Barjac 2012 : c’est pour l’amour, pas pour la gloire…

(photo Chantal Bou-Hanna)

La programmation 2012 des « Chansons de parole » de Barjac vient d’être révélée.

Samedi 28 juillet : Chloé Lacan + Romain Didier (cours du château) ;
Dimanche 29 juillet : Camel Arioui (chapiteau), Philippe Anciaux (chapiteau), From & Ziel + Mellismell (cours du château) ;
Lundi 30 juillet : Audrey Antonini (chapiteau), Paul Meslet (chapiteau), Jef Kino + « Boby Lapointe, comprend qui peut » avec Evelyne Gallet, Yeti, Roland Bourbon, Dimoné, Imbert Imbert et Presque oui (cours du château) ;
Mardi 31 juillet : Jérémie Bossonne (chapiteau), Trio Ewen, Delahaye, Favennec + Gilles Servat (cours du château) ;
Mercredi 1er août ; Jo (chapiteau), Eric Guilleton (chapiteau), Mouron + Pierre Barouh (cours du château) ;
Jeudi 2 août : Pierre Lebelâge (chapiteau), André Bonhomme (chapiteau), « Parole de Leprest » avec la participation, entres autres, de Véronique Estel, Natacha Ezdra, Yves Jamait, Jehan, Jofroi, Loïc Lantoine, Gérard Pierron, Francesca Solleville, sous la direction musicale de Léo Nissim (cours du château), Coriandre (en nocturne).

On dirait à nouveau le sommaire de NosEnchanteurs, c’est dire si ce festival entre tous mythique nous est cher. Une fois encore, Leprest se fête : c’est pas pour rien que la phrase de cette année, le fil rouge de Barjac en sera : « C’est pour l’amour, pas pour la gloire… » Commentaire de Jofroi, la patron du festival : « C’est pour l’amour, pas pour la gloire… C’est comme ça qu’il est passé tant de fois chez nous, nous livrant son âme, son sourire, ses mains qu’il tendait à chacun. C’est la trace qu’il a laissée dans le cœur du public et de ce festival où chacun est plongé si intimement que les manques se ressentent encore plus durement.
C’était une évidence, pour nous, frangins, frangines, de porter sa parole aussitôt sur cette scène qu’il a tant fréquentée, qu’il soit venu nous chanter ses chansons ou partager ces aventures collectives comme celle que nous lui consacrerons en clôture de cette édition 2012. (…) C’est pour l’amour, pas pour la gloire… Cette phrase en dit long, en fait, sur la philosophie qui conduit ce festival depuis ses débuts. Loin des flonflons, des ventes à succès, des prestigieux oriflammes… car s’il fallait sortir un drapeau, ce serait plutôt celui d’un pan de chemise, fier, flottant au vent, gage de fraternité et de citoyenneté. Pan de chemise qui flottera tout au long de cette semaine de chansons, au sommet du chapiteau, nous conduisant de découvertes en découvertes avec Camel Arioui, Audrey Antonini, Jérémie Bossonne, Jo, Pierre Lebelâge ou Nevchehirlian. De retrouvailles en étonnements avec Philippe Anciaux, Paul Meslet, Eric Guilleton ou André Bonhomme… Pan de chemise dans les rues, dans les cours, dans les trous perdus, comme nous disait Béranger, au sommet du donjon, au portail du château, pour vous accueillir et vous faire vibrer d’émotion avec Romain Didier qui ouvrira le bal, frangin d’Allain de la première heure. Et Chloé Lacan qui lui chauffera la salle. »

15 avril 2012. Étiquettes : , . Barjac, Chantal Bou-Hanna, Festivals. 5 commentaires.

Avalon, savourons

Prélever au répertoire quelques de ses perles et baptiser son disque Service public a quelque chose de savoureux dans l’esprit. Car, mises à part les thématiques de Philippe Meyer sur ce dit service public, on n’y entend pas trop ce genre de chansons. Michel Avalon reprend donc Gilbert Laffaille, Georges Brassens, Henri Tachan, Allain Leprest et Léo Ferré (pour chacun deux titres) ainsi que Julos Beaucarne, Bernard Joyet et Jacques Prévert. Et, quitte à faire, Michel Avalon par deux autres titres (Amis et Le tango de Palavas-les-flots). L’enregistrement est public, Avalon est à la guitare et son compère et complice Claude Delrieu à l’accordéon, dont le soufflet donne le la et prédomine avec superbe.

Rien que pour la plaisir d’imprimer un de ses écrits sur cette page virtuelle qu’est NosEnchanteurs, je laisse la parole à mon estimé confrère Jacques Vassal : « Michel Avalon vous capte, d’abord par sa voix, grave, chaude et singulière. On s’y habitue, puis on l’aime. La confidence s’impose et la confiance s’installe. D’autant que le répertoire (Ferré, Tachan, Laffaille, Brassens et… Avalon lui même) est de belle facture. Une vraie présence en public. » La voix d’Avalon fait rugueuse, bourrue. Et tout autant conviviale. Elle a comme la chaleur d’un feu de bois d’hêtre, le bonheur de l’être, sans fioriture aucune, qui va simplement à l’essentiel, servant avec grand respect des textes d’anthologie.

Michel Avalon, Service public, 2011, Exil prod/E2M audio production. Le site de Michel Avalon, c’est ici. Signalons que Claude Delrieu est aussi le fou chantant poly-instrumentiste de la Reine des Aveugles à qui NosEnchanteurs a consacré un de ces récents articles (lire ici).

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25 février 2012. Étiquettes : , , , , , , , , . Lancer de disque. 1 commentaire.

Francesca Solleville, entre Aigues et lui

(photo Chantal Bou-Hanna)

« L’homme qui tient encore debout / Est venu se pendre à mon cou
Et je n’ai pas su me défendre / Je l’aimais déjà voilà tout. »
(Yvan Dautin)

Le nouvel album de Francesca Solleville est celui des ultimes chansons d’Allain Leprest. Lui qui, comme la rousse du dico, a semé à tous vents, pose ici ses derniers mots, écluse ses derniers vers. Et en écoute au loin les derniers échos… A plus d’un titre, par cinq chansons, il tient la corde. Et Francesca d’en être le porte-voix, « sans filet » comme le lui souffle Piton : « Corde raide tendue au bord de votre gouffre / Sous vos regards inquiets je fais mon numéro. » Leprest fait le sien : « La langue bleuie les bras ballants / pesant d’oubli, le cœur moins lourd / Trois p’tits tours autour d’un nœud coulant (…) Priez pour les morts d’amour » que, fatalement, on retiendra. L’Allain et ses adieux ne sont pas seuls au menu de Solleville, loin s’en faut. Même marqué du sceau de ce mort d’amour, cet opus est malgré tout rare festin. Jean-Michel Piton déjà nommé, Thomas Pitiot (qui lui donne la chanson-titre), Anne Sylvestre, Michel Boutet, Jofroi, Bernard Joyet, Gilbert Laffaille, Rémo Gary, François Morel, Guy Thomas, Yvan Dautin, Michel Bühler, Michèle Bernard, Philippe Geoffroy, même les Hurlements d’Léo qui signent ici deux titres. Y’a du monde chez cette dame pour qui on a plaisir à offrir ses rimes, pour ce qu’elle est, pour ce qu’elle en fera. S’afficher à son répertoire c’est au passage gagner un peu d’éternité, une part d’anthologie. A quatre fois vingt ans, Francesca se prend même un sacré coup de jeune avec une tonalité rock que lui apporte le groupe de Kebous. Un rock n’roll sans doute loin des non-préoccupations des rockeurs de bonne famille, qui acte s’il le fallait encore la colère et la résolution, les combats de Francesca. Sous vos pieds est une des chansons les plus intéressantes de ce nouvel opus ; l’autre des Hurlements d’Léo fait le bilan comptable d’une vie de combats et d’amours : tout Francesca ! Autres p’tits nouveaux dans le cercle des auteurs de la dame : François Morel (Papa, bouleversante chanson sur la violence paternelle que Morel avait gravé sur sa Collection particulière de 2006), Michel Boutet, Jofroi (très beau tango sur les reconduites à la frontière), Michèle Bernard aussi.
Le tout fait Francesca, belle chanson, beaux textes (de la haute couture assurément) qu’on prendra bien soin d’écouter, pas nécessairement en enfilade tant le menu est copieux, trop sans doute. Mais j’insiste : c’est quand Francesca se raconte, certes par les mots d’autrui, fait son presque bilan de vie, qu’elle atteint des sommets d’émotion et de puissance. Par Jean-Michel Piton : « J’aurai passé ma vie sur mes cordes vocales / A glisser sur les mots comme on fait sur un fil / Où le moindre faux pas est une erreur fatale / Vous y perdez la face pour faire bon profil / C’est toujours sans filet / Que j’y funambulais » ; par Michel Bühler : « Même si l’heure est parfois à la désespérance / Attendu que la frime gouverne et fait sa loi / Même si les années dans lesquelles on s’avance / Ont la couleur du triste et du chacun pour soi / Je me bats » ; par ces Hurlements d’Léo : « Je veux vivre sous vos pieds qui foulent ma poussière / Je veux vivre sous mes pieds, tour à tour échanger / Ne pas partir comme ça / Comme le sang des terres / Vivre encore une fois / Nos idées libertaires ! / Et mes deux pieds sur terre ! »…
C’est un disque étrange et beau. Qui se conjugue pour partie à l’imparfait et d’où, malgré tout, se profile l’espoir. J’ai comme dans l’idée que ce n’est pas demain la veille qu’on se passera de Francesca…

Francesca Solleville, La promesse à Nonna, 2012, EMP. Le site de Francesca, c’est là. Et Francesca sur NosEnchanteurs, c’est par là. Francesca Solleville sera en concert les 5 et 6 mars 2012 à l’Européen, à Paris.

16 février 2012. Étiquettes : , , , , , . Lancer de disque. 12 commentaires.

Leprest sur écran panoramique

Il y a à peine deux semaines, NosEnchanteurs présentait en exclusivité le « Leprest Symphonique » qui sort ce 5 décembre dans les bacs. Retour sur événement et critique du nouvel opus.

Allain Leprest (photo DR)

C’est Leprest, avec une voix qui accuse le coup, qui sait déjà ce qu’elle a perdu. Mais une voix majeure, impressionnante à plus d’un titre, d’un jeune doyen qui domine son art. On ne trouvera pas ici d’inédits, tant il est vrai qu’on n’en offre rarement à un tel projet. De toutes façons, Leprest, trop partageur, les a déjà donnés aux copains, ventilés comme la dame de chez Larousse qui souffle et puis pffft… Là, l’Allain confronte quelques-uns de ses classiques à une autre dimension encore : au symphonique. Dialogue virtuel quand on sait qu’il a enregistré sa voix seul, dans l’attente que vienne l’orchestre. L’Orchestre est arrivé et Leprest n’était pas là, n’était plus là, pour serrer la pogne aux musiciens, pour les biser, leur passer le témoin. Un contretemps, un incident de la vie, drôle d’hymen vraiment où on se passe la corde au cou.
Et les cordes de presque pleurer, violons et violoncelles, contrebasses, à caresser ses mots de leurs notes graciles. Et les notes de se la jouer grand écran, en technicolor. Elles font leur cinoche et on s’aperçoit à quel point les mots de Leprest ont fécondé la pellicule d’un imaginaire bien réel. Ça commence par Il pleut sur la mer et l’orchestre est la mer. Mer calme, parfois agité, tumultueuse, qui baignera toutes les plages de ce disque. Vagues de musique, toute la mélancolie d’une eau banale cinglée de pluie.
Le Symphonique fait beau costume à Leprest. Mais posthume et certains textes se lisent désormais différemment : « Sans t’avouer que je me manque / Donnes-moi de mes nouvelles / Dis-moi dans quel port se planque / La barque de ma cervelle (…) Comment vis-je, comment vais-je ? » Il gonfle d’importance l’humble propos, lui ouvre des perspectives jusqu’alors inconnues, gagne d’autres reliefs encore, rêve d’Himalayas.
La faucheuse semblait pressée qui avait fixé son rendez-vous et Leprest n’a pas fini le travail. Des copains, des collègues sont depuis venus : Jehan, Christophe, Kent, Daniel Lavoie, Enzo Enzo, Sanseverino. A chacun ce devoir de mémoire.
Et puis le pote Romain Didier, s’en vient valser avec Allain sur la dernière plage. Me vient cette image d’Il était une fois en Amérique, ce palace sur la plage, hors saison, et Noodles et Deborah, tournoyant sur la piste de danse, hors-saison, horizon amoureux incertain, promesse d’un bonheur improbable, le malheur qui s’en vient… Une valse pour rien, dernier tour de piste.
Cet opus symphonique réinvente Leprest, en taille d’autres facettes, nourrira la légende. Sa sortie est effectivement le plus bel hommage qui soit.

Allain Leprest, Leprest Symphonique, 2011, Tacet/L’Autre Distribution.

Ecouter « Sous le soleil exactement » de Serge Levaillant sur France-Inter spécial Leprest du 7 décembre 2011 (écoutable jusqu’au 14 janvier, mais on peut aussi la podacster pour la garder indéfiniment)

27 novembre 2011. Étiquettes : . Lancer de disque. 20 commentaires.

Bientôt le Leprest symphonique

En juin dernier Allain Leprest était en studio pour enregistrer sa voix pour ce qui serait le « Leprest symphonique », un opus qu’il désirait depuis longtemps. On sait le drame du 15 août qui a rendu la chanson orpheline de cet immense auteur. Quelques de ses amis l’ont aidé à finir ce disque : Kent, Enzo Enzo, Jehan, Sanseverino, Christophe et Daniel Lavoie. C’est dire si l’émotion sera à son comble en début décembre (le 5 précisément) à la sortie de ce disque, l’ultime de ce chanteur.
Ce disque sera présenté en avant-première à la Fête de l’Humanité en Normandie, au stand des Amis de l’Huma (76/27), les 26 et 27 novembre dans l’agglomération de Rouen.
Il va de soi que NosEnchanteurs reviendra en temps utiles sur cet événement.

Parmi les nombreux articles consacrés à Allain Leprest sur ce blog, on lira aussi : Allain Leprest 1954-2011

La vidéo EPK de l’enregistrement en exclu ici !

Ecouter « Sous le soleil exactement » de Serge Levaillant sur France-Inter spécial Leprest du 7 décembre 2011 (écoutable jusqu’au 14 janvier, mais on peut aussi la podacster pour la garder indéfiniment)

16 novembre 2011. Étiquettes : . Lancer de disque. 11 commentaires.

Leprest en Bretagne

Olivier Trévidy, un des bretons du lot (photo DR)

Rarement, jamais sans doute, autant d’hommages n’auront été rendus à un chanteur fraîchement trépassé. Ce qui se passe actuellement autour d’Allain Leprest nous dit beaucoup sur la situation de la chanson, sur le désarroi aussi de cette chanson peu visible (car écartée systématiquement, délibérément, méthodiquement, des médias) qui avait fait d’Allain Leprest, à son corps défendant, comme son porte-drapeau, son oriflamme. Cette chanson est durablement orpheline.
L’agenda à venir de Leprest était plein. Et chaque date de fait annulée est l’occasion de chanter Leprest. Par un artiste engagé au débotté ou par nombre de chanteurs levant leurs vers pour trinquer à la santé du copain.
Comme au Centre culturel L’Athéna à Ergué-Gabéric/Quimper où Leprest était programmé ce 10 novembre. Là, ce sont Manu Lann Huel, Didier Squiban, Nolwenn Korbell, Clarisse Lavanant, Olivier Trévidy, Adélaïde, Philippe Turbin, Didier Dréau et Jean-Michel Moal qui lui rendront hommage.
N’hésitez pas, en commentaires de ce billet, de nous annoncer les dates à venir pour d’autres rencontres Leprest.

Un Leprest dont la famille tente de recenser, de regrouper l’œuvre : écrits comme dessins. L’Allain était comme le Larousse, qui sème à tout va, à tous vents. Tant que personne ne peut prétendre connaître tout Leprest. Et que l’intégrale, si elle était publiée un jour, nous étonnerait. Voici le communiqué officiel :
Le temps est venu d’établir l’inventaire des oeuvres d’Allain, qu’elles soient littéraires ou picturales.
Si vous possédez ou connaissez quelqu’un ayant une chanson, un dessin, ou un tableau qu’Allain lui aurait donné ou confié, merci de bien vouloir prendre contact avec nous afin de nous en donner une copie ou une photo.
Vous garderez bien entendu les originaux.
Concernant les dessins et tableaux, une 1ère exposition aura lieu à la fête de l’Humanité en Normandie fin novembre.
Jean-Yves Flaux a accepté de prendre en charge la collecte des oeuvres et d’organiser cette exposition, merci de prendre contact avec lui : jeanyvesflaux@free.fr
Pour tous les textes, ou chansons composées sur des textes d’Allain, merci de prendre contact avec Didier Pascalis mailto:contact@tacet.fr et Fantine Leprest mailto:fantineleprest@hotmail.fr

6 novembre 2011. Étiquettes : , , , , , , , , , . En scène. 5 commentaires.

Francesca Solleville… et celui qui meurt d’aimer

Francesca Solleville, vendredi 28 octobre 2011, 5e Rencontre de la Chanson francophone, salle des fêtes de Prémilhat,

Francesca Solleville (photo Catherine Cour)

Bien plus qu’un répertoire, c’est un florilège : Allain Leprest, Jean Ferrat, Anne Sylvestre ; aussi Gilbert Laffaille, Jean-Max Brua et Véronique Pestel, que des auteurs dont le nom est à jamais gravé au Panthéon de la chanson. Que des grands. Et cette rebelle-là, la Solleville, pour les porter avec force, détermination, rare élégance. Et des moments plus forts encore. Comme ce Nuit et brouillard chanté sans emphase, avec calme, sans nulle colère, la voix posée : d’autant plus efficace, impressionnant… Comme Vanina, comme Sarment, comme… Etonnante femme, vraiment, dans la fulgurance de la voix, du geste, qui convoque à elle la beauté du monde et la dignité de l’humain. Je ne suis qu’un cri chante Francesca, et c’est ça. On a tout dit d’elle, et sans doute pas assez, en tout cas rien d’équivalent à son talent : le vocabulaire s’épuise devant une telle femme, tout superlatif est superflu. Alors disons que c’était un récital de Francesca Solleville et on aura déjà tout dit. Si, ajoutons la prépondérance des textes de Leprest et de Ferrat, deux de ses frères d’Antraigues et d’entraide, de chanson et de vie. Eux sont partis, elle est restée.
C’est dire le cadeau de cette chanson inédite de Leprest, Le tami. Et de cette autre, l’ultime d’Allain, la der des ders, toutes guerres cessées, toutes luttes vaines, comme un dernier cri. Qu’il a offert à Francesca en juillet, avant de se pendre trois semaines après. Extrait :
« La langue bleuie, les bras ballants
Pesant l’oubli, le cœur moins lourd,
Trois p’tits tours autour d’un nœud coulant
Fiers capitain’s au long court,
Voyagent en cerf-volant
Priez pour les morts d’amour »

Francesca et Allain, en juin 2010 (photo M. Kemper)

Est-il heureux celui qui meurt d’aimer ? Filiation de grands poètes, ces ultimes vers ont quelque chose de François Villon, de sa Ballade des pendus… Comment vous dire l’émotion de Francesca, dépositaire d’un tel message, si poignant, si bouleversant, de ce devoir de mémoire qui désormais lui échoie ; comment vous dire celle du public découvrant à son tour l’aveu du suicide à venir, qui est venu, que nul n’a vraisemblablement su comprendre, à plus forte raison prendre aux mots ? Salle bouleversée, larmes qu’on peut retenir ou pas. Et ces mots qui résonnent et résonneront longtemps en nous : « S’enlacer, se départir / Pour le pire et pour le pire / Un vol aller, sans retour / Que vivent les morts d’amour. »

30 octobre 2011. Étiquettes : . En scène, Festivals, Mes nouvelles Nuits critiques, Rencontre de Prémilhat. 1 commentaire.

France-Inter, Val qui rit et la chanson qui pleure

Que valent les programmateurs d’Inter ? Rien ! Que connaissent-ils de la chanson ? Rien ! S’ils tentaient une validation de leur acquis professionnels pour obtenir un diplôme chanson, ils seraient recalés. Trop nuls ! Et programment-ils, d’ailleurs ? Ils ne font que mettre en ondes, par leur « play-liste », la production des gros labels. C’est tout. C’est pas une tâche de programmateur, mais de secrétariat.

La mort d’Allain Leprest a réveillé en nous une sainte colère : celle du mépris de France-Inter pour la chanson. « Ecoutez la différence » : non ! Inter c’est « écoutez le formatage et nos p’tits arrangements avec les gros labels », rien de plus. Oh, bien sûr, c’est vrai, depuis le trépas de Lesprest, nous avons entendu une chanson de lui chez Mermet (c’est maigre…), une autre hier chez Morel (bel hommage, soit-dit en passant, et joli coup de griffe à la « play-liste » d’Inter). Une heure nocturne chez Levaillant ; une autre, diurne, chez Meyer. A part ça, y’a rien qui s’passe. Au quotidien, depuis des années, c’est que dalle ! Leprest c’est pas, c’est plus pour Inter, ça l’a jamais été. Y’a pas l’enjeu du fric ! Pas d’Allain Leprest et pas plus d’Anne Sylvestre, de Rémo Gary, de Véronique Pestel, de Xavier Lacouture, Gérard Pierron, Marc Ogeret, Francesca Solleville, Claude Semal, Jean-Michel Piton, Sarcloret, Louis Capart, Catherine Ribeiro, Michèle Bernard, Loïc Lantoine… De Corentin Coko, de Nico, de Manu Gallure, de Frédéric Bobin, de Gérard Delahaye, de Frasiak ou de Coline Malice… La liste est assourdissante de celles et ceux exclus, volontairement oubliés du service public. Z’avaient qu’à signer chez EMI ou chez Universal !

Si encore le taulier de France-Inter était un sinistre crétin qui n’entendait rien à la chanson, la vomissait, je comprendrai ce mépris (mais ne l’excuserai pas, loin s’en faut). Mais non, il est lui-même chanteur, vingt-cinq ans de gauchisme chanté sur toutes les scènes de l’hexagone, en solo, en duo (avec Patrick Font). Oh, Philippe, tu t’en branles de ton passé ? Tu renies ton appartenance à la chanson ? T’as tout oublié à ce point ? C’est vrai que la liberté que tu chantais naguère n’est pas le libéralisme dont tu te fais le chantre aujourd’hui. Pas la peine d’avoir pleuré Brassens à chaudes larmes si c’est pour tuer ses héritiers, les condamner à l’éternel silence.

3 septembre 2011. Étiquettes : , , , . Saines humeurs. 28 commentaires.

Les francs-tireurs de France-Inter

Philippe Meyer (photo DR)

Le message de Philippe Meyer, parti de sa page facebook, se propage d’un compte l’autre : « En vue d’un adieu radiophonique à Allain Leprest, merci à celles et ceux qui souhaiteraient apporter un témoignage sur l’homme et sur l’artiste de le faire parvenir à philippe.meyer@radiofrance.com. Vous pouvez également envoyer des mp en pièces jointes. L’idéal serait de recevoir vos envois avant le 5 septembre. Merci. »
Après un silence choquant, mais pas surprenant, de France-Inter (mis à part aux infos), suite à la mort d’Allain Leprest, voici l’un de ses rares francs-tireurs, ou francs-chanteurs c’est comme vous voulez, qui, dès la rentrée, va rendre un peu de son honneur à cette station du domaine public. Et c’est bien.
On se souvient pareillement de l’hommage singulier, merveilleux, de Daniel Mermet, à l’antenne de « Là-bas si j’y suis », à Jean Ferrat, en mars de l’an passé : une heure de Ferrat et le témoignage, non de pleureurs officiels, mais de simples amateurs, d’auditeurs, fidèles et géniaux. Au passage, on peut souhaiter que Mermet suive l’exemple de Meyer et passe à son tour une couche, que par lui aussi Leprest s’insinue, certes un peu tard, sur une antenne nationale.
L’émission de Philippe Meyer sera diffusée le samedi 3 septembre, dans le cadre de l’émission « La prochaine fois je vous le chanterai ».

23 août 2011. Étiquettes : , , , . Saines humeurs. 5 commentaires.

Ta gueule, Frédéric !

par Floréal Melgar

L’homme qui, nommé au poste de ministre de la Culture au lendemain de la mort d’une idole sautillante du show-biz américain, avait cru nécessaire de déclarer : « On a tous quelque chose en nous de Michael Jackson », s’est senti obligé de prononcer un petit mot à propos de la disparition d’Allain Leprest. « Auteur, compositeur, interprète mais d’abord et en toute chose poète (…), artiste immense et rare (…), l’un des plus représentatifs de cette si riche tradition française d’une chanson aux textes longuement médités (…), homme sans concession qui aura tracé sa voie très loin des sentiers battus ». De qui se moque-t-on ? Placé à la tête d’une institution qui confond absolument chanson et show-biz crétinisant, qui ne subventionne que les grosses structures d’où la chanson que nous aimons est totalement absente et méprisée, qui oblige précisément cette chanson « aux textes médités » à prendre les sentiers de traverse, à se marginaliser involontairement, le ministre Mitterrand n’avait qu’une attitude un tout petit peu digne à suivre : se taire. Le concert de louanges entamé depuis mardi dernier par les faux-culs inconsolables d’un monde médiatique totalement indifférent lui aussi à « cette si riche tradition française » dans laquelle se situait Allain Leprest était déjà difficilement supportable. Prononcées par lui aujourd’hui, ces paroles ajoutent à notre peine et à notre colère.

20 août 2011. Étiquettes : . Floréal Melgar, Saines humeurs. 16 commentaires.

Allain Leprest : « Quand j’aurai le temps… »

Salle des Rancy, à Lyon, le 21 janvier 2010. Le temps qu’il embrasse ses amis, réponde aux sollicitations du public, signe quelques disques et finisse un ou deux verres, rencontre avec Allain Leprest, à sa sortie de scène. Publication sur le Thou’Chant…

Allain Leprest (photos DR)

Ça fait quelle impression un tel hommage par ces disques collectifs Chez Leprest ?
J’aurais trouvé prétentieux de le faire il y a encore une dizaine d’années même s’il y avait eu cette amorce déjà faite dans Nu, en 1998, à travers des contributions musicales d’amis comme Kent, Gilbert Laffaille ou Jacques Higelin. Il y a même eu Yves Duteil. L’idée a ensuite cheminée. J’éprouve une grande fierté, une grande émotion, de voir circuler ces chansons dans la bouche de ces artistes qui ont été, pour moi, un petit peu des déclencheurs de mon métier. Comme Adamo ou Hervé Vilard dont j’entendais chanter les chansons par ma mère, quand j’étais gamin. Sans vouloir les vieillir, il y a quand même une génération, peut-être un peu plus. Et il y a ces jeunes comme Clarika, Olivia ou Amélie-les-Crayons. Et la bande à Loïc, La Rue Kétanou. Et Anne Sylvestre.

C’est comme entrer dans La Pléiade, c’est le Charles-Cros puissance dix…
On a du mal à avoir du recul par rapport à ça ; la fierté, l’émotion que j’ai eu. Comment dire… C’est à partir, je crois, de la disparition de mes parents, il y a dix ans. De voir ce bonheur qu’ils m’ont fait partager avec leurs chansons, la chanson en général, ce passage de témoin que j’ai pris. Qu’on m’a donné aussi avec la génération qui monte, celle de mes enfants. De voir que ces chansons, finalement… Les chansons n’ont pas d’âge, pas de sexe. Ça peut paraître prétentieux mais c’est longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, qu’elles se transforment, qu’elles s’imbriquent. Je suis l’héritier de ; je passe quelque chose à ceux qui viennent derrière moi et je prends quelque chose à ce qui est devant moi. Il se trouve que ces chansons ont été marquées par ce que j’ai entendu dans mon passé. Parce que, finalement, la chanson est un peu le réceptacle de mon langage, de mes inquiétudes, ça m’a suivi sans que j’ai eu besoin de me forcer. C’est la chanson qui conduit en fait, elle impose par elle-même, de manière naturelle.

Une chanson a-t-elle un propriétaire ou court-elle dans les rues et peut être reprise par tout un chacun ?
Non, c’est bien évident que je revendique mon prisme, ce qui m’a construit une vie sociale et artistique. Mes chansons ont été baignées là-dedans. Il y est question souvent de mélancolie, de nostalgie, de retour : là je botte un peu sur l’enfance en ayant un pied, je l’espère, je le veux, profondément ancré dans le quotidien, le lien social. Parce que je suis aussi un citoyen, avec les inquiétudes que tout le monde peut avoir sur ce qui va nous arriver demain. Sans que la chanson ne soit un prétexte à ça, elle s’en ressent, évidemment. Il faut toujours se méfier de la scène-tribune et de la chanson éditoriale, qui servent à caresser les choses. Il vaut mieux toujours essayer d’avoir les choses par le doute plutôt que par les certitudes, les injonctions. C’est en ce sens que la chanson m’est plus proche… paroles hésitantes, paroles fragiles…

Nous parlions d’Adamo. Ça me semble tellement évident de reprendre L’olivier, de la part de quelqu’un qui a chanté Inch’Allah
Ce n’est pas innocent dans le choix. Quand on a bouclé cette chanson pour la Cantate avec Romain, au vu de la possibilité de la reprendre sur ce disque, je me suis dit « C’est lui, c’est Adamo ». Je me suis pris le culot de le contacter, lui qui m’a tellement marqué, depuis l’adolescence, par cette vérité, son authenticité. Je le savais généreux. Et proche de ce film-là.

C’est toi qui a fait la distribution des chansons sur ce disque ?
Pour pas mal de chansons, oui. C’était délicat aussi. Moi qui ne suis pas parolier, c’est très difficile d’habiller Amélie-les-Crayons. Encore plus Anne Sylvestre (mais c’est elle qui a choisi cette chanson-là). Parce que j’écris avec une pogne de mec. Et que c’est difficile de savoir comment va fonctionner cette réflexion d’homme. On ne souffre probablement pas de l’amour de la même manière en étant un homme qu’en étant une femme. Ce mec qui attend le train de Bordeaux, dans une gare, peut-être n’est-il pas le même que Clarika, je veux dire qu’une femme qui attend son mec. Je ne sais pas, les fragilités sont peut être les mêmes mais y’en a un qui va mouiller son mouchoir, l’autre peut-être pas. Un va boire du rouge et l’autre sortir des kleenex.

Tu ne prenais aucun risque en confiant Sarment à Anne Sylvestre, chanson créée à l’origine pour Francesca Solleville…
On ne va pas faire de psychanalyse mais, au sujet des mères, y’a tellement de choses à dire, sur cet héritage. C’est ma mère qui m’a apporté beaucoup en chanson, elle qui chantonnait toujours à la maison. Chez Francesca, il s’est avéré ces choses-là aussi.

Inversons les choses, y-a-t’il des auteurs dont tu aimerais qu’ils te proposent des chansons ?
C’est arrivé. Ce n’est pas un refus systématique de ma part, mais c’est très difficile de se mettre dans la peau d’un autre. Et je comprends bien le beau métier d’interprète. Chez Reggiani, on arrive à dire « c’est une chanson de Reggiani ». Se couler à ce point dans la peau des gens… On dit « une chanson de Francesca », « une chanson d’Yves Montand », parce qu’ils se les sont appropriées à ce point-là. Tout occupé à écrire mes textes, je n’ai pas encore pris ce temps-là. Si, il y a eu Le Petit Ivry, d’Emmanuel Lods. Je vivais à Ivry et avais envie d’écrire une chanson sur cette ville. Quand j’ai entendu celle-là, je me suis dit que ce n’était pas la peine d’en écrire : elle existe ! Ceci dit je suis sacrément attentif, sacrément jaloux des fois, de cette jalousie qui motive quand on écoute une chanson superbe d’un ami, d’un collègue. Des chansons de Stéphane Cadé, par exemple, qui m’émeuvent formidablement. Il est d’une génération qui a encore du mal terrible à s’imposer, qui est d’une telle richesse pourtant.
Plus d’une fois il m’est arrivé de dire : quand j’aurai le temps, je voudrai faire un disque avec rien que des chansons qui m’ont marquées. Comme ça a été fait par Bertin et par d’autres. Un ami traduisait ça par un mot qui me plaît : « la rive oubliée ». La rive gauche, ce sont d’extraordinaires chansons. On a appelé ça ensuite la nouvelle chanson. Peu importe la terminologie, les casiers qu’on met dessus… De ces chansons magnifiques comme C’est un bistrot de Jean Sommer, Le mec qui pleure de Bernard Haillant, des chansons de Pierron et d’autres, que j’aimerai rassembler en un album pour leur donner tout mon brillant à moi, tout mon coeur. Et d’autres comme celles de cette étoile filante qu’est Matthieu Côte, de ses chansons qu’il ne faut pas qu’elles restent endormies.

C’est surprenant, dans ton récital, de constater la place énorme de chansons qui datent un peu. Il y a vingt ans, tu aurais presque pu faire le même.
Y’avait quand même ce soir Les Tilleuls, les Banquises et quelques autres… Quand on commence à s’installer, on s’aperçoit qu’il y a des chansons qu’on n’avait pas eu la possibilité de défendre avant. Et qui n’ont pas été connues du public, un peu plus important, que j’ai aujourd’hui. J’essaye donc de leur donner leur chance. Il y a celles-ci et le fait que des chansons auxquelles je tiens et que je sais, de toutes façons, qu’on me demandera. Je suis obligé de les faire. Les nouvelles chansons, c’est difficile de les introduire au fur et à mesure. Aznavour ou Leprest, on réclame toujours les anciennes. L’artiste est souvent piégé dans cette affaire. Mais j’ai le sentiment de changer, là. Je vais entrer en résidence pour vraiment travailler à la manière d’intégrer des chansons très intéressantes. Ça urge, avant le Casino de Paris du 8 mars. C’est le gros truc, avec les artistes du deuxième album. Depuis l’Olympia de 1995, c’est vraiment le grand retour. Y’a eu le Bataclan, l’Alhambra, là le Casino. J’attends. Chaque moment c’est comme ça que je le vis ça me surprend. J’ai ni le temps d’être aigri ni celui d’être impatient.

Sur la vie de cette Cantate pour un cœur bleu
J’échappe complètement à ces productions. Sauf que j’ai été le premier lecteur quand la Cantate s’est joué, parce que Jean-Louis Trintignant était malade à l’époque. Il va mieux, tant qu’il m’a téléphoné récemment pour me demander des textes car il va remonter un spectacle sur les poètes libertaires. Il me classe avec eux, Prévert et d’autres. Il m’a fait cette émotion de me réclamer des textes.

D’autres projets après le Casino ?
Sortir, si on en a envie, un volume 3 de Chez Leprest pour clore et y mettre des gens, on ne va pas citer de noms, que j’aurais aimé qu’ils participent. Des gens qu’on aimerait bien faire connaître et des locomotives de poids pour tirer tout ça. Car je ne suis pas une locomotive et ne peux les tirer tout seul. Si je fais un disque tout seul avec mes amis pas connus, on court à l’échec.

Les problèmes de santé sont complètement éloignés ?
Oui. Les toubibs m’ont dit « Tu n’es pas guéri mais tu n’es plus malade ».

Sauvé des eaux ?
Oui.

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Les obsèques publiques d’Allain Leprest auront lieu mardi 23 Aout à 16 heures au cimetière d’Ivry-sur-Seine, rue Monmousseau, M° Mairie d’Ivry.

17 août 2011. Étiquettes : . Interviews. 4 commentaires.

Leprestissimo !

Retour sur ce spectacle collectif créé en début de cette année sur la région Rhône-Alpes, joué cette fois-là lors du festival Les Poly’Sons à Montbrison… L’article original a été publié, sous le titre « Leprest en paquet cadeau » dans le Thou’Chant de février 2011,

Sur la scène du Théâtre des Pénitents, à Montbrison (photo Yves Le Pape)

Offrir un (somptueux) écrin aux chansons d’Allain Leprest, tel est pour beaucoup l’objet de ce Leprestissimo. Des copains se sont cotisé pour ce cadeau-là, ne ménageant ni leur temps et leur (évident) talent.
Oh, ils ne sont pas seuls, d’autres avant eux ont eux-aussi additionné leur art pour se faire interprètes de cet (immense) auteur. De Gérard Pierron à Anne Sylvestre, d’Adamo à Jacques Higelin, de Jamait à Clarika, ils furent nombreux à rendre hommage au maître. Et la liste est longue des autres postulants dans la file d’attente. Hommage, le mot est lâché. Qui plus est du vivant de Leprest. De l’inédit en ce métier où il faut d’abord passer par la case trépas, troquer le vin pour la bière, pour se voir (enfin) célébrer. Il y a donc eu ces disques. Et puis le spectacle collectif Le bonheur est dans Leprest. Mais rien n’étanche cette soif de tels et mythiques vers. Et Gérard Morel et Romain Didier ont voulu, à leur tour, mettre en scène Leprest. Dont voici les mots sertis en Leprestissimo.
Sur scène, cinq personnages. Non en quête d’auteur, ils l’ont et c’est le dessus du panier. En quête d’ivresse et d’amour sans doute. Dans le grand livre des portées d’Allain, ils ont chacun tiré quelques textes et nous les offrir, parfumés plus encore, enrubannés, endimanchés. Avec de ces duos qui seront autant de souvenirs mémorables, que fixent les pixels de dizaines d’appareils photo.
Il y a Gérard Morel, avec son ventre ou son accordéon, c’est selon. Et Romain Didier, le compositeur, l’ami de toujours s’il en est, ici devant son long piano noir. Il y a Katrin Wal(d)teufel, la « cello woman show », frêle femme-violoncelle, cheveux et sourire ébouriffés. Et Elsa Gelly, dont on ne connaissait alors la voix que par les chansons de Roca. Il y a enfin Hervé Peyrard, le chanteur du groupe Chtriky, guitare et saxo. Et quatre grands gaillards qui astiquent les cuivres et soufflent dedans. « C’est pour l’amour, pas pour la gloire, qu’on vient vous voir. » À Peyrard et Morel l’entame, le prime vers : Où va le vin quand il est bu. Puis Elsa Gelly : « Nue, j’ai vécu nue / Sur le fil de mes songes / Les tissus du mensonge / Mon destin biscornu. » Dès le début, on sait le bonheur de cette soirée-là, le don de ces interprètes. Cinq artistes et de multiples combinaisons qui, parfois, envisagent des textes d’anthologie en d’autres facettes, par de nouveaux éclairages. Quand Katrin se fait rockeuse, quand Gérard évoque la maman de Sarment que nous ne connaissions que par le truchement de Francesca Solleville ou d’Anne Sylvestre…
J’en reviens aux duos car ce sont ceux-là qui marquent plus encore. Quand Wal(d)teufel et Gelly, un peu à la manière des demoiselles de Rochefort, chantent ensemble Le Ferrailleur. Quand Didier et Gelly évoquent La Retraite. Quand tous, sentencieux, graves, se font SDF. Quand, quand… autant de chansons, autant de souvenirs forts. Duos, trios, parfois quintet de chanteurs sur Adieu les hirondelles ou Mont Saint-Aignan… Tout est bon, vraiment…
Tant que, Leprest ne m’en tiendra sans doute pas rigueur, il ne manque pas : il est là, au mitan de ses mots et c’est presque pareil. Il est démultiplié dans les mains d’Hervé Peyrard, le sourire toujours malicieux de Gérard Morel ; il est dans les tuyaux du Quatuor Panam, sur les touches de Romain Didier, la guitare électrique d’Elsa Gelly et l’archet de Katrin Wal(d)teufel. Comme le sucre, invisible et de partout, dans le pousse-café. Et en nos cœurs.


Ultime (? !) représentation du Leprestissimo le 7 octobre au Théâtre de Bourg-en-Bresse (Ain)

16 août 2011. Étiquettes : , , , , , . Chanson sur Rhône-Alpes, En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 1 commentaire.

Allain Leprest, 1954-2011

Allain Leprest (photo Francis Vernhet)

C’est les médias qui vont être embêtés : un grand de la chanson meurt et on n’a même pas d’images. Ou si peu. Pas pensé en temps utiles, oublieux. Allez, je rêve. Comme si radios et télés allaient en parler…

Le crabe a maintes fois lutté au corps à corps avec Leprest. Il a toujours perdu. On a vu Leprest dans les pires états et l’Allain s’en est toujours relevé. Fatigué, certes, chancelant, titubant, mais debout, digne, gracieux, l’œil vif et malicieux, comme invincible. Là, c’est lui qui a choisi de se donner la mort et ça ne pardonne pas.
Faut pourtant lui pardonner. Quand on a le palpitant trop gros on encaisse mal les coups du sort, les désillusions, les tristesses de coeur. C’est la faute à personne, c’est la faute à la vie qu’est parfois mal faite…
Nous sommes nombreux à être chagrin en ce 15 août, une part de nous se fait la belle, l’Allain et ses deux « l » s’ébattent plus haut que nous, bien plus haut. Donnes le bonjour de notre part, Allain, à Gagarine, si tu le croise dans ses révolutions, dans les tiennes. Ce soir y’aura une étoile de plus dans le ciel et pas n’importe laquelle. Pas une star de pacotille, breloque de show bizness, non. Une simple et modeste loupiotte qui nous apporte un peu de sa lumière, qui de ses bras dessine des trucs de gosses, des choses de grands, des parts de rêves, des tranches de vies. Et, malgré tout, de l’espoir.
On ne fera pas ici l’éloge du défunt. On sait qui fut Leprest ou on ne le sait pas, que les disques ne restitueront qu’en partie. Si tant de ses confrères se le sont mis en bouche, c’est que son verbe était rare saveur. « Nu, je suis né nu / Nourri de vin sauvage / Et de corsages émus » : il n’était qu’émotion. Un très grand de la chanson est mort que le grand public ne sait pas. Que des fidèles, des quêteurs de chansons, fouilleurs et fouineurs de vers, des frères. Couté est mort il y a cent ans et on en parle encore, on le chante plus encore même. Leprest sera pareil, qui toujours grandira.
A-t’il choisit le lieu de son trépas, toujours est-il qu’il est mort chez Ferrat, ou presque. A Antraigues, en Ardèche. On fera désormais double pèlerinage, double ration, double peine. La Volane se chargera plus encore de larmes, au risque de sortir de son lit, de noyer le Rhône. Le chagrin est à ce prix et la chanson en grand deuil, comme rarement.

(bien d’autres billets sur Alain Leprest à lire sur NosEnchanteurs)

15 août 2011. Étiquettes : . Hommage, Les événements. 25 commentaires.

Solleville et Leprest au Théâtre libre

Je ne m’en plaindrai pas, il ne se passe pas deux mois sans que l’occasion me soit donnée, à proximité, deux trois pas de chez moi, d’applaudir Leprest. Pour l’heure en ce lieu petit et modeste, ce Théâtre Libre de Saint-Étienne, ancien garage devenu atelier de couture, de création de costumes pour le théâtre et de surcroît manufacture d’émotion où on retisse le lien social, où on maille l’absolue complicité. Avec cette fois, en prime, le bonheur, la chaleureuse complicité et tout l’amour de Francesca Solleville. Ce fut, on peut s’en douter, rare événement, précieux collector pour mémoire.

Allain Leprest et Francesca Solleville (photo Michel Kemper)

S’il en est un panthéonisé de son vivant, c’est bien l’Allain. De partout on monte des spectacles sur son nom, sur son œuvre, on rivalise d’hommages, on érige la statue, on grave des disques gorgés de ses mots, abreuvés de ses vers. Là, ce sont simplement des stagiaires chanteurs, des anonymes qui ne sont là que pour le plaisir. Et, quitte à faire, se le mettent en bouche : Le Poing de mon pote, Arrose les fleurs, Chien d’ivrogne, C’est peut-être Mozart, etc. Chacun avec sa sensibilité, avec ce qu’il a tiré de quelques strophes, d’un refrain. Chacun avec un éclairage différent, une « version » pas encore ouïe, avec sa propre histoire en filigrane, une possible et inédite dramaturgie, les mains sagement dans le dos où les bras brassant l’espace. Ça touche, même dans le gauche, dans la maladresse, par une voix qui parfois déraille… Chacun chante Leprest sur un titre, laissant ensuite théâtre libre au deux monstres sacrés qui vont s’alterner, se croiser, tricoter ensemble cette soirée.

Leprest oblige, l’occasion est trop belle, Francesca tire essentiellement de son répertoire du Al Dente, ce fameux disque qu’en 1995 Leprest lui offrit et relança sa carrière. Sarment, J’suis caillou, Le Chagrin, Un p’tit cheveu blanc, Elle et lui, Paris Chopin, Les P’tits enfants d’verre et, ensemble et drôlement, Sacré coco. Sacrée bonne femme qui ferait même palpiter des amputés du cœur, dont on dira jamais assez de bien, une sœur laïque qu’on écoute religieusement, un poing serré, l’autre levé. Au piano, Nathalie Fortin, malade à en crever, insolite clavier fait de trois blanches et de deux noires pour chaque éternuement. Et le public qui lui fournit d’abondance des mouchoirs jetables…

Leprest, pantalon froissé, mal fagoté, cravate petite et talent grand. Énorme. J’ai souvent été, non déçu mais insatisfait de ses récentes prestations, attendant toujours plus, encore mieux. Là, c’est l’immense Leprest que voilà, interprète démesuré de ses propres mots, charriant devant nous son p’tit monde, déchirant, tendre et douloureux. Nathalie ne sait pas tout de Leprest et parfois laisse le chanteur seul sur scène, sans notes, nu. Alors, formule sinon inédite au moins rare, l’Allain dit ses chansons, quitte le chanteur pour le récitant et c’est, le savez-vous, de toute beauté. La Retraite (oh combien d’actualité à l’approche de la manif du 24 juin), Mec, Il pleut sur la mer, Sur les pointes… C’est autre proposition encore en cette étonnante, passionnante soirée d’interprètes. Où régulièrement en est évoqué un autre, leur ami d’Antraigues récemment disparu.

Pas de conclusion après un tel récital, un tel festival, un tel bonheur pour cette petite salle bondée comme jamais. Sinon la trace d’un passage en ce lieu, plateau modeste et génial d’un soir. Dans cette ville où la chanson de paroles se fait rare cause à ces salles qui ferment et d’autres qui ne s’ouvrent pas, fasse que ce Théâtre Libre engrange d’autres artistes de cet acabit. Que cette salle à nulle autre pareille suinte d’autres émotions, perle d’autres beautés…

Le site d’Allain Leprest ; celui de Francesca Solleville ; et le site du Théâtre libre.

21 juin 2010. Étiquettes : , . Mes nouvelles Nuits critiques. Laisser un commentaire.

Histoire d’eau, cantate et cœur bleu…

Ce fut hier au soir, à l’Opéra-Théâtre de Saint-Étienne, dans le cadre du festival Paroles et Musiques. Romain Didier, Enzo Enzo et Allain Leprest sur une même scène, une même mer nourricière… Pour la reprise de Cantate pour un cœur bleu.

Pas mal de monde sur le pont, face au cœur bleu (photo Pierre Charmet)

« Peut-être que, sans doute, tout vint d’une goutte… » C’est histoire d’eau, qui se forme et grandit. Car on ne devient pas grand’mer comme ça, il faut avoir été bébé mer auparavant. Je vous mets dans le bain : cette cantate est plein d’eau qui mouille la Méditerranée des deux côtés…
La scène est bondée comme plage en été. Les quelques quarante enfants sont ceux de la Maîtrise de la Loire, sous la direction de Jean-Baptiste Bertrand, chorale d’excellence rompue à ce genre d’exploit, pour qui une cantate n’est pas la mer à boire. Par l’Orchestre de l’Opéra-Théatre, il pleut des cordes. Il pleut sur la mer et, n’en déplaise à Leprest, ça sert au moins la beauté. Quelques autres musiciens aussi. Et Romain Didier, rivé à son long piano tout noir. A son micro aussi, qu’il partage avec la belle Enzo Enzo. Et, dans un coin, le récitant dont on se dit que, pour l’avoir écrit, il doit connaître l’intrigue par cœur. C’est Allain Leprest.
Rien n’est étranger à la mer. L’histoire et ses galions reposant en ses fonds, les sirènes, Neptune et Poséïdon, les Sumériens, le trésor perdu des amphores, les algues teintées de henné, les mouettes, le « nageur échoué sur ses seins gravissant le téton des îles », les côtes, la Sicile… rien.
Cette cantate baigne d’au moins deux cultures, deux rives, deux peuples, deux continents, deux musiques. D’une même mer qui coulent dans nos veines, qui nous dit notre ressemblance, pareils comme deux gouttes d’eau. Enfants ou plus grands, nos chanteurs tirent des fonds des colliers de légende, « des histoires longues comme les longs fils », l’histoire des hommes. « Ils cherchent l’étoile des mers, elle cherche la rose des sables… » La Méditerranée est puit de science, océan de sagesse, là où notre passé, le présent et le futur viennent boire ensemble, comme fauves et antilopes ensemble. Leprest et Didier ont fait ici ode à l’onde, à l’amour et au respect de l’autre, de sa réalité, de ses croyances. Cette cantate est un rêve éveillé. Et, le temps de ce rêve, nous sommes complices ébahis, coupable de paix et de vivre ensemble.
Spectacle par nature exceptionnel hier à Saint-Étienne, car infiniment rare. Moments de bonheur dans le sourire d’Enzo Enzo, dans les intonations tantôt douces tantôt graves de Romain Didier, par ces garçons, ces fillettes qui ondulent leur chant comme la mer ses caprices, par ses violons que caressent les archers. Pour aussi Leprest, présidant à son récit, le voyant vivre à ses côtés. On nage de bonheur, on se noie dans les bons sentiments, peut-être, dans l’idéal d’une mer apaisée. Mais dieu que c’est bon d’ainsi boire la tasse, d’imaginer de tels lendemains qui chantent. D’enfin les entrevoir…

13 mai 2010. Étiquettes : , , . Mes nouvelles Nuits critiques. Laisser un commentaire.

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