Grands chanteurs et demi-dieux

Un commentaire récent de Christian P. sur ce blog : « Pourquoi toujours aller fouiller la merde chez nos chanteurs ? Laissez-nous écouter les chansons de Perret et de Lavilliers tranquille, leur talent n’a pas besoin d’artifices pour exister. » Là, je réponds…

Robert Allen Zimmerman, dit Bob Dylan, qu'on dit notoire mythomane : s'intéresser à lui est-il possible sans passer pour un indécrottable "fouille-merde" ? (photo DR)

On peut effectivement se contenter de ce que nos amis artistes nous chantent, escomptant notre ration de satisfaction, notre pesant d’émotion. Aller d’une chanson l’autre, d’un chanteur l’autre, sans rien d’autre que ce plaisir immédiat. Et suffisant.
Sachant que l’essentiel de ces artistes (au moins ceux qui sont auteurs) ne parlent vraiment que d’eux-mêmes, en une forme d’autobiographie chantée, il me semble dommage – sans toutefois être indispensable – de ne pas aller plus loin dans la connaissance du chanteur. Je suis toujours étonné de savoir à quel point Brel ou Brassens ont pu mettre leur vie en vers. Les bourgeois, Mon enfance, Ne me quitte pas, Les fenêtres… Brel n’a rien fait qu’à puiser dans sa vie pour nourrir ses vers. Les quatre bacheliers, Jeanne Martin, L’Auvergnat, Trompettes de la renommée… Brassens fit pareil, comme bien d’autres. Aller plus loin en Barbara, fouiller ses portées, c’est lire une vie, la sienne, qu’elle nous a chanté avec juste la pudeur de mots qu’il faut savoir décoder.
Sans nuire nullement au plaisir d’écouter, de réécouter de telles chansons, en savoir un peu plus sur leur a.d.n. me semble intéressant. Ça peut changer l’éclairage d’une œuvre, nous instruire utilement.
Je tiens Pierre Perret pour un des grands de la chanson, loin de l’image réductrice de l’amuseur qu’hélas certains retiendront. Raison de plus pour, au-delà des autobiographies forcément complaisantes du Pierrot, des (possibles) petits arrangements entre lui et sa mémoire (la tentation est grande quant on écrit soi-même), on daigne s’intéresser à qui il est vraiment, à son histoire, donc à la genèse de son œuvre. Dans ce qu’elle a de meilleur, dans ce qu’elle a de moins bon aussi. On le fait bien à propos d’écrivains, d’acteurs, d’hommes politiques et autres personnalités : un chanteur, qui plus est populaire, ne démérite pas d’un tel intérêt.
On peut questionner aussi les chansons et s’interroger quand les ressemblances avec d’autres sont parfois fortes. Ainsi, et sans forcément juger, on peut s’étonner de la proximité de la chanson de Louki et des fameuses Jolies colonies de vacances. On peut être aussi surpris à l’écoute de Blanche par deux vers (« Que ses cuisses fuyaient comme deux truites vives (…) J’ai chevauché ainsi ma plus belle pouliche ») qui semblent s’être égarés d’un poème de Federico Garcia Lorca (« Ses cuisses s’enfuyaient sous moi / Comme des truites effrayées (…) De ma plus belle chevauchée / Sur une pouliche nacrée » in La Femme adultère). Réminiscence sans doute… Quant on sait que Perret vient de jurer mordicus, dans l’enceinte d’un tribunal, avoir « toujours bu dans (sa) tasse » (ce qui, dans son langage joliment imagé, veut dire clairement qu’il n’a jamais piqué à autrui), on est en droit de se poser tout de même quelques questions.
Je dis que, sauf à considérer que nos amis les chanteurs sont de droit divin, dispensés de rendre des comptes, on a le droit (le devoir ?) de s’intéresser à leur vie et à leur œuvre, d’aller plus loin, de gratter le vernis. Et le cas échéant de (leur) poser des questions. C’est ce qu’à fait Sophie Delassein concernant Perret dans les colonnes du Nouvel Obs, par une enquête qui me semble toutefois un peu légère, où à l’évidence la charge est énorme et les preuves légères.
C’est ce que j’ai fait avec Lavilliers. Ce travail sur Le Stéphanois n’est pas une entreprise de démolition et ne fouille aucune merde (ou alors il faut m’expliquer ce qu’est cette merde) : c’est un regard public et critique (et tendre à la fois) porté sur un artiste dans sa dimension publique. Encore heureux qu’on puisse exercer un tel regard critique sur ces personnages. Et parfois rectifier le tir quand, manifestement, la mémoire s’égare et fabule quelque peu.
Ça ne m’empêche pas, moi, d’écouter et de faire découvrir Lavilliers et Perret, deux artistes que je tiens pour grands. Car jamais je ne confonds grands chanteurs et demi-dieux.

Publicités

25 mars 2011. Étiquettes : , , . Saines humeurs. 10 commentaires.

%d blogueurs aiment cette page :