Francesca Solleville… et celui qui meurt d’aimer

Francesca Solleville, vendredi 28 octobre 2011, 5e Rencontre de la Chanson francophone, salle des fêtes de Prémilhat,

Francesca Solleville (photo Catherine Cour)

Bien plus qu’un répertoire, c’est un florilège : Allain Leprest, Jean Ferrat, Anne Sylvestre ; aussi Gilbert Laffaille, Jean-Max Brua et Véronique Pestel, que des auteurs dont le nom est à jamais gravé au Panthéon de la chanson. Que des grands. Et cette rebelle-là, la Solleville, pour les porter avec force, détermination, rare élégance. Et des moments plus forts encore. Comme ce Nuit et brouillard chanté sans emphase, avec calme, sans nulle colère, la voix posée : d’autant plus efficace, impressionnant… Comme Vanina, comme Sarment, comme… Etonnante femme, vraiment, dans la fulgurance de la voix, du geste, qui convoque à elle la beauté du monde et la dignité de l’humain. Je ne suis qu’un cri chante Francesca, et c’est ça. On a tout dit d’elle, et sans doute pas assez, en tout cas rien d’équivalent à son talent : le vocabulaire s’épuise devant une telle femme, tout superlatif est superflu. Alors disons que c’était un récital de Francesca Solleville et on aura déjà tout dit. Si, ajoutons la prépondérance des textes de Leprest et de Ferrat, deux de ses frères d’Antraigues et d’entraide, de chanson et de vie. Eux sont partis, elle est restée.
C’est dire le cadeau de cette chanson inédite de Leprest, Le tami. Et de cette autre, l’ultime d’Allain, la der des ders, toutes guerres cessées, toutes luttes vaines, comme un dernier cri. Qu’il a offert à Francesca en juillet, avant de se pendre trois semaines après. Extrait :
« La langue bleuie, les bras ballants
Pesant l’oubli, le cœur moins lourd,
Trois p’tits tours autour d’un nœud coulant
Fiers capitain’s au long court,
Voyagent en cerf-volant
Priez pour les morts d’amour »

Francesca et Allain, en juin 2010 (photo M. Kemper)

Est-il heureux celui qui meurt d’aimer ? Filiation de grands poètes, ces ultimes vers ont quelque chose de François Villon, de sa Ballade des pendus… Comment vous dire l’émotion de Francesca, dépositaire d’un tel message, si poignant, si bouleversant, de ce devoir de mémoire qui désormais lui échoie ; comment vous dire celle du public découvrant à son tour l’aveu du suicide à venir, qui est venu, que nul n’a vraisemblablement su comprendre, à plus forte raison prendre aux mots ? Salle bouleversée, larmes qu’on peut retenir ou pas. Et ces mots qui résonnent et résonneront longtemps en nous : « S’enlacer, se départir / Pour le pire et pour le pire / Un vol aller, sans retour / Que vivent les morts d’amour. »

Publicités

30 octobre 2011. Étiquettes : . En scène, Festivals, Mes nouvelles Nuits critiques, Rencontre de Prémilhat. 1 commentaire.

Gilles Roucaute, sans conformisme aucun

Gilles Roucaute, samedi 29 octobre 2011, 5e Rencontre de la Chanson francophone, ferme de la Ganne

Gilles Roucaute, crucifié (photo Catherine Cour)

Roucaute fait son cirque et son cirque « est tout autant le vôtre. » Psychopathe, crucifié, Gilles Roucaute questionne la norme, les ressemblances, les dissemblances, la « malfaçon qui vous fascine ». Le cirque qu’il chante se veut conforme, qu’il dit, et il traque les faux-semblants. Conforme à quoi, à qui, à quel modèle ? « Je n’ai qu’un vœu : être conforme / Être dans les formes / Bien dans les normes / Dans cet univers uniforme. » Se couler dans le moule, sans relief aucun. Un monde où Y a rien qui s’passe… D’apparences non trompeuses, pas comme ces flics qui sont là pour te protéger et te font peur, « le doigt sur la couture des codes. » Peur, le mot est lâché qui reviendra, omniprésent, et trahit l’époque. S’en protège-t-on en taisant toute singularité, tout relief ? En faisant ce qu’on attend de vous ? « C’est comme vous voulez, où vous irez j’irai » chantait jadis Souchon ? Pas plus contrariant, sexuellement improbable, Roucaute affirme « J’ai le sexe que l’on me donne / Garçon, garçonne. » Comme on veut. L’amour s’en vient en fin de concert alimenter la thématique première, l’amplifier. Croustillant ajout quand il s’agit de la séduction, pas plus conforme que le reste, au protocole contrarié, qui n’appelle que le « Pardon ! » pour leitmotiv. Beau sujet vraiment, où Roucaute se joue des apparences. À ses propres textes, il en convoque d’autres, de Leprest et de Gainsbourg (Hôtel particulier), qui, loin de tout hommage, trouvent simplement, logiquement, leur place ici.
On applaudira sans mal un tel concert, même s’il reste à roder : c’est hier à la ferme de la Ganne qu’il se jouait pour la première fois. Aussi sûrement qu’on saluera les arrangements somptueux, et qu’on distinguera les trois complices de Gilles Roucaute, variation de guitares sensibles, réactives : François et Matthieu Verguet, aux guitares sèches et électriques, et Danijel Puhel à la basse, tous brillants. Ce petit festival de Prémilhat peut s’enorgueillir d’une telle avant-première, du haut de gamme, très haut vraiment.

30 octobre 2011. Étiquettes : . En scène, Festivals, Mes nouvelles Nuits critiques, Rencontre de Prémilhat. 5 commentaires.

Grimm : le conte est bon

Chantal Grimm, vendredi 28 octobre 2011, 5e Rencontre de la Chanson francophone, Ferme de la Ganne à Prémilhat

Chantal, toute grimmée (photo Catherine Cour)

« C’est l’histoire d’une poule / Et de petits grains qui roulent… » Grimée en vieille fermière, Chantal Grimm caquète son histoire. La poule va chanter, invitée qu’elle est à la fête, et s’en va d’un pas alerte. Comme pour les Musiciens de Brème, comme en plein d’autres histoires au déroulé semblable, chemin faisant, elle va fédérer à sa raisonnable aventure d’autres compagnons. Le cochon d’abord, qui se plaint de son animal condition, énumérant à l’envi ce qu’il risque de devenir prochainement : côtelettes et saucissons, petit salé et lard fumé… A choisir, il préférerait faire la fête mais « Il faut d’abord être invité / Nous allons d’abord regarder / Si ton nom est indiqué. » Et c’est à deux qu’ils s’en vont festoyer. Puis à trois, à quatre… la folle équipée se gonfle d’effectif. Le canard, la brebis, l’oiseau, la vache (« Je n’ai plus de lait / On va me donner au boucher ») … jusqu’au loup qui se pourlèche les babines à l’idée de cuisiner lui-même le festin que voilà. Chantal Grimm aime les contes ; avouons que nous aimons ce conte de Grimm. D’une simplicité confondante qui n’a d’égale que l’efficacité. Malgré la promesse du repas qui s’éloigne, le jeune public n’est perd pas une bouchée. D’une voix claire, efficacement secondée par son pianiste Sébastien Ménard, Grimm mène son arche à bon porc, cochon qui s’en dédit. Nous avions jadis chroniqué cette Fugue des animaux lors de la sortie de ce livre-cédé. Ne nous manquait que la version scénique. Si d’aventure Chantal se produit dans votre coin-coin, allez-y dare-dare. C’est tout bon-bon.

Autre histoire d’animaux que ce spectacle de la Cie Sens en éveil, mettant en scène Michel, gardien tout nouveau tout beau du zoo. Ça se nomme « Une journée au zoo ». Le directeur est retenu ailleurs et le jeune gardien, inexpérimenté, doit tout à gérer. Et tout est facétieux, insolite, limite magique, avec grand renfort de prestidigitation. Certes nous sommes loin de la chanson, si ce n’est la reprise du Lion est mort ce soir. Saluons tout de même ce très beau travail, grand sérieux pour énorme fantaisie.

29 octobre 2011. Étiquettes : . En scène, Festivals, Mes nouvelles Nuits critiques, Rencontre de Prémilhat. Laisser un commentaire.

Béa Tristan, nul ne la rattrapera

Béa Tristan, 21 octobre 2011, Viricelles,

Benoit Boulianne et Béa Tristan (photo Serge Féchet)

Ce furent pour certains les retrouvailles avec la belle et rebelle, chanteuse insoumise qui, jadis, il y a longtemps, claqua la porte au métier qui s’apprêtait à la porter aux nues, à condition que… Béa Tristan n’aime pas les conditions. Pas plus que les rétroviseurs. « Et je suis sortie de cette vie / Comme on sort de prison. »
D’autres ne la connaissent que de ces dernières années, par l’étonnante chanson qu’elle distille à nouveau, sur des routes sans plus de concessions. A la marge. Une chanson étrange, qui vous pénètre, un blues qui vous bouleverse comme rarement.
On pourrait croire à une musique toujours recommencée, longue litanie, envoûtement, hypnotisme… Il y a des concerts dont on ne retient que le chanteur et c’est déjà ça. Et ce récital-là, dont on retient l’ambiance, les paysages, l’odeur de gas-oil, de rutilantes carrosseries, et ces visages tourmentés où se lisent des vies. Et ces autres, radieux, qui n’en sont pas moins secrets. Des kilomètres de routes qu’on se refait. Et ces arbres, ces fleurs qui bordent le bitume, bougainvilliers et pivoines, ces goûts de thé et d’alcools forts. Ces atmosphères parfois légères, souvent lourdes, poisseuses parfois, vies d’hommes et de femmes au croisement des routes. Ces sentiments vrais, ces amours furtifs. Tout y est profond, tout y est bouleversant.
La contrebasse du québécois Benoit Boulianne, aussi discrète que précieuse, sculpte plus encore l’ambiance, fait ponctuation, pleins et déliés, soulignant avec délicatesse la voix ferme et rauque et cette femme, dont la gorge fait insolite caisse de résonance.
J’ai déjà écrit sur Béa Tristan. J’écrirais encore. Il y a des artistes sans mystère dont on a vite fait le tour : y’en a plein mon garage. Et d’autres, dont elle, qui laisse « son odeur comme on laisse un pourboire. » L’odeur est enivrante, entêtante. Qui déjà s’est enfuie, loin sur la route : « Trouves-moi une bagnole / Qui roule vite, vite. » Nul ne la rattrapera, pas même moi.

Le site de Béa Tristan.

24 octobre 2011. Étiquettes : , . En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. Laisser un commentaire.

L’Espoir Williams : un poing, c’est tout !

L’Espoir Williams, 17 octobre 2011, 11e festival « Attention les feuilles ! », Auditorium du CRR à Annecy,

Bouchery et Gaillard, ça redonne espoir (photo d'archive DR)

J’ai le souvenir d’un journaliste qui déteste qu’on chante le poing levé. Utge-Royo et Paccoud sont ipso facto, par lui, honnis. Solleville aussi, sans doute. ‘Doit pas aimer non plus L’Espoir Williams, le collègue : le poing s’y lève à chaque chanson, à mesure de l’indignation, de la révolte. Le poing et le coude, tant il vaut mieux lever ça que baisser les bras. Cette chanson-là, c’est bien plus Mélenchon se mettant en gosier des vers de rouge qu’Aubry et Hollande se disputant le pâle rosé d’un futur Elysée. Bouchery et Gaillard disent chanter « des vertes et des pas mûres » : je ne sais s’ils parlent aussi de Joly et d’Hulot…
Dominique Bouchery et Emmanuel Gaillard, donc. Bouchery à l’accordéon, et le grand Gaillard faisant le poing. Comme deux presque pochtrons, dans un bar, rue du Colonel-Fabien. Ils devisent sur l’économie et se refont les cours de la bourse, d’autant que les leurs sont vides et qu’en plus madame est partie : « Quand se fissure le ciment / Quand l’amour perd son fondement / Un seul remède : le divorce ! » Une de perdue… On en trouvera d’autres, même s’il faut fureter chez les thons, y exhumant La beauté des laides.
Amour donc, un peu, mais j’y reviens : économie. De moyens certes (ici c’est pas la scène du prix Constantin) mais soucis d’en parler et de comprendre. De décrypter ce monde fou même s’« il n’est pas de bon ton / d’avoir des opinions. » Ils nous feront même une chanson sur le P.I.B. Ça pourrait être de cette philosophie de bout de comptoir chère à Jean-Marie Gourio. Mais ça va plus loin. Très loin des pages saumon du Figaro, nos deux compères décryptent à tout va à l’aune de leur bon sens. Donnez-leur Bercy qu’ils l’enchanteraient ! Bercy beaucoup.
Bouchery et Gaillard chantent et commentent. Sur la mondialisation, le pacifisme, sur ceux qui héritent et quelque peu irritent, sur ce Japon qui à nouveau irradie de bonheur, sur ce désargenté qui vit dans son Car sweet car, sur ces fous de Dieux (« Que de crimes / Ne commet-on pas / Pour un dieu / Qui n’existe pas… »), quitte, au comble de l’horreur, à  faire un méchant et fort injuste sort au Lipton Yellow. Ces deux anarchisants ne respectent rien. Ou pas grand’chose. Si, et encore, quand ils nous présentent leurs oncles adoptés, leurs oncles adorés, leurs oncles incarnés, avec Brassens au-dessus du panier, de la mêlée. L’Espoir Williams, c’est ça. C’est l’espoir, ténu, de remettre le monde dans le bon sens. Rien que des propos simples et rien de simpliste. C’est aussi prendre la chanson pour ce qu’elle est, ou ce qu’elle devrait être, intelligente et responsable. Citoyenne. Y’a pas besoin de grand renfort de showbiz pour ça, pas même de micro. Seulement d’un accordéon, d’une caisse de bois qui fera résonance, et de deux forts en gueule et doux en mélodie… Elle est pas belle, la vie ?

Le site de L’Espoir Williams, c’est ici. Lire aussi, sur NosEnchanteurs : « Bouchery fine et poire Williams »

 

18 octobre 2011. Étiquettes : . Mes nouvelles Nuits critiques. 3 commentaires.

Hervé Lapalud, de passage…

Hervé Lapalud, 13 octobre, Médiathèque Louis-Aragon à Firminy,
Reportage photographique de Maureen Boissier.

Deux poteaux, un fil d’étendage où un poisson bleu sèche. Et deux boîtes de hareng pareillement pendues. De chez Pilchard, mécène attitré du chanteur. Ainsi que deux koras et d’autres plus petits instruments, comme cet insolite dosongoni et cet espèce de cocotte-minute au doux nom de garrahand (eux le surnomment le « casque de Bourvil »…). On est ici. Et ailleurs. A Madagascar sans doute… « Si tous les gars du monde / Voulaient s’donner la note… » : dès la première chanson, c’est voyage. Et échange. Kora vs diatonique, ma culture contre la tienne. Ce ne sera pas concert, ou pas tout à fait : plus un partage. Lapalud c’est ça. D’abord le sourire dont, comme sa casquette, jamais le chanteur ne se dépare. Et cette voix chaude, accueillante, fraternelle. Des terres malgaches au lac Saint-Laurent, il véhicule son art, restitue un peu de ce qu’il a appris. Et nous livre au passage toutes ses nouvelles chansons, celles pas encore sorties, dont l’oreille n’est pas encore coutumière mais les accueille avec le même plaisir, avec rare évidence. Le disque sera bien…
Le « facteur de chansons » que dit être Hervé Lapalud est taillé du même bois que les meilleurs folk-singer. Il y a du Graeme Allwright en lui, du Dick Annegarn aussi. Que des voyageurs qui vont au-devant de l’autre pour apprendre de lui. Que des sages. Y’a aussi, permettez-moi, du Steve Waring en Lapalud, ce côté enfantin de la chanson, dont on tire du lait, dont on tire du miel. Il y a en lui la promesse de beaux lendemains et la reconnaissance des anciens. Et cette très belle chanson aux disparus : « C’est le requiem de ceux qu’on aime bien / Qui prendront pas la peine de se lever demain », dédiée à plein de gens, à Brel comme à Riffard, Brassens et Caussimon, Ferré comme Matthieu Côte… « J’vous dit que j’vous aime / Pendant que j’vous ai sous la main ! »
Lapalud est sur scène avec son copain et complice Jonathan Mathis. Entre eux tout fonctionne d’harmonie. Y’a du silence entre les notes, de la respiration entre les mots, y’a le grand large, le sourire des gosses, la mélodie des peuples. Les voyageurs qu’ils sont ne sont pas avares d’échantillons ni de rêves et d’espoir pour damer le pion à la réalité. Car « On a marché sur la lune. Et après ? » Après, qui sait, « On marchera sur la terre » Avec eux pour compagnons de randonnées, à chanter « Nu cœur, nu pied, nu cul / Sur la terre je suis venu » en s’accompagnant de tous objets qu’on trouvera et transformera, comme eux, en sanza, à s’en ruiner les doigts.

Le site d’Hervé Lapalud, c’est ici. Et son myspace c’est là.

15 octobre 2011. Étiquettes : . Chanson sur Rhône-Alpes, En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 1 commentaire.

En Marchet, en marchant..

Florent Marchet, 1er octobre 2011, Le Sou à La Talaudière,

Florent Marchet (photo d'archive Jean Lanquetin)

Deux fenêtres sur blanc paysage de montagne. Dehors, il neige. Le feu crépite dans la cheminée et la peau de l’ours, tué depuis longtemps, s’étale devant nous. Telle est la pochette du dernier disque de Florent Marchet, tel est ce visuel de scène. Etonnez-vous alors que la première chanson soit Courchevel… Belle entrée en scène, sur cet espace finalement étroit, plus chaleureux encore.
Restons trois minutes sur Courchevel, justement, le pendant montagneux des Vacances au bord de la mer de Jonasz : un petit bijou sensible, constat de classe, admiration, envie (« Nous on restait là, on n’avait pas la chance / Ma parole, on n’avait pas les mêmes vacances ») même si Marchet est plus complexe encore et que s’y jouent dedans d’autres drames, portrait idéal sapé de l’intérieur.
Voilà donc Florent Marchet, attifé comme on ne saurait plus le faire, entre ringard et bobo : pantalon trop court et chaussettes trop rouges, jacquard sans manches d’un orange flamboyant, chemisette blanche, cravate. T’as l’look, coco ! Et sa moustache qui ferait tâche, sauf qu’on s’y fait, tant le personnage est attachant, tant l’artiste est probant, humain tant dans sa relation au public que dans ses mots, ses vers, ses portées. Il y a un peu, pas beaucoup, de Delerm en lui. En plus chaud, c’est le feu crépitant. Et beaucoup de Souchon, dans la justesse, la tendresse, retour sur soi et empathie des autres. Dans la cruauté de ce monde : « Et au fait, on t’a pas dit / La charrette t’en fais partie. » Sans être tout à fait chanson sociale, celle de Marchet saisit l’air du temps, le mal être de l’époque. C’est brillant et tout est bon. Bon comme l’est le bon pain.
Marchet c’est essentiellement pop, pop mâtinée de rock. Juste équilibre (encore que, parfois…) entre la voix portée de mots fragiles et les instruments, agréable hymen de son et de sens. Avec son lot de tubes pour qui écoute Inter (à croire qu’il est de toutes les play-listes). Comme cet Eicher inconstant, qui a des hauts, qui a des bas… De Narbonne-plage à Rio Baril, on ne voyage pas loin, Hors-pistes certes, mais on avance, c’est une évidence. Déambulations dans les vies, dans « les poubelles de l’amour fraternel », de p’tites choses sympa en grands drames. Le monde nous est familier, ici chanté avec profondeur, douceur et presque lyrisme. Rien à redire.
Après moult rappels, le concert fini, on s’en va, ravi. Comme si on portait jacquard et moustaches, pas peu fiers, en Marchet, en marchant.

Le site de Florent Marchet, c’est là.

3 octobre 2011. Étiquettes : . En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. Laisser un commentaire.

Claudine Lebègue en zone concertée

Claudine Lebègue, 29 septembre 2011, Le Pax à Saint-Etienne,

Claudine Lebègue hier sur la scène du Pax (photos Hélène Bruyère)

Amazone. Dans sa zone. « A ma zone » dit-elle, chante-t-elle. Rarement oeuvre d’artiste n’aura été si personnelle que celle-ci. De sa naissance concomitante avec son quartier, ce « terrain vague grand comme un champ à faire pousser des gratte-ciels. » Elle, ses frères, ses soeurs, tous conçus dans le noir d’un labo-photo, entre asa et din, entre révélateur et fixateur, entre bain d’arrêt et pertes des eaux. Un terrain vague, des immeubles qu’on plante et qui poussent. Pas de passé, pas encore de cimetière, pas de racines, simplement une histoire à inventer, des relations humaines à façonner, à tisser, dans un patchwork de vies, de cultures, de langues. La zone, c’est sa vie. C’est Villeneuve-la-Garenne, dans le 92. C’est là, pile là, où vécu Jean-Baptiste Clément, où est né ce Temps des cerises, gais rossignols et merles moqueurs. « A ma zone » c’est cette vie de gamine, d’adote, dans ce quartier-là. Des souvenirs grouillant d’anecdotes, suintant de pures émotions. A tout prendre c’est la vie ; c’est la sienne, passé retrouvé, recouvré, assumé. Et on y est bien, on s’y sent bien.
Ce spectacle, Claudine Lebègue l’a créé depuis plus d’un an, seule en scène, entre soufflet à bretelles et bidons, bidons, pas bidonville la zone mais pas loin. Voilà qu’« A ma zone » vient de faire sa mue, au sortir d’une résidence au Pax de Saint-Etienne, invitée qu’elle fut de Carotte-productions. Lebègue n’est plus seule dans les artères de sa mémoire : sa zone est désormais concertée, deux musiciens l’ont libérée de ses gestes, restitué sa fougue. Et c’est en amazone qu’elle revient, en combattante, presque guerrière, en animal. Ses mains ont beau ne pas être gantées, elle fait comme boxe, aux arguments frappants. Elle est là, devant vous, tendre, drôle, tragique parfois, toute tournée vers cette zone aimante, ce pôle magnétique. Que du vécu, que des photos à émotion sensible, à émulsion à fleur de mots. Des photos de pas vu, pas entendu ailleurs, loin des clichés de banlieue, de toute caricature. « La vie ça s’fait pas, ça s’prend » et Claudine a pris, à tout prix. Longtemps après elle restitue, mot pour mot, émotion pour émotion. Avec sa vision de gamine, avec son retour d’adulte, pesant la chance d’être née là-bas, d’avoir vécu ça, amazone « avec tes seins comme une armure / entre Saint-Denis et Saint-Ouen / t’as d’l’allure, j’te jure. »
Il suffit d’une résidence pour faire d’un spectacle presque un autre, pour l’envisager autrement. Il a suffit de Michel Taïeb à la guitare et d’Alexandre Leitao à l’accordéon, magnifiques de talent à sculpter des ambiances sonores débridées, electro-jazz-musette, de cet espace retrouvé, pour que Lebègue redevienne et chanteuse et comédienne, premier rôle dans le film de sa vie. Savez-vous vraiment Claudine Lebègue ? Savez-vous cette bonne femme en scène, incroyable, merveilleuse, bouleversante ? Si les programmateurs daignaient se déplacer et programmer, ils constateraient les yeux du public à sa sortie, qui a dans son regard le ciel de Gagarine et toute la bonté du monde. Et des bâtiments de béton devenus de confortables cocons : suffit de les meubler de sentiments, de compassion, d’empathie. D’amour, oui. Lebègue est exemplaire, qui nous donne tout et reçoit en retour. Un tonnerre d’applaudissements !

A noter : Claudine Lebègue dans « A ma zone » du 13 au 15 octobre à A Thou bout d’Chant à Lyon. Le site de Claudine Lebègue.

30 septembre 2011. Étiquettes : . Chanson sur Rhône-Alpes, En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 1 commentaire.

Le vent dans les voix d’Évasion

C’était l’an passé au off d’Avignon, théâtre Les Lucioles, pour leur nouvelle création, Du vent dans les voix. Qui sort ces jours-ci en bacs, dans une version CD + DVD.

« Tant qu’il y aura des hivers / Il y aura des printemps… » (photo DR)

Vingt ans qu’elles chantent et nous enchantent, qu’elles colorent la chanson des atours du monde, qu’elles abondent notre réflexion des espoirs, de la douceur et de la colère des peuples. En version française comme en version originale arabe ou catalane, russe ou brésilienne, en breton comme en espagnol, en japonais comme en des tas de langues et idiomes parlés dans chacun des continents. Vingt langues au total…
On les a vues grandir, prendre la nécessaire assurance. On les a vues un jour tenter leur propre langue française, maternelle ou d’adoption pour dire sans ambages ce qu’elles ont sur le cœur. On les a vues, soutenues dans leurs différents spectacles, à chaque nouvelle étape.
Et les voici, vingt après le phénomène socioculturel où elles furent alors cantonnées, ghettoïsées presque. Les filles sont depuis belle lurette devenues femmes, plus même : grandes dames. Là, elles se permettent Du vent dans les voix. Et plus encore de la joie, du ludique et du rire dans leur tour de chant.
Ce sont elles, Laurence, Anne-Marie, Nathalie, Soraya et Gwenaëlle, qui vous accueillent et presque vous placent, parées de leurs chants de bienvenue. Délicate attention vraiment… Puis alternent des chants indignés par la marche du monde et d’autres de joie, dans une légèreté nouvelle, presque inespérée. C’est sans doute là que l’Évasion nouveau est à trouver. Sans être cour de récréation, la scène est cette fois-ci comme aire de jeu et les chanteuses gamines, complices, camarades de jeu. C’est joyeux, sans jamais rien abdiquer du fond, sans oublier propos cinglants et chansons. C’est vrai qu’on peut rire à gorges déployées en « canta la liberta » !
Nos cinq ne nous parlent que d’elles. Et par elles que de nous. De leurs désirs d’avenir quand, ensemble, toutes jeunes filles, elles s’y voyaient déjà. Rêves fous d’amour et de richesse, de gloire, de bonheur assurément. De liberté, d’égalité, de fraternité… Toutes, point de départ, ont grandi dans le même quartier. Et chacune, à partir de là, de se farder le réel, de réinventer autre chose, marin en haute-mer ou Gavroche ou épouse du Che… « Tant qu’il y aura des hivers / Il y aura des printemps… » Les filles sont étonnement mobiles, gagnant tout l’espace à leur cause, à leurs jeux, leurs déambulations. Même le clavier de Serge Besset est mobile, qui va, qui vient, glisse sur cette piste nappée de notes, inondée de chants. Par des chansons en d’autres langues, on peut avoir la furtive impression que nos cinq baissent la garde, butinent le futile. Il suffit d’un texte pour savoir que notre distraction n’est pas la leur, que derrière des notes joyeuses se cachent toujours, avec le même entrain, des mots acérés, résolus. Elles se parent des langues et des cultures. Des religions aussi ? « Que de crimes ne commet-on pas / Pour un dieu qui n’existe pas ! » reprennent-elles à Entre 2 Caisses. Avec la même assurance, avec leur force multipliée, elles empruntent pareillement à Bühler son Vulgaire. Car la première liberté qu’elles ont en tant que femme est celle de la parole : elles disent et chantent sans entrave.
Sûr que leur chant ne passera pas souvent à la télévision, qu’il ne participera pas à l’Eurovision de la Chanson (l’imaginez-vous en direct devant toutes les nations ?). Sur que leur rêve de liberté n’est paradoxalement pas grand public, mais qu’il est doux à nos oreilles, qu’il est salutaire à nos vies. Qui plus est sans violence, avec le sourire, la gaieté. Dieu que ce combat est joli…

Évasion, Du vent dans les voix, 2001, Vocal26/L’Autre distribution. Sortie de l’album le 12 septembre. Le site d’Évasion, c’est ici. Evasion donnera un tour de chant à cappella sous les platanes de la Bastide de la Salle, à Bouc Bel Air (13), le dimanche 18 septembre à 18h, festival « Voix sous les Platanes ». Trois concerts gratuits du groupe Evasion en Ile de France : le mardi 20 septembre à la salle Jean Mermoz d’Ecuelles (77), le mercredi 21 septembre à la Maison des Métallos, 94 rue Jean Pierre Timbaud, 11eme à 20h, le jeudi 22 septembre à la salle polyvalente « La Campélienne » de Champeaux (77). Les 20 et 22 sont organisés dans le cadre de la présentation de saison de Act Art 77, ouverture des portes à 19h30. Le 21 est l’occasion de fêter la sortie de ce 6eme et double album/dvd d’Evasion.

10 septembre 2011. Étiquettes : . Chanson sur Rhône-Alpes, En scène, Lancer de disque, Mes nouvelles Nuits critiques. 2 commentaires.

Radix troque la chanson pour l’humour

Humoriste chanteur, le Radix (photo DR)

Fred Radix, 14 mai 2011, Le Pax à Saint-Etienne,

Qu’était donc notre Radix devenu ? Le chanteur de Saint-Julien-Molin-Molette s’était fait rare ces derniers temps. Même son dernier album, Mélodynamic show, en 2009, sorti dans une grande discrétion, sans promo, sans presse. Que nous préparait-il donc ? Une mue ! De chanteur humoriste, Fred Radix vient de passer à humoriste chanteur. La différence est de taille. Les salles pour l’accueillir ne seront plus franchement les mêmes, le public en partie non plus. Bon, notre natif d’Annonay a débuté sa carrière dans la rue, par le théâtre de rue précisément. Et s’est singularisé longtemps par ses spectacles à domicile, précurseur qu’il fut en cette relation aussi directe qu’étonnante entre créateur et consommateur.
Son nouveau spectacle, Are you Radix ?, est un one-man-show où, justement, Fred va vous narrer ses mille péripéties, son curriculum vitae, ses cent métiers. Enfin, ceux qui l’arrangent, ceux prétextes à ample démonstration… et à chansons. Car, chassez le naturel qu’il nous revient au galop, avec guitare et ukulele. Il a ainsi été siffleur. Et envoyé spécial. Champion du monde chanson rapide (vingt-cinq chansons en une minute trente, là, devant nous, il bat son propre record), animateur de vente (« Aujourd’hui, dans votre supermarché, c’est la journée de la tête de veau »), chanteur de balloches et même chanteur de rock. En fait plein de prétextes pour pousser la chansonnette, montrer son érudition chanson, faire le beau, la star. Et mettre dans sa poche le public. Qu’il sollicite chaque fois, pour un oui, pour un prénom. Pour gonfler des ballons même. Radix est étonnant, épatant, même si ça se sent que ce spectacle est en rodage, qu’il sent le neuf, qu’il doit se peaufiner. Notre Radix est aussi beau que le plus beau des humoristes, comme un Tex en classe supérieure. Qui plus est enviable imitateur. Ses sketches sont aussi, parfois, l’occasion de disserter brièvement sur le monde. En deux trois mots il se culpabilise sur le prix de son costume, acheté à prix d’or et fabriqué à vil prix à l’autre bout du monde. Furtivement ça pourrait faire songer à un directeur du fmi que les médias aiment à brocarder ces temps-ci. Si on savait…
On s’y fera, c’est comme ça, Radix est perdu pour la chanson, pour les concerts, au moins pour un temps. Implacable loi des vases communiquants, ce que la chanson y a perdu, c’est l’humour qui l’a gagné. Are-you Radix ? Yes !

Ce billet a été préalablement publié, à la mi-mai, sur le Thou’Chant. Le site de Fred Radix, c’est ici.

29 août 2011. Étiquettes : . En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. Laisser un commentaire.

Leprestissimo !

Retour sur ce spectacle collectif créé en début de cette année sur la région Rhône-Alpes, joué cette fois-là lors du festival Les Poly’Sons à Montbrison… L’article original a été publié, sous le titre « Leprest en paquet cadeau » dans le Thou’Chant de février 2011,

Sur la scène du Théâtre des Pénitents, à Montbrison (photo Yves Le Pape)

Offrir un (somptueux) écrin aux chansons d’Allain Leprest, tel est pour beaucoup l’objet de ce Leprestissimo. Des copains se sont cotisé pour ce cadeau-là, ne ménageant ni leur temps et leur (évident) talent.
Oh, ils ne sont pas seuls, d’autres avant eux ont eux-aussi additionné leur art pour se faire interprètes de cet (immense) auteur. De Gérard Pierron à Anne Sylvestre, d’Adamo à Jacques Higelin, de Jamait à Clarika, ils furent nombreux à rendre hommage au maître. Et la liste est longue des autres postulants dans la file d’attente. Hommage, le mot est lâché. Qui plus est du vivant de Leprest. De l’inédit en ce métier où il faut d’abord passer par la case trépas, troquer le vin pour la bière, pour se voir (enfin) célébrer. Il y a donc eu ces disques. Et puis le spectacle collectif Le bonheur est dans Leprest. Mais rien n’étanche cette soif de tels et mythiques vers. Et Gérard Morel et Romain Didier ont voulu, à leur tour, mettre en scène Leprest. Dont voici les mots sertis en Leprestissimo.
Sur scène, cinq personnages. Non en quête d’auteur, ils l’ont et c’est le dessus du panier. En quête d’ivresse et d’amour sans doute. Dans le grand livre des portées d’Allain, ils ont chacun tiré quelques textes et nous les offrir, parfumés plus encore, enrubannés, endimanchés. Avec de ces duos qui seront autant de souvenirs mémorables, que fixent les pixels de dizaines d’appareils photo.
Il y a Gérard Morel, avec son ventre ou son accordéon, c’est selon. Et Romain Didier, le compositeur, l’ami de toujours s’il en est, ici devant son long piano noir. Il y a Katrin Wal(d)teufel, la « cello woman show », frêle femme-violoncelle, cheveux et sourire ébouriffés. Et Elsa Gelly, dont on ne connaissait alors la voix que par les chansons de Roca. Il y a enfin Hervé Peyrard, le chanteur du groupe Chtriky, guitare et saxo. Et quatre grands gaillards qui astiquent les cuivres et soufflent dedans. « C’est pour l’amour, pas pour la gloire, qu’on vient vous voir. » À Peyrard et Morel l’entame, le prime vers : Où va le vin quand il est bu. Puis Elsa Gelly : « Nue, j’ai vécu nue / Sur le fil de mes songes / Les tissus du mensonge / Mon destin biscornu. » Dès le début, on sait le bonheur de cette soirée-là, le don de ces interprètes. Cinq artistes et de multiples combinaisons qui, parfois, envisagent des textes d’anthologie en d’autres facettes, par de nouveaux éclairages. Quand Katrin se fait rockeuse, quand Gérard évoque la maman de Sarment que nous ne connaissions que par le truchement de Francesca Solleville ou d’Anne Sylvestre…
J’en reviens aux duos car ce sont ceux-là qui marquent plus encore. Quand Wal(d)teufel et Gelly, un peu à la manière des demoiselles de Rochefort, chantent ensemble Le Ferrailleur. Quand Didier et Gelly évoquent La Retraite. Quand tous, sentencieux, graves, se font SDF. Quand, quand… autant de chansons, autant de souvenirs forts. Duos, trios, parfois quintet de chanteurs sur Adieu les hirondelles ou Mont Saint-Aignan… Tout est bon, vraiment…
Tant que, Leprest ne m’en tiendra sans doute pas rigueur, il ne manque pas : il est là, au mitan de ses mots et c’est presque pareil. Il est démultiplié dans les mains d’Hervé Peyrard, le sourire toujours malicieux de Gérard Morel ; il est dans les tuyaux du Quatuor Panam, sur les touches de Romain Didier, la guitare électrique d’Elsa Gelly et l’archet de Katrin Wal(d)teufel. Comme le sucre, invisible et de partout, dans le pousse-café. Et en nos cœurs.


Ultime (? !) représentation du Leprestissimo le 7 octobre au Théâtre de Bourg-en-Bresse (Ain)

16 août 2011. Étiquettes : , , , , , . Chanson sur Rhône-Alpes, En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 1 commentaire.

Lavilliers, partout chez lui

Pouvais-je encore narrer Nanar après avoir tant écrit sur lui ? Je ne sais mais il m’est agréable de passer le témoin à une plume amie, Antonin Bellegy, pour relater le concert du Stéphanois en ses terres. Et puisqu’on parle de lui, signalons ce brillant papier d’Emmanuel Lemieux sur le livre « Les vies liées de Lavilliers » paru ce matin-même sur le site « Les influences ».

"C'est la grande marée, la grande marée..." (DR)

Bernard Lavilliers, 6 juin 2011, festival Paroles et musiques à Saint-Etienne,

Mais quelle drôle et stupide idée vraiment de garnir de chaises la fosse du Zénith pour un concert de Lavilliers, qui plus est dans sa ville ?! L’âge du capitaine sans doute (qu’il ne fait pas) qui ne prédispose nullement  de celui de son public, toujours « jeunes et larges d’épaules, insolents et drôles »
C’est sous les lumières aux couleurs Jamaïcaines et Brésiliennes que l’enfant du pays clôt ce festival. « Ici, c’est toujours particulier » se plaît  à nous dire cet oiseau de passage entre les crassiers de sa terre natale. Alors il fait toujours en sorte de le marquer d’une empreinte si particulière qu’on en sort toujours heureux, emplis de rêves et de voyages tel un Blaise Cendrars à la conquête de L’Or. L’engouement du public est à la hauteur de l’extraordinaire punch de l’artiste, si bien que dix secondes à peine ont eu raison de ces satanées chaises, mobilier encombrant et incongru qui sied mal avec un tel concert… L’excellent Benjamin Paulin ne croyait pas si bien dire en préambule de cette si belle soirée : « Si les fleurs ne suffisent plus, dites-le avec des flingues … » Rester assis devant Lavilliers, c’est comme Rio sans son carnaval, une colère sans Ferré, une tendresse sans femme : il manque quelque chose…
Bernard a revêtu sa veste du « Che » pour fendre le parterre du Zénith par deux fois, au travers même de la foule, telle la lame aiguisée de la machette en forêt tropicale. C’est bien là le mot : «  tropical ». Les persiennes en fond de scène nous donnent l’illusion d’une terrasse à peine ombragée où se sont intimement posés, là, les sept multi instrumentistes qui ont totalement subjugué le public et porté l’artiste en un sur-mesure magistral. Les arrangements nous font redécouvrir son Saint-Etienne, voguer sur La grande marée, jouant des émotions comme un poème si bien récité, que personne ne savait plus où donner de la tête et de la bête, des jambes et du cœur. Tout le monde en a gros à la sortie de scène du fauve d’Amazone. L’ovation du second rappel encore marqué par l’extrême justesse d’un Attention fragile, à fleur de peau, laisse planer le sentiment d’un accomplissement et d’une aisance artistique devenue ce jour intemporelle. Qu’il soit à Fortaleza, à Paris ou à Saint-Etienne, sur une scène ou sur une simple terrasse face à la mer Caraïbes, Lavilliers est chez lui, posé comme un sceau sur un parchemin qu’on aime tant relire, inlassablement.
« Je ne suis pas un artiste qui ferme les yeux » nous lance-il encore, le sourire tranchant en coin tout en fusillant du regard une salle déjà conquise : « Vous êtes beaux comme la mer ! »
Peu importe si nous avons fermé les yeux, nous avons tous pris ce train avec lui, et ce bateau, et cet artiste qui nous fait tant rêver…
Antonin Bellegy.

7 juin 2011. Étiquettes : . En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 1 commentaire.

D.U.O, le retour de deux Wriggles

Zerbib et Réjasse, efficace et probant duo (photo DR)

D.U.O, 3 juin 2011, festival Paroles et musiques à Saint-Etienne,

On les a connu revêtus de la rouge tenue des Wriggles, paraître de clowns pour chanson alors étonnamment nouvelle, dans le fond comme dans la forme, d’une efficacité dont on n’a pas encore fini de mesurer toutes les conséquences telluriques. Il y a six ans, Franck Zerbib et Antoine Réjasse ont quitté les copains pour la promesse de nouvelles aventures. Franck s’est essayé longtemps à la carrière de chanteur, sous son propre nom, avec, parmi ses musiciens, le fidèle Antoine. Pas mal de maquettes, un cd (A un poil près, où il pose nu sur la pochette) et l’amorce d’un fan-club. Mais la formule ne fut jamais tout à fait convaincante. Et nos deux amis, Antoine et Franck, remettent l’outil sur l’établi en créant D.U.O, tout simplement, comme une évidence longtemps cachée, additionnant leurs voix et leur expérience de la scène. Ils ont, là, visiblement trouvé la bonne formule, le juste dosage, l’élégante posologie.
Habitué sans doute à ce qui flashe, Zerbib est sapé comme un prince, chemise et veste d’un même tissu, larges marguerites que les filles effeuilleront plus tard, à la dédicace. Ah Le goût des filles !, ouï jadis chez les rouges, seule reprise de ce spectacle : « Une reprise de nous ! » « Elle a bon goût la peau des filles / De l’épaule aux genoux des genoux aux chevilles / On croque dans la chair de leurs fesses / Elles ont bon goût les filles et leurs caresses. » Tantôt l’un, tantôt l’autre, notre duo alterne : tous deux sont chanteurs, tous deux sont guitaristes. Qui plus est captivants, même si on sait, on sent que c’est encore perfectible.
On tentera – juste pour l’avoir fait – le parallèle entre Volo, lui aussi né de la cuisse des Wriggles, et ce D.U.O. L’un est plus cérébral, plus intérieur sans doute ; l’autre à l’évidence plus direct, plus accessible, qui plus est souvent drôle. Mais chacun des deux explore un univers proche, celui du quotidien et de ses menus et grands tracas, déprimes et amours inclus. Au quotidien, Franck nous chante ce gosse teigneux, haïssable, qui ne voit en sa mère que celle qui va lui payer ses caprices : « Je ne veux plus qu’on me gronde parce que tu n’as pas d’argent ». Il chante l’amour (« Elise a la bouche sucrée / Je m’y caramélise ») et déshabille ses actrices. Antoine et Franck nous entretiennent de l’amnésie par une chanson habile qui renverse les rôles, comme un alzheimer à l’envers. De vacances à la Grande Motte (« Si ça vous botte nous ça nous broute »). Et du temps qui passe, des repères de nos vies, de la séparation aussi… : « Toi tu veux tout qu’on garde / Et moi j’veux tout qu’on jette / Tu vois regardes / On n’arrête pas d’se prendre la tête ». C’est peut-être là le sommet de ce répertoire, des mots bouleversants de justesse, une grande chanson.
Les deux font constante promotion de la-chanson-française-à-texte-authentiquement-en-couleurs, tant que ça un devient un leitmotiv, un gimmick. Au-delà du comique de répétition, c’est quand même une déclaration d’intention, un postulat, leur réalité. Quand Antoine entonne Brassens et ses Oiseaux de passage, quand Franck cite Marc Ogeret, ils actent leur famille et leur devenir. Revers de la médaille, c’est pas demain la veille qu’ils passeront sur Inter ni se liront sur Les Inrocks.

6 juin 2011. Étiquettes : , . En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. Laisser un commentaire.

Batlik et Thomas Pitiot, l’engageante fusion

Batlik Thomas Pitiot (photo d'archive Pixxxo)

Batlik et Thomas Pitiot, 2 juin 2011, festival Paroles et Musiques à Saint-Etienne,

On pouvait ne pas être totalement convaincu par le disque éponyme qui a précédé cette tournée, La place de l’autre. Pitiot y fait cinq titres, Batlik cinq autres. Et tous deux se partagent Ma môme, de Ferrat. Un disque original certes précieux, mais dont il manquait peut-être la pratique de la scène, et cette fusion qui vient maintenant, puissante, gracieuse, évidente, partage d’arts et de talents comme il est rare à ce point.
C’est un partage, oui. Autant qu’un numéro à deux. La gouaille, tchatche colorée de Pitiot, jamais avare d’un mot, d’une phrase, d’une blague, de considérations sur tout. Qu’on retrouve en des chansons grouillantes de vie, peuplées de monde, du monde entier. Et Stéphane Batlik, grande économie de mots, non dans les cordes mais dans les siennes, à toujours accorder sa guitare, laissant de bon gré Pitiot tenir le crachoir, concédant juste quelques timides bribes…
En fait le choc de deux sensibilités, de deux émotions, simplement pas pareilles dans la forme, une tournée vers l’extérieur, l’autre vers l’intérieur. Mais une seule et quasi indivisible dans le fond. Tous deux sont dans cet « Occident clinique », cet « universalisme en peau de chagrin », tout englué de ces « emmerdes sous le bras / ses problèmes de cœur / ses problèmes de fric / ses problèmes de cul / et d’assedic. » Batlik est simplement plus en voyages intérieurs, explorant par les scansions de son chant le dedans, le tréfonds des gens et des sentiments.
On se dit (c’est facile après coup) que cette rencontre était évidente, non que chacun guigne la place de l’autre, non, mais cette communauté de moyens transpire d’une même vision des choses, de propos chargés de sens, d’une pareille posture face à l’imposture de ce monde. Comme quand Pitiot évoque, avec une violence contenue, Rama Yade, langue de bois et démago qui, toujours, voyage en première : « Tes amis à toi envisagent la négritude dans les charters ». Ou qu’il évoque Le village de ton grand-père où on a jadis tiré sur les tirailleurs qui réclamaient leur dû. » Où qu’il nous compte encore Petite Craquette… Comme quand Batlik lance : « Quand t’auras fait poursuivre / basanés, pauvres et coléreux / pour que Oui-oui puisse vivre tranquille au pays des vertueux… » C’est pareil, seule la singularité, la patte des mots, les pleins et les déliés diffèrent, pas le regard. Le rendu, pas le ressenti. Le sang qui globule et bout dans leurs veines est le même, leurs guitares sont semblablement machines à tuer les fascistes. Chacun chante ses propres textes, certes, mais chacun abonde dans l’univers de l’autre, chacun ramène sa science et son art dans les portées de l’autre, chacun prend, un peu, la place de l’autre. Pour mieux se situer sans doute dans ce monde où nous-mêmes cherchons notre place, notre utilité.
Il y a en ce récital l’amitié, la complicité, le respect, l’écoute… Et deux guitaristes doués à l’envi. Tout ce qu’on savait déjà de Stéphane Batlik et de Thomas Pitiot est là, dédoublé, démultiplié. Aucun des deux ne joue ici une part de carrière dans ces lendemains qui chantent ; ils font simple addition de leurs combats, de leurs voix. Ils ont envie d’être ensemble. Et le sont. Total respect, messieurs.

5 juin 2011. Étiquettes : , . En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 2 commentaires.

Dans l’antre immense de nos Ogres…

Les Ogres de Barback (photo d'archives, DR)

Les Ogres de Barback, 3 juin 2011, festival Paroles et Musiques à Saint-Etienne,

Ce sont les Ogres, tonitruants, remarquables dès la prime note. Harangue de mots engageants, verbe prenant, poses saisissantes. L’essentiel de ce public surnuméraire, Zénith presque plein, est venu pour eux, parfois rien que pour eux. Ils sont devant nous et chez eux à la fois, en ce décor foutraque, suggérant à gros traits une « usine à chansons », là où se distillent leurs vers nerveux au débit tumultueux, antre d’alchimie où les idées prennent son, font sens. Décor dont chaque élément, chaque fonction sera acteur du concert, ici lutherie, là cuivrerie, et encore piste circassienne pour gymnaste qui fend l’air, se drape d’agilité et se love en un cocon de coton. Ça et toutes autres possibles déclinaisons de l’univers de ces singuliers Barback…
« Sait-on où les vents nous emmènent ? » En un piste voyageuse, qui prend l’allure d’un conte. Il y a une magie chez nos sœurs et frères Burgière, un adn sans équivalent aucun, un son, quatre timbres, des accords et ce rythme dodelinant… Chez eux, mêmes les cuivres trompettent autrement, l’archet déambule pas pareil sur les cordes. Et la chanson y est libre comme rarement, presque insolente, sans entraves, sans attaches autres que ces récoltes d’amitiés, ses sonorités prélevées au gré de leurs déambulations, grandes aventures de bel augure, chemins de traverse qui nous sont, par eux, étrangement familiers. C’est une chanson en force (le timbre assuré de Fred y est certes pour beaucoup) autant qu’en arguments. Et en relief scénique, chacun se jouant de ce décor. C’est un chant cuivré, accordéonné, fait de joie et d’anarchie, qui galvanise les foules et fédère de belles idées. Tout fonctionne avec eux, même les chansons les plus improbables (comme celle sur les concepts bourgeois) prennent corps, réalité.
On sera toujours étonné de leur insolent succès qui n’en démord pas, qui s’en va au contraire toujours grandissant et contraste tant avec l’excessive modestie de ces quatre-là. Mais leurs chansons pas bien disciplinées caravanent dans nos têtes : elles sont peut-être plus encore dans l’air du temps qu’on ne veut le croire. Si les indignés de demain plantent leurs tentes au mitan de nos métropoles, il est à parier que les p’tites musiques des Ogres les accompagneront, comme la b.o. d’une nécessaire mutation, d’une vraie transformation sociale.

Le (magnifique) site des Ogres de Barback, c’est là.

4 juin 2011. Chanson sur Rhône-Alpes, En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. Laisser un commentaire.

« Page précédentePage suivante »

%d blogueurs aiment cette page :