Bruno Daraquy, pcc François Villon

Bruno Daraquy (photos Joanna Mouly)

« Frères humains qui après nous vivez / N’ayez les cœurs contre nous endurcis / Car, se pitié de nous pauvres avez / Dieu en aura plus tost de vous merciz / Vous nous voyez cy attachez cinq, six / Quant de la chair, que trop avons nourrie / Elle est pieça devoree et pourrie / Et nous les os, devenons cendre et pouldre / De nostre mal personne ne s’en rie / Mais priez Dieu que tous nous veuille absouldre ! » François Villon est en prison, dans l’attente de son exécution. Il ne sait pas qu’il échappera à la mort pour le bannissement… C’est là qu’il écrit cette Ballade des pendus

Théâtre libre, à Saint-Etienne, en ce 27 avril 2012. Ce n’est pas encore le spectacle qu’ils comptent réaliser. Qui du reste n’est pas encore tout à fait écrit, la mise en scène pas encore choisie, ni les décors dessinés. Mais c’est ainsi qu’il débutera, en cette geôle, dans l’ombre angoissante du gibet, confrontation entre Villon et Villon, retours sur une vie d’aventures et de poésie, de misère et de débauche. C’est la mise en appétit d’une grosse production qui viendra… Ce soir, Bruno Daraquy s’essaye pour la première fois aux habits et aux mots de François Villon.  Chemise de drap grossier, la chevelure ébouriffée, le visage mordu, émacié, aux jolies et expressives rides trop vite venues, les yeux exorbités, le geste vif, gracieux, tel est Daraquy, tel était sans doute Villon. Que nous suivons quand, avant de trépasser, il se remémore les événements, les coups d’éclats, la vie qui trop tôt se dérobe. Et ces femmes, Jeanne et Jeannette, pucelles comme putains : « Il n’est délice que foutre en cul ! » Que connaît-on de François Villon ? Deux textes remarquables, guère d’autres. Cette Ballade des pendus qu’il écrit dans sa cellule et que Daraquy vient de chanter à l’orée de son récital. Et cette Ballade des dames du temps jadis qu’il a la sagesse de ne point interpréter pour ne pas convoquer abusivement la mémoire de Brassens. Simplement le dire. Et de quelle façon !

Car Daraquy est bien plus qu’un interprète. Il incarne Villon comme naguère il le fit, et pour longtemps encore, avec Gaston Couté. Et c’est troublant, émouvant comme rarement. Villon il est, et se chante, même si l’essentiel des chansons n’est pas de lui (avec tout de même cinq originaux du maitre !), mais du créateur de ce spectacle, Jean-Pierre Joblin (qui, sur un titre, ose entremêler sa plume avec celle de Villon). Troublant, probant, épatant, nul ne saura mieux que lui incarner l’infortune de ce poète moyenâgeux, ce lettré des gueux. Filles sans cœur qu’on honore tristement, gens d’armes, bourgeois et notaires, larcins… parfois on se dit que Villon s’est un jour réincarné en Brel. Le verbe est haut, la verbe est cru mais raffiné dans l’agencement, efficace dans l’évocation. Intemporel vraiment, et porté par des musiques qui se rencontrent, se fécondent à travers les âges, admirablement servies par Laurent Bezert à la guitare et Thomas Garrigou à la basse et batterie.

Et donc Daraquy, qui a la grâce et le grotesque d’une peinture de Bruegel, qui embrase tout, les embrasse toutes, diable d’homme qui, à l’évidence, a rencontré en Villon son double.

On écoute un peu de ce spectacle ici.

29 avril 2012. Étiquettes : , . En scène, Mes nouvelles Nuits critiques. 1 commentaire.

%d blogueurs aiment cette page :