Carrefour Chanson de Clermont-Ferrand : 20 ans déjà ! (2)

par Michel Trihoreau

Ces 14 et 15 avril, Claude Mercier et son équipe de l’ORACLE présentaient le vingtième Carrefour de la Chanson, à Clermont-Ferrand. Vingt années au cours desquelles furent présentés sur scène et récompensés des dizaines de chanteurs, chanteuses et groupes divers. Occasion aussi de voir, la veille, de nombreux artistes confirmés comme Georges Chelon, Le Quatuor, Enrico Macias, William Sheller et bien d’autres. Pour ce vingtième anniversaire, les organisateurs ont dû refuser des entrées, les réservations étaient au complet.

Épisode 2 : La résultante des forces dispersées

Elsa Gelly (photo d'archive Catherine Cour, Prémilhat 2011)

Ainsi, le lendemain, j’étais sur la défensive pour affronter les cinq participants concourant pour le Prix de la Ville de Clermont. Sournoisement agacé a priori sans rien en montrer, mais prêt à me défendre contre la moindre attaque, j’étais intérieurement blindé.
Évidemment, le métier reprend le dessus, je fais taire le démon qui se réveille parfois en moi pour donner priorité à l’innocence de mes sentiments et à un certain sens de l’objectivité ou de l’idée que je m’en fais. Les cinq concurrents étaient les vainqueurs des années précédentes, garantie donc d’une qualité professionnelle peu contestable. Le choix allait se faire essentiellement sur un ressenti du moment.
Henri Léon et les autres sont de bons musiciens, doués d’un sens de l’improvisation incontestable. Ils s’amusent sur scène, parfois de peu et nous amusent de même avec facilité… beaucoup de facilités. On aurait plaisir à les inviter pour les noces et banquets où ils remplaceraient avantageusement le beau-frère qui raconte la dernière blague sous la ceinture. Un bon moment donc si l’on n’est pas trop exigeant sur la subtilité de l’élégance poétique.
A l’inverse, Pascal Rinaldi est inspiré par les muses. Un bel univers musical et une jolie voix portent des textes raffinés, soigneusement cousus à la main, ou la gaudriole n’a pas droit de cité. Errant entre Nerval et Obispo, il assombrit la scène aux antipodes des pitreries des précédents  et l’on a l’impression d’avoir balisé ici et là les repères du vaste domaine de la chanson.
On se trompe. Marion Rouxin nous fait oublier le temps de Paul & Robin en mettant délibérément l’accent sur la forme. La dame se fait attendre : beaucoup de fils à brancher, la technique a ses exigences. Voix puissante, mise en scène sophistiquée, gestuelle ample, elle se fait star, la performance est là, les plumes aussi, il ne manque que TF1.
La rage a failli me reprendre lorsqu’elle demande au public de se lever pour participer à son show ! Mais je me calme et je reste assis ainsi que quelques récalcitrants.

Frédéric Bobin (photo DR)

En revanche, je me serais bien levé spontanément pour saluer une autre performance, là aussi, diamétralement opposée : Elsa Gelly, a capella, sans artifices, la pureté même de la voix et du geste, on ose à peine applaudir pour ne pas casser le charme. Les morceaux de chanson s’enchaînent comme un unique poème sur l’enfant, sur la vie, on reconnaît des passages d’Anne Sylvestre, d’Allain Leprest. Oui, c’est de l’interprétation, mais la création originale est dans la construction et surtout dans l’art de donner de l’émotion en profondeur.
Enfin, Frédéric Bobin ramasse le Grand Prix. Un peu comme s’il était la résultante de toutes les forces dispersées des autres. Bobin écrit sur la vie, sur son siècle, avec des mélodies qui marquent la mémoire et des mots joliment tournés, sans fioritures, mais avec un partage d’authenticité, de vécu qui touche le cœur et l’esprit. Ses chansons ne s’envolent pas aussitôt applaudies, elles restent dans la tête et s’inscrivent dans une longue histoire après les plus grands, après Tachan, Béranger, Leprest.
Alors, ne serait-ce que pour les sommets atteints par Elsa et Frédéric, le vingtième Carrefour  de Clermont-Ferrand fut une réussite. Les moments de bonheur, si forts, si rares, envoient les épines dans l’oubli.
Merci L’ORACLE, merci Claude Mercier, vingt ans de passion et  d’amour au service de la chanson ça vaut bien un coup de projecteur et une ovation debout !

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19 avril 2012. Étiquettes : , , , , , . Festivals, Les événements, Prix. 8 commentaires.

Carrefour Chanson de Clermont-Ferrand : 20 ans déjà ! (1)

par Michel Trihoreau

Ces 14 et 15 avril, Claude Mercier et son équipe de l’ORACLE présentaient le vingtième Carrefour de la Chanson, à Clermont-Ferrand. Vingt années au cours desquelles furent présentés sur scène et récompensés des dizaines de chanteurs, chanteuses et groupes divers. Occasion aussi de voir, la veille, de nombreux artistes confirmés comme Georges Chelon, Le Quatuor, Enrico Macias, William Sheller et bien d’autres. Pour ce vingtième anniversaire, les organisateurs ont dû refuser des entrées, les réservations étaient au complet.

Épisode 1 : Les forbans aux gémonies

Jean Chocun, Jean-Louis Jossic, Jean-Paul Corbineau, nos 3 Jean de Nantes (photo © Eric Doll)

Je me réjouissais de revoir Tri Yann. C’était le spectacle d’ouverture, samedi. Les Trois Jean historiques (Chocun, -Louis Jossic et –Paul Corbineau) qui écument depuis quarante ans les scènes bretonnes de partout, accompagnés de leurs cinq autres complices, étaient bien à leur poste, armes en main, prêts à conquérir le public auvergnat une nouvelle fois.
Une mise en scène prometteuse évoque à la fois un navire pirate fantôme et la cour déglinguée d’un roi soleil anachronique, avec dentelles, chapeaux oniriques et chausses dans les baskets. Et l’équipage attaque pour le plus grand plaisir des fidèles anciens et des néophytes émerveillés.
Les Prisons de Nantes, Pelot d’Hennebont, Ye Jacobites, les meilleures pièces de l’arsenal sont dépêchées au public avec l’entrain et l’expérience de la jeunesse et de la durée conjuguées.
Bien sûr, les voix sont tellement mélangées aux instruments qu’on ne saisit pas bien le sens des paroles. Pas très grave pour La Jument de Michao, suffisamment répétitive pour qu’on s’y retrouve, mais c’est dommage pour Marie-Jeanne-Gabrielle, ce bijou de Louis Capart dont la mélodie se délaye dans la marée sénane et dont le texte se devine à peine dans le crachin.
J’étais néanmoins dans un bon jour, prêt à tout pardonner à ces forbans, avec une indulgence bienveillante qui devait beaucoup à mes souvenirs et pas mal à mon respect pour leur admirable longévité. Et puis tout a basculé.
Je ronronnais, emporté dans une espèce d’équipée magique, avec dans la tête des images de Bilal ou de l’Ankou troussant Bécassine ; peut-être aussi des parfums de galettes de sarrasin, de cidre ou d’hydromel ; ou  les saveurs de la bière Lancelot, je ne sais plus… Je suis brutalement revenu à la dure réalité avec un projecteur dans les yeux. L’objet partait du fond de la scène et, sans crier gare, m’envoyait dans les globes oculaires une quantité insupportable de watts. J’étais prêt à tout avouer : « Oui, l’Erika, c’était moi ! L’Amoco Cadiz et le Torrey Canyon aussi ! Pitié ! » Rien n’y fit, l’éclairagiste de la Gestapo, impitoyable, continuait à me détruire la rétine. Pire, à me gâcher définitivement le reste du spectacle.
Est-ce l’effet de la souffrance ? D’un coup, j’ai frôlé l’agacement dans les cabotinages du capitaine Jossic ; je me suis pris à penser  que le meilleur temps était celui de La Découverte ou l’Ignorance où la profondeur le l’océan me touchait encore.  J’ai continué à souffrir, avec par intermittence cette lumière insupportable dans les yeux, lié au mât, plus révolté que désespéré. Allez quitter un navire en plein océan ! Et pas de risque de mutinerie : autour de moi on s’accommodait des souffrances visuelles comme parfois on s’accommode des tortures auditives infligées par des sonorisateurs aussi sourds que fous.
La rage me rongeait tellement que j’ai voué aux gémonies tous les chanteurs qui font chier le public de toutes les façons possibles. (Pardon, dans ma colère j’ai laissé échapper un gros mot !)

(à suivre)

18 avril 2012. Étiquettes : , . Festivals. 3 commentaires.

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