci. Quand on prend le goût à la scène, on y revient. Carmen, présente à la première, émue comme rarement, le sait bien. Dans son agenda, elle sait déjà que, de temps à autres, son grand Max ira chanter ailleurs.

(1) Carmen Maria Vega devrait étrenner ses nouvelles chansons ce samedi 12 novembre à l’Espace Montgolfier de Davézieux, en Ardèche.

9 novembre 2011. Étiquettes : , . Chanson sur Rhône-Alpes, En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. Laisser un commentaire.

Luce, Dorémus, HK, le triple AAA !

Renan Luce, Benoit Dorémus, Alexis HK (photo DR)

« Seuls à trois », dimanche 6 novembre, Les Oreilles en pointe, Le Quarto à Unieux,

Triple AAA à l’amitié, l’amour, la joie… A Renan Luce, Benoit Dorémus et Alexis HK, qui fêtent leurs retrouvailles, dans ce « Seuls à trois » de pure anthologie. On dit ce métier égoïste, cruel. Du chacun pour soi, rien pour les autres. Eux n’ont pas dû retenir cette élémentaire règle du showbiz, jeunes étourdis qu’ils sont, et n’en font qu’à leur tête. Ils sont copains comme cochons, en ville comme à la scène. Et le montrent. Là, ils sont dans la garçonnière de Benoit, meublée sans trop de meubles qu’ils meublent de guitares et en chansons. Les leurs, qu’ils chantent perso, qu’ils se prêtent ou qu’ils combinent, en solo, en duo, en trio. Et parfois d’autres, pour mieux se définir à trois : de Boris Vian (J’suis snob) et de Renaud Séchan (Je suis une bande de jeunes). Ils se font plaisir et savent bien le cadeau qu’ils nous font. Tant que c’est d’abord et avant tout leurs succès respectifs qu’ils se mettent en bouche : Repenti, La lettre, Le Clan des miro ou Les voisines pour Renan ; C’que t’es belle, Les affranchis ou La (fameuse) Maison Ronchonchon pour Alexis HK. Moins évident pour Benoit (T’as la loose, Deux pieds dedans…), déficit de notoriété, qui comble vite fait ce handicap, d’abord en se présentant : « Mon style, c’est pour pas qu’on m’le fauche / J’écris faux, je chante de la main gauche ! ». Car il n’y a pas ici une star et deux de ses collègues. Y’a que l’amitié, trois fois l’amitié, sans nul calcul ni stupide hiérarchie. Et ça se sent, c’est tout une salle faite d’amitié. A qui, chacun des trois offre une nouvelle chanson, toute fraîche, pas encore gravée, comme on offrirait des fleurs ou des bonbons. De ce récital commun, ces sangs mêlés, on en retient son lot déjà mémorable de duos, de trios. Et trois bonhommes formidables, humbles et facétieux, des potes. Qui dépotent et débitent. On s’imagine que ceux qui ne seraient venus, simple hypothèse, que pour Renan Luce, sont repartis avec deux autres et non des moindres, que l’horizon s’est élargi. Rien que pour ça, messieurs, grand merci !

Quitte à se prendre pour une agence de notation, décernons haut la main le Triple AAA de la connerie à mes voisin et voisines qui, tout au long de la belle prestation, en première partie, de Jim Yamouridis, parlaient, blaguaient, caquetaient. Et le monsieur de faire le coq à ses dames, étalant sa culture bas de gamme. Et le même de consulter internet sur son portable, pour se renseigner sur ce Yamouridis : « Ah ! c’est un australien ! » Eh, Ducon, il est là le chanteur, devant toi, sous tes yeux avachis ! Et tu m’empêches de bien l’apprécier. Si tu ne sais pas te conduire à un concert, si l’élémentaire respect t’est étranger, abstiens-toi ! Y’a la télé pour toi, avec plein de programmes pour les boeufs. Tiens, y’a Drucker à cette heure-là !
Ceci dit, je ne parlerai pas ici de Jim Yamouridis, de peur de faire redite. Et vous renvoie à ce que j’en avais écrit il y a deux ans, aux mêmes Oreilles en pointe. C’est ici, vidéo inclue.

7 novembre 2011. Étiquettes : , , . En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 6 commentaires.

Flow, tout craché

Flow, 3 novembre 2011, Les Oreilles en pointe, salle Dorian à Fraisses,

Flow, à Barjac 2011 (photos Chantal Bou-Hanna)

C’est presque en régionale de l’étape que Flow, native de Montbrison (l’antre de Mickey 3d) est venue. Si, dans une semaine, elle sera de nouveau sur le coin, au Zénith, en première partie de et choisie par Yannick Noah, c’est dans la salle plus intimiste de Fraisses – intimiste mais bondée comme rarement – qu’elle ouvre ces Oreilles en pointe, 21e du nom. « Nul n’est prophète en son pays » lance-t’elle à l’assistance avant la première note, avant de faire chanter le public, là, tout de suite : « Une souris verte / Qui courait dans l’herbe / Je l’attrape… » Drôle de début, continuons. « Approchez messieurs dames / Venez voir les cracheurs de flammes ! » La dégaine de Flow est toujours la même, sweet à capuche et casquette, comme un gosse de banlieue, mais look qu’on dirait redessiné par Pratt : il y a manifestement du Corto Maltese dans l’allure de la chanteuse.
Une rauque, pas rock, même si l’esprit y est. Flow, ce n’est pas un filet de voix qui rend joli le moindre vers. Elle, elle charrie des cailloux, de la lave, des pierres ponces et de la rocaille. Elle rudoie les mots et cogne les sentiments : ça étincelle. Elle virevolte et valse, comme un pivot de la chanson populaire, celle du peuple.
De la reporter photographe qu’elle fut toute une décennie, Florence a gardé le sens de l’image, et plus encore du portrait. C’est de l’émulsion sensible, qui plus est en plans serrés. Portraits certes, caricatures aussi parfois, comme cette Poufiasse (« Pas de chansons féministes, ce soir » dit’elle « bien que je sois une fille ») aux pixels acerbes. Et toujours ce grain de voix, qui charrie une terrible émotion, et ce stress permanent… « Pourquoi ce côté énervé ? Pour nos enfants ! » avoue-t-elle : « Ça se donne, ça ne s’achète pas / Le sourire d’un môme. » Enervée comme le poing de son pote. Sans jamais prononcer le nom de Leprest, en évitant les larmes, elle nous en parle : « Même pas mal, même pas peur / T’as pris le grand ascenseur (…) Mais dis-moi, mec, à c’t’heure / Qui arrosera les fleurs ? » Et lui dédie avec pudeur un autre titre.
Flow, c’est ça. Des flots de tendresses, des vagues de colères, un amour de l’humain et des marées de révoltes. Avec Melissmell, l’une en blanc, l’autre en noir, jeu de dames, duo d’amies : « Aux larmes, citoyen / Formez-vous en peloton… »
Les bras toujours grand écartés, comme si elle voulait rassembler à elle toute l’humanité. C’est elle, ça, tout craché.

5 novembre 2011. Étiquettes : , . Chanson sur Rhône-Alpes, En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. Laisser un commentaire.

Melissmell : mélisse ou mélasse ?

Melissmell, 3 novembre, Les Oreilles en pointe, salle Dorian à Fraisses,

Melissmell (photo d'archive DR)

Pied de biche, pas de loup, elle entre tout en douceur en son concert : « Quand l’amour sème / S’aime pour un soir… » Doucement… et ça ne durera pas. Les fans sont là, en masse, qui connaissent leur Melissmell par cœur. Tant mieux. Car il y a loin de la coupe aux lèvres, loin du disque à la scène. Pour le cas de Melissmell, très loin. A tel point qu’on se demande si c’est la même. La révoltée, Gavroche en chansons, a perdu le combat, déposé les armes et caetera, abdiqué devant l’ingénieur du son. « Allons enfants de la patrie / Le jour de gloire est terminé / Entre nous deux, la tyrannie / Sous l’étendard, sang ! / Est levé / Entendez-vous… » Ben non, on n’entend rien, le son est au maximum et Melissmell se veut chanteuse rock, à fond la caisse. La musique l’emporte et ruine totalement le propos. Ceux qui ont vu en Melissmell la renaissance visible (au sens qu’elle a un relatif accès aux médias) de la chanson engagée en seront pour leur frais : il y a erreur sur l’étiquetage. Elle ne crie pas sa colère, elle vocalise avec ampleur sur des riffs, des arpèges. Et, au nom de l’humour sans doute, transforme ses quatre musicos en boys band pour interpréter avec elle, avec force gestes « Je suis une enfant de la crise / J’ai fait mes armes à ses côtés (…) Ne sens-tu pas dans l’air / J’entends monter les voix / Le monde est à refaire. » Chorégraphie gamine et paroles inaudibles. A quoi ça sert ? Alors on dira, par défaut, que Melissmell est une bête de scène, apprentie star-rock. Qu’elle chante ce qu’elle chante ou autre chose importe peu puisque le message tombe à l’eau, noyé de son, inutile et vain. « Rêvons, rêvons encore ! / Marchons, marchons encore ! » chante-t-elle pourtant.

4 novembre 2011. Étiquettes : . En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 11 commentaires.

Prémilhat, comme sur un plateau…

Dimanche 30 octobre, 5e Rencontre de la Chanson francophone, Prémilhat,

Eric Guilleton (photos Catherine Cour)

Tout un après-midi, trois heures de concert, neuf artistes qui se succèdent pour chacun cinq chansons. Prémilhat n’est pas un tremplin, seulement un plateau de découvertes. Ça fait drôle de parler « découverte » en désignant Michel Grange. Mais lui est le fidèle d’entre tous, le permanent de Prémilhat, qu’on redécouvre chaque fois. Tout aussi drôle de coller ce terme à Eric Guilleton et ses déjà 28 ans de chanson. L’époque veut ça qu’un (superbe) artiste peut passer entre les (grosses) mailles du filet de la reconnaissance publique. Cet homme est impressionnant de talent et on ne le sait pas.
Deux chanteurs sur cette scène. Et sept chanteuses. Avec à nouveau Clémence Chevreau, mais sans rien de nouveau par rapport à l’avant-veille, quand elle s’était produite en première partie du récital Solleville. Ça, c’est grand dommage, presque faute. Passons, les découvertes ne faisant pas défaut.

Audrey Antonini

Avec d’emblée un grand bravo pour Audrey Antonini, au piano, petit bout de femme qui vous transporte littéralement par son chant, par son regard qui ne vous quitte pas. Et, hésitante, savourant son succès comme grand cadeau, ne sait vraiment quitter la scène… Ce fut un des très beau moment. Que ce soit par le choix de ses reprises (Maria Szusanna, pour ne citer qu’elle) ou par ses propres chansons, Caroline Personne ne chante pas par hasard. Cette belle personne met sa voix au service de dénonciations, de revendications (comme cette chanson sur les charters d’étrangers, où elle en appelle à Saint-Exupéry). Tout n’est pas toujours convaincant mais la voix est là, forte et sensible. Efficace. Garance, petite chanson qui s’insinue bien en nous, agréable et pétillante, accompagnée d’une seule guitare : un p’tit bonheur en soi qui ne demande qu’à être plus encore travaillé.

Anne Sila

Jean-Michel Tomé (le boss de Prémihat) nous avait présenté Anne Sila avec des qualificatifs rares. On connaît Anne, un peu. Notamment par ses remplacements chaque fois qu’une des dames du groupe vocal Evasion attend un enfant. Là, on va plus loin. Entre piano et violoncelle, Sila est pur brio. Même quand elle reprend Barbara. C’est à l’évidence le choc, sinon de cette Rencontre (encore que) au moins de cet après-midi.

Les cinq titres que Flavia Pérez s’est mis en bouche ont tout de l’humour trempé d’acide, qui vitriole le temps présent et en font ressortir le cynisme, l’absurdité. C’est ma foi impressionnant, qui plus est drôle. Et ce n’est qu’une des facettes de Flavia : vite, on a envie de découvrir le reste.
Et, pour bien finir en bouche, Pauline Paris. Bis repetita pour cette parisienne qui, déjà, l’an passé, était là. Que dire de plus de cette réjouissante gouailleuse sinon qu’elle sait désormais évoluer sur scène, avec une aisance ravissante, jouant de son corps et de celui de son guitariste. Ce fut bon, c’est désormais très très bon !
Bon, on s’en doute, un tel plateau mérite un final. Ou au pire un discours. D’un Jean-Michel Tomé ému, de tous les chanteurs sur scène improvisant un « C’est la mère Michel » pour célébrer et remercier ce « festival des Michel ». Rarement un festival n’a su présenter autant de promesses de chanson à la fois, Le sens de la découverte est ici réalité et nul n’est besoin de s’en convaincre à la lecture d’un dossier : il suffit de le vivre en direct. La plus grande réussite de Prémilhat est là. Une autre serait d’y faire venir un public plus important. L’an prochain si tout va bien ?

3 novembre 2011. Étiquettes : , , , , , , , , . En scène, Festivals, Mes nouvelles Nuits critiques, Rencontre de Prémilhat. 1 commentaire.

Clémence Chevreau, le plaisir qui le dispute à l’énigme

Clémence Chevreau, 28 octobre 2011, 5e Rencontre de la Chanson francophone, Prémilhat,

Clémence Chevreau, belle promesse de la chanson (photo Catherine Cour)

A tout le moins, la prestation de Clémence Chevreau restera et un moment fort et une énigme de cette 5e Rencontre. Chevreau est toute jeune femme et son art déjà intéressant, même s’il est à l’évidence perfectible. La voix est fragile, parfois approximative, mais il y a quelque chose en elle ou je ne m’y connais pas. Passons vite, sans irrespect, sur l’accompagnement de son frère Baptiste à la guitare. Trop léger, qui corsette sœurette en un format étroit où elle est souvent mal à l’aise. Le piano providentiel nous rend parfois justice du talent vrai de la jeune chanteuse. Qui chante autant ses propres chansons qu’autrui. Pas n’importe qui (Aldebert, Graeme Allwright, Gribouille…), pas n’importe quoi. C’est là que réside l’énigme. Comment, à son âge, 23 ans, chanter le terrible Non, tu n’as pas de nom d’Anne Sylvestre ? La jeunesse de la voix cingle plus encore le propos et paradoxalement fait naître un malaise. Comment quitter la scène (alors en duo avec Audrey Antonini), sans trac, sans peur au ventre, sur Berceuse à Bagdad de la même Sylvestre ? Remarquez, sur paroles et musiques de Clémence Chevreau, ne chante-t’elle pas Mourir enfin : « Fleurir dans la poussière / Croupir avec les vers / Ça a va être drôle vous verrez / Venez tous on va s’marrer / Pourrir dans un cimetière… » Là encore le sujet est singulier pour une si jeune artiste. Car rien de ce qu’elle chante n’est vraiment joyeux. Du reste, le récital commence par Engueulades, belle et forte entrée en matière, énergique. Que d’emblée, Clémence prend le contre-pied de tout : « Qu’est-ce qu’on s’en fout que la terre soit ronde / Peut-être que carrée elle pourrait mieux tourner / Si vous nous laissiez seulement l’imaginer. » Un regret ? Oui. Que, lors de son second passage à ce festival, lors du magnifique plateau du dimanche, Clémence ne nous ai pas régalé d’autres titres. L’occasion était pourtant belle d’aller plus loin avec elle…

Le myspace de Clémence Chevreau, c’est ici.

1 novembre 2011. Étiquettes : , . En scène, Festivals, Mes nouvelles Nuits critiques, Rencontre de Prémilhat. 4 commentaires.

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