Tournée générale et vers pour tous

Aux musicologues de disserter sur le côté vintage d’une musique qui, bien qu’armée d’un fier chromatique en première ligne, lorgne parfois sur les classiques du rock anglais et américain, de ceux qu’on ne saurait plus faire, qu’on n’oserait plus.
Les apérologues, eux, s’intéresseront plus au nom du groupe, au sens comme à la pratique, prétexte à mirer la belle robe de vers levés, de verres trinqués, de ces mots qu’on échange sur le zinc, promesses apéritives, du monde qu’on refait et des espoirs digestifs que l’insouciante jeunesse de ces trois-là est bien capable de tenir. Eux veulent remettre nos existences sur les rails de la vie, les extirper du gris.
Tournée générale est bien joli nom pour un groupe. Qui  évoque tant ces troquets échauffés que ces grands soirs qu’on appelle de ses vœux. Et qu’ils nous chantent. Ça fait déjà tout un septennat que ces trois-là sèment leurs chansons et du même coup ensemencent les consciences. Car si c’est vrai qu’on peut tout chanter, l’utile comme le futile, eux joignent constamment le plaisir au nécessaire.
Ce troisième opus est encore plein de résolutions, de coups de poings sur la table, de cette dignité collective retrouvée qui nous tire la tête de l’eau (de l’eau ? quelle horreur !).
Leur parrain semble bien s’appeler Christian Paccoud, notre Paccoud au poing levé, qui non seulement n’a pas de mots assez forts, entre deux verres, pour vanter Tournée générale, mais en plus se laisse emprunter par eux quelques titres. Ce fut « Avenue du dragon » sur le précédent album, c’est « Etc ». Reprendre Paccoud c’est comme se coller un label d’une rare exigence, qui signe un engagement sans possible retour. Eux sont de lot, graines d’ananars qui déjà donnent de beaux fruits.
On notera aussi, en « bonus » comme ils disent, un bien beau duo de ce trio avec Hk & les Saltimbanks, avec des mots qui leur vont bien : « Vous avez vaincu vos despotes avec pour seule arme votre jeunesse. »
Bien sûr qu’on rêve pour eux d’une tournée générale, qui passerait au plus près de nos vies, de nos chez-nous. Au bar d’ici comme dans la salle d’en face : « J’traverse la vie / Avec mon sac et ma guitare / J’ai des amis / Dans toutes les villes et leurs satanés comptoirs. » A faire lever comme un ferment la joie d’un possible changement. On s’y joindra.

Tournée générale, Demain, c’est quand ?, 2012, SPPF/MVS distribution. Concerts le 17 mars à L’Artiste, à Golbey (88) ; le 21 mars au Réseau, à Nancy (54), le 23 mars à La Boule noire, Paris 18e ; le 24 mars à Champagny-en Vanoise (73). Autres dates sur leur site.

14 mars 2012. Étiquettes : , , . Lancer de disque. 3 commentaires.

Arthur, pcc Christian Paccoud

« Pour aller à la pêch’ aux bisous
II faut tendre les deux joues
Pêcher des câlins c’est bien.
Mais qui n’a pas d’asticots
Va pêcher des godillots,
Qui a les jou’s écarlat’s
Parc’ qu’il prend des pair’s de claqu’s ? »

Avec ou sans « je », quand on chante, on se chante souvent. Christian Paccoud est né en 1954, à Pont-de-Beauvoisins, en Isère. Rapidement, la famille s’en va en Auvergne. Puis, puis… beaucoup d’errances. Paccoud se souvient de ses premiers spectacles avec cachetons, bals populaires et mariages alentours : « Mon premier accordéon, je l’ai eu à cinq ans ; ma première scène, je l’ai faite à neuf. » Après le labeur, il fallait encore, sur le chemin du retour, ressortir l’instrument pour distraire un public de dames, pendant que le père dilapidait à l’étage, aux bras d’autres femmes, la recette de la soirée. A 13 ans, il claque la porte de chez lui et n’y retourne plus jamais.
Paccoud fut longtemps le chanteur sans disque, vingt-cinq ans sans galette. Jusqu’à ce que les louves du Loup du Faubourg trouvent les mots et les sourires pour le convaincre. Sort ainsi en 2000 son premier disque. Et c’est un disque pour les enfants, qui plus est sur l’enfance maltraitée. C’est « Arthur, le pécheur de chaussures » : les mots sont écrits depuis longtemps, évidents. On dit que c’est depuis la parution de ce disque que Paccoud a cessé de se ronger les ongles. On ne s’étonnera pas plus que, régulièrement, il travaille dans des foyers avec ceux qu’on nomme des cas sociaux : des déstructurés, des blessés de l’existence, gueules cassées de l’amour filial. Son Arthur fait école chez les pédagogies qui trouvent ainsi les mots pour dire ce mal.
Si je vous dis ça, c’est parce que l’ami Paccoud vient jouer son « Arthur, le pécheur de chaussures » pas loin de chez moi, à Viricelles, chez l’ami Serge Féchet. Que ce spectacle « pour enfants », chanté avec la complicité d’Armelle Dumoulin, est un spectacle tous publics, pour les petits que nous étions comme pour les grands que nous ne serons jamais tout à fait, que la chanson de Paccoud nous aide à guérir de toutes nos meurtrissures passées et présentes. Et que Paccoud est un paquet de générosité, d’humanité comme il est rare.

Le 3 février à la salle des tilleuls à Viricelles.

29 janvier 2012. Étiquettes : . En scène, Lancer de disque. 1 commentaire.

Paccoud, portrait sous « influences »

Sur le site « Les Influences » de cette semaine, un portrait de Christian Paccoud, à l’occasion de deux événements d’importance. D’abord la sortie d’un nouvel et double album : Les Magnifiques. Ainsi que la tenue du (grand) Festival des fromages de chèvres, la semaine prochaine, à Courzieux, à proximité de Lyon.
Rappelons ce festival, troisième du nom, à contre-courant de tous les autres. Un festival pour « donner la parole à ceux qui ne l’ont pas pour d’autres raisons que ceux qui l’ont. » Pluridisciplinaire, il fait la part belle à la chanson, le théâtre et la poésie. L’instigateur de ce rendez-vous hors normes, hors tout, n’est autre que Christian Paccoud. Y sont invités artistes professionnels et troupes de théâtre de réinsertion sans que nous sachions à l’avance qui va jouer ni quand.
C’est du 20 au 24 juillet à l’Auberge de la Buissonnière à Courzieu (69). Entrée gratuite. Avec cette année : Dorine Brun, Fabienne Dubois, Le Bateau théâtre, Katel, Suzy Clous, Le Gros Cœur de la Compagnie Parler-Debout, Pierre Henri, Les Temps mêlés, François Orange, Brassens au bord de l’eau, Les apéros des libertés, François Lemonnier, La Dernière mesure de Christian Paccoud, Le p’tit monde d’Armelle Dumoulin, Les « Sans théâtre du fil », Les Magnifiques, Mon Côté punk, Les z’Armuses, Les Sœurs Sisters, Karen et Gil, Le Théâtre des individus, Tournée générale.
L’autre actu, c’est la sortie de ce double cédé, « Les Magnifiques ». Le premier cédé, Les petits damnés de la terre, présente des chansons dont les textes ont été écrits en atelier avec des adolescents en difficulté ; le second, Une chanson pour Antonin, est une longue chanson faite d’un collage de textes écrits en milieu psychiatrique. Les textes y sont interprétés par Christian Paccoud et par les « Sœurs Sisters », à savoir : Armelle Dumoulin, Alice Carel, Céline Vacher et Sophie Plattner. Paccoud y est, comme toujours, accoucheur de mots, d’espoirs et de colères. Ce double album est, effectivement, magnifique.

A lire donc d’urgence ce portrait de Paccoud sur « Les Influences », un site à mettre de suite dans vos favoris.

17 juillet 2011. Étiquettes : . Lancer de disque. Laisser un commentaire.

Le (grand) Festival des fromages de chèvres 2011

L'étonnant festival de Christian Paccoud (photo DR)

C’est un festival vraiment pas comme les autres. D’abord parce, même sans moyens, sans subventions, il est totalement gratuit, total don de soi (en fait, on donne ce qu’on veut, ce qu’on peut). Et sans vedettes. Il se veut « donner la parole à ceux qui ne l’ont pas et pour d’autres raisons que ceux qui l’ont ». Sa programmation est copieuse mais nous n’en connaissons pas le détail : si tel ou tel artiste nous intéresse plus que d’autres, ce sera au petit bonheur la chance car personne ne connaît ni ne connaîtra les horaires de passage. Les connaisseurs (ceux qui furent là aux deux précédentes éditions) auront bien sûr reconnu ce festival en tous points singulier : c’est le Festival des fromages de chèvres, à Coursieu, dans le Rhône. Le boss en est Christian Paccoud, celui de l’Avenue du dragon et d’Anarchie ma blanche ; ce festival est à son image : généreux. C’est un festival pluridisciplinaire même si la part belle est faite à la chanson que côtoient la musique, le théâtre et la poésie. Le cinéma aussi. Les enfants y ont leur propre programmation : ce sera Le Coin des chevrettes, fait de cirque, chanson, jeux et autres animations. C’est avant tout un lieu de rencontre, de convivialité, là où, entre deux verres et trois merguez, peut fermenter l’envie de luttes présentes et futures.
La programmation est faite d’artistes professionnels et de troupes de théâtre de réinsertion : Dorine Brun, Fabienne Dubois, Le Bateau théâtre, Katel, Mon Côté punk, Suzy Clous, Le Gros Cœur de la Compagnie Parler-Debout, Pierre Henri (humour), Les Temps mêlés (dans la pièce « Témoignage d’une machine à écrire »), François Orange, « Brassens au bord de l’eau », « Les apéros des libertés », François Lemonnier, « La Dernière mesure » de Christian Paccoud, « Le p’tit monde » d’Armelle Dumoulin, Les « Sans théâtre du fil », Les Magnifiques, Les z’Armuses, Les Sœurs Sisters, Karen et Gil, Le Théâtre des individus (dans la pièce « Deux petites dames vers le nord »), Tournée générale. Par ailleurs, les artistes présents présenteront, en fin de festival un spectacle, « Dealer de mots », qu’ils auront travaillé durant toute le durée du festival avec le concours d’amateurs.

Du 20 au 24 juillet 2011 à l’Auberge de la Buissonnière à Courzieu (69). Le site du festival.

14 juin 2011. Étiquettes : . Chanson sur Rhône-Alpes, Festivals. 1 commentaire.

Le monde est fou !

 

(photo DR)

 

Ainsi donc le fameux trader Jérôme Kerviel vient d’être condamné. Cinq ans de prison dont trois fermes. Je ne plaindrai jamais un trader déchu, fut-il bouc émissaire d’un système vérolé. Lui reste aussi à payer une somme que je n’arrive même pas à calculer : près de cinq milliards d’euros. Il lui faudra verser son salaire actuel de 2300 euros, en intégralité, durant 177 536 années, une paille, pour s’en acquitter. Juste deux questions de l’éternel étonné, du candide que je suis : d’abord comment fera-t-il pour bouffer durant tout ce temps d’éternité s’il ne lui reste rien ? Et pis, retournera-t-il en prison s’il n’arrive pas à honorer ses dernières mensualités ? Le monde est fou qui ne peut nous rassurer. Pas de pitié certes pour ce prédateur qui, en ce monde de pourtant total libéralisme, a commis l’imprudence de se faire chopper. Mais l’absurdité d’un tel jugement et le total blanchiment du Lyonnais n’augurent rien de bon dans ce monde fou, fou.

Connaissez-vous Christian Paccoud ? Les habitués de ce blog, oui. Paccoud nous chante ce monde-là, pas celui bordé de fric, non, mais de ses dommages collatéraux : de l’humain qui fouille les poubelles du capitalisme pour simplement pouvoir bouffer. Paccoud chante un monde grouillant d’humanité, de sincérité, à l’extrême opposé de cette société que les trader symbolisent, eux et les présidents bling-bling, les tueurs de France-Télécom, les liquidateurs d’entreprises et tous ces vampires, de pire en pire… Ça vaut le coup de poser sur sa platine un disque de Paccoud pour se prendre un bol d’air, de bon sens. Pour simplement respirer.

« Moi c’est Franck, viré de la Lyonnaise
J’alignais des zéros sur des comptes truqués
Mais j’ai jamais su monter les mayonnaises
Et depuis je vais pointe dans la cage d’escalier
Crache le feu, l’amour et dis ton nom
Qu’on l’entende Avenue du Dragon »
Avenue du Dragon, Christian Paccoud

« L’argent c’est comme les prix, ça monte
Mais l’or c’est pire et les convives
S’installent à la table des comptes
Est-ce ainsi qu’il nous fallait vivre ? »
On avait de l’or, Christian Paccoud

« Et l’on s’entretue à coups
De poignards dans le cou
Ou même en se jetant tout
En haut d’une falaise
Où tu t’écrases au fond d’un trou
Le monde est fou
Poil au cou
Le monde est fou
Dans ce monde fou pousse des clous »
Le Monde est fou, Karen Taé-Christian Paccoud

Le site de Christian Paccoud, c’est là. On lira aussi les articles sur Paccoud de NosEnchanteurs : c’est ici.

6 octobre 2010. Étiquettes : . Saines humeurs. 1 commentaire.

Tout Paccoud, Thou Chant

Christian Paccoud (photo Michel Kemper)

Troisième numéro de Thou Chant, à compter d’aujourd’hui, non au kiosque voisin mais sur votre ordinateur. Avec au sommaire une flopée de bons cédés (Jeremy Kisling, Miss White & the Drunken piano, Arthur H, Karimouche, Jean-Pierre Réginal, Morice Benin, Annkrist et pas mal d’autres), la chanteuse Buridane, un petit tour en Auvergne (du côté des volcans – c’est très tendance –, au Sémaphore de Cébazat précisément), dans les coulisses du Catering social, en Rhône-Alpes aussi comme à l’accoutumée où toute l’actualité s’étale devant vous… Avec aussi Christian Paccoud pour un entretien exclusif où l’artiste sensible qu’il est nous parle tant de son travail actuel que de ses projets. Passionnante interview. Extraits : « (…) Les exclus de notre société sont, par le fait, le cœur même de notre poésie. C’est-à-dire que tous ceux qui réussissent sont la plupart du temps dépourvus de toute forme de poésie : ce sont devenus des espèces de numéros, de chiffres, de résultats et de pourcentages, avec des cibles, des obligations de résultats. Et, à côté d’eux, des exclus, ceux qui n’ont jamais voulu aller là. Eux sont remplis de poésie : y’a qu’à aller la cueillir ! Tout notre théâtre, toute notre création est là. Je le vois de plus en plus : c’est quelque chose d’assez beau, d’assez fort, et triste à la fois parce que personne ne les écoute. Alors moi je préfère mettre mon « talent » plutôt là que chez les crapules de la culture et autres académiciens de théâtre, ces champions du monde de financements et autres subventions. Je fais un peu comme Copeau à l’époque de son théâtre, j’emmène le théâtre et la chanson là où on voudrait faire croire aux gens qu’elle n’existe plus. » Pour la première fois sur Thou Chant, l’interview qui en résulte peut être indifféremment lue et écoutée. Retrouver la voix de Paccoud est déjà entrer en résonance avec ce chanteur de totale exception.

Le Thou Chant, c’est ici.

23 avril 2010. Étiquettes : , . Les événements. Laisser un commentaire.

Portfolio : Christian Paccoud

Christine Ruffin a deux passions : la chanson (elle est chanteuse, auteure à ce jour de trois albums : voir son myspace ici) et photographe. Là, elle allie les deux avec grand talent. Qui plus à l’occasion du festival d’Annonay, où elle réside.

4 avril 2010. Étiquettes : . Pas des poissons des chansons, Portfolio. Laisser un commentaire.

Christian Paccoud, juste la vie !

Dans le showbiz, on fait parfois des coups. Pas Paccoud. Ou alors ce sont des coups dans la gueule, dont on ne se remet pas. Christian Paccoud fut manifestement le poing d’orgue de ce festival, celui qui marque plus que tout autre. C’était ce 3 avril à La Presqu’île, à Annonay.

(photo Christine Ruffin)

Pantalon noir, marcel blanc, le Piermaria en bretelles. Et sa voix qui vient de loin, du fond de la salle, en fait de bien plus loin encore, des tréfonds, sans micro et, déjà, impose le respect. Paccoud, c’est comme si, d’un coup, le peuple s’invitait à la fête, tendait la scène de guirlandes multicolores, de lampions colorés, se faisait quatorze juillet, culbutant de nouvelles bastilles, hordes de sans-culottes qui nous rappellent à eux, à elles, coutumiers oubliés, rayés de toutes listes, excroissance, décalculés de l’Unedic comme exclus de la vie, ceux qui ont du temps pour rien. Au son de l’accordéon, c’est le peuple qui est sur la touche. Paccoud, c’est la vengeance des laissés pour compte, l’honneur de ceux qui n’ont plus rien, c’est le sourire et l’amour de toutes les mômes des Ferrat et Ferré, c’est le sang de ceux qui n’ont pas de veine, le jus de la treille qui noie tout : « C’est pas pour la santé qu’on boit / C’est pour la peine / C’est pour vider le vilain de nos veines. » On n’applaudit pas Paccoud, jamais : une chanson succède à l’autre sans espace possible, sans dépit ni répit. Comme une seule et unique chanson, longue comme un jour sans pain. Par laquelle on est dans la vie, pas celle de dedans la télé, non, la vraie, celle du bas peuple, France d’en bas, de souvent très bas, cours des miracles, graine de Gavroche en futures barricades. Paccoud, le porte-voix, étonne, détonne. Dans la salle, pas un bruit. C’est fou de voir ces p’tits jeunes rockeurs comme ces vieux à cheveux blancs, tous immobiles, comme aimantés par cet homme, ce bateleur forain, ce redresseur de torts, cette masse d’humanité. Car ce n’est ni récital ni concert, seulerment la vie. Celle qu’on s’en vient justement oublier en de tels lieux et qui s’y invite brusquement, bousculant les convenances, se rappelant à nous. « Allez dansez les pantins / Ça va le faire / Allez dansez les pantins / Ça va nous faire du bien ! » Une chanson revenue à sa source, à sa raison d’être, celle d’avant que l’industrie discographique la muselle à tout jamais, la vide de toute substance, de tous germes. Une chanson d’émotion, d’espoir, de lutte. Tant qu’on en sort sonné, groggy, mais debout. Et heureux !

Le site de Christian Paccoud, c’est ici.

4 avril 2010. Étiquettes : . Mes nouvelles Nuits critiques, Pas des poissons des chansons. Laisser un commentaire.

Solleville, qui fait rimer les oubliés

Archive. Pour ses cinquante ans de chanson, Francesca Solleville s’offre le luxe d’un coffret de cinq cédés, Venge la vie (102 chansons enregistrées entre 1959 et 1983) ainsi que de Je déménage, compilation de 15 titres de 1995 à 2007, survols d’autant de décennies d’engagement. Ce papier a presque six ans déjà, récital capté en live salle des Tilleuls à Viricelles, petit village et havre de chanson entre Lyon et Saint-Étienne.

Francesca Solleville et sa pianiste Nathalie Fortin (photo Michel Kemper)

« Le monde autour de nous ressemble / A un océan démonté / La tendresse est à reconstruire». Solleville est interprète qui, depuis des lustres, se met en bouche des mots écrits par d’autres, parfois spécialement pour elle. Des propos qu’elle lustre de sa voix, qu’elle magnifie de superbe. On se l’imagine clamer le chant de Victor Jara ou celui des partisans : si son choix de textes est désormais autre, la tonalité est restée pareille. Le temps n’a pas de prise sur Francesca Solleville. Et rien de ce qu’elle chante ne lui est étranger : elle est colère, elle est tendresse, impressionnante et bouleversante à la fois. La salle est bondée. Francesca arrive sur scène : Al dente en guise de présentation, de carte d’identité. C’est son passé de gamine rital qu’Allain Leprest lui a écrit. Un Leprest omniprésent dans ce répertoire : une chanson sur deux, comme une évidence, comme la signature d’un des plus grands auteurs d’aujourd’hui. L’enfance donc, puis premier mensonge : On s’ra jamais vieux, texte de Bernard Joyet, autre monstre de la chanson qui l’a précédé de quelques mois sur cette même scène. Demi-mensonge plutôt : sera-t-elle vieille un jour Francesca, elle qui, à l’orée de son hiver, a la sève d’une jeune pousse, porte les prémices d’un k.o. social qui lentement bourgeonne, a la toux d’une marmite à cheval sur le Vésuse et l’Etna. Avec Vanina, de Véronique Pestel, Solleville fait rétro du siècle passé, par l’entremise d’une femme qui traîne sa militance des suffragettes à la résistance, de l’Algérie au caritatif catho d’aujourd’hui : siècle d’une femme debout, magistralement interprétée par une autre, tout aussi lancée en militance, droiture faite chanson. C’est un récital de fulgurance, une voix puissante gorgée de combats, en constant devoir d’espoir. « Voici un texte de Louise Michel : c’est pas très gai, tout ça. J’ai hésité avec un autre, d’Anne Sylvestre, sur Bagdad… ». Mais Solleville c’est ça. Si on veut le futile, ce n’est pas elle qu’on ira entendre. Francesca est la gravité d’un monde brutal fait de colonisation, de racisme, de charrettes sociales. Comme le lui écrit Paccoud, sa chanson fait rimer les oubliés, magistral poing levé qu’elle est contre l’indifférence : « Ça claque aux matins noirs / Et ça fait douter les soldats / Ça porte le grand soir / Et ça fait beaux les gens d’en bas / Quand elle étend ses blanches croches / Quand les hommes ont le vin qui triste / Elle fait des clowns au yeux des poches / Quand y’a plus d’oiseau sur la piste… ». Louis Aragon, Jean-Michel Piton, Jean Ferrat, Gilbert Laffaille, Pierre Tisserand, Michel Bühler, Gérard Pierron, Jean-Max Brua, Louise Michel… le générique de Francesca, cette petite femme aux cheveux d’or, est fierté d’une chanson qu’on dit moribonde au seul fait qu’elle est absente de l’écran télé, privée d’antenne. Mais pas de public : la salle de Viricelles était, une fois de plus, pleine à craquer. Gorgée d’émotion et remplie de fierté. Celle d’accueillir une des plus grandes chanteuses en exercice.

Francesca Solleville sera en concert à la Salle des Rancy à Lyon les 22 et 23 ,janvier 2010.

12 janvier 2010. Étiquettes : , , , . Archives de concerts. 1 commentaire.

Paccoud, superbe graine d’ananar

Paccoud, de quoi, plus que jamais, nous redonner force et espoir (photo Ghislaine Mathieu)

Archive. Ce fut ma première rencontre avec Christian Paccoud, lors du festival Y’a d’la chanson dans l’air au Théâtre de Poche à Saint-Étienne. C’était en 2003. Les premières fois actent souvent la naissance d’amitiés vraies. Et de total respect. Après vingt-cinq ans de chanson, rétif à tout enregistrement, Paccoud venait tout juste de sortir ses deux premiers CD. Mais c’est en scène qu’il vous faut le découvrir…

Rarement on aura autant approché l’idée de la chanson populaire : celle qui parle du peule, qui parle au peuple, qui prend aux tripes, dont on reprend et mémorise sur l’instant chaque refrain. De ceux qui nous portent, nous galvanisent. Christian Paccoud est choc rare, unique, qui bouscule ce qu’on croyait savoir sur la chanson, toutes nos belles hiérarchies si longtemps travaillées. C’est enivrant, impressionnant ! Sans souffle et sans répit, il colle ses chansons les unes aux autres comme si elles n’en faisaient plus qu’une, de bien plus d’une heure, sans trêve, sans possible place aux applaudissements. En une sorte de chronique chantée d’un peuple qui doute mais qui lutte, qui peine à souffler les braises de la révolution. Qui fermente et chante, réanimant toute vie par la chanson. Pas de micro, lui n’en a pas besoin pour hurler son chant, celui des réprouvés de la vie, ceux qui trouvent chauffage dans les cages d’escalier : « Crache le feu, l’amour et dis ton nom / Qu’on l’entende avenue du Dragon » Que d’l’amour, que DAL ! Au son de son piano du pauvre, le chanteur, vraie graine d’ananar, défile, manifeste, tangote, virevolte… « Anarchie, ma vieille / T’es comme le soleil / Toute la vie on t’attend ! ». Paccoud est un poing dans la gueule, un choc, un crachat dans la soupe. Vous ne le connaissiez pas, nous non plus. Vingt-cinq ans qu’il chante et il nous était encore vierge d’écoute. Jean Ferrat, invité il y a peu sur France2, s’est permis d’y imposer trois artistes : Solleville, Joyet et Paccoud. On comprend pourquoi. Que ce chanteur nous revienne d’urgence : il est de la race des géants, des seigneurs, du peuple. Par lui le Poche vient de nous offrir l’une de nos plus mémorables émotions en chanson.

Le site de Christian Paccoud.

25 octobre 2009. Étiquettes : . Archives de concerts. Laisser un commentaire.

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