Le vent dans les voix d’Évasion

C’était l’an passé au off d’Avignon, théâtre Les Lucioles, pour leur nouvelle création, Du vent dans les voix. Qui sort ces jours-ci en bacs, dans une version CD + DVD.

« Tant qu’il y aura des hivers / Il y aura des printemps… » (photo DR)

Vingt ans qu’elles chantent et nous enchantent, qu’elles colorent la chanson des atours du monde, qu’elles abondent notre réflexion des espoirs, de la douceur et de la colère des peuples. En version française comme en version originale arabe ou catalane, russe ou brésilienne, en breton comme en espagnol, en japonais comme en des tas de langues et idiomes parlés dans chacun des continents. Vingt langues au total…
On les a vues grandir, prendre la nécessaire assurance. On les a vues un jour tenter leur propre langue française, maternelle ou d’adoption pour dire sans ambages ce qu’elles ont sur le cœur. On les a vues, soutenues dans leurs différents spectacles, à chaque nouvelle étape.
Et les voici, vingt après le phénomène socioculturel où elles furent alors cantonnées, ghettoïsées presque. Les filles sont depuis belle lurette devenues femmes, plus même : grandes dames. Là, elles se permettent Du vent dans les voix. Et plus encore de la joie, du ludique et du rire dans leur tour de chant.
Ce sont elles, Laurence, Anne-Marie, Nathalie, Soraya et Gwenaëlle, qui vous accueillent et presque vous placent, parées de leurs chants de bienvenue. Délicate attention vraiment… Puis alternent des chants indignés par la marche du monde et d’autres de joie, dans une légèreté nouvelle, presque inespérée. C’est sans doute là que l’Évasion nouveau est à trouver. Sans être cour de récréation, la scène est cette fois-ci comme aire de jeu et les chanteuses gamines, complices, camarades de jeu. C’est joyeux, sans jamais rien abdiquer du fond, sans oublier propos cinglants et chansons. C’est vrai qu’on peut rire à gorges déployées en « canta la liberta » !
Nos cinq ne nous parlent que d’elles. Et par elles que de nous. De leurs désirs d’avenir quand, ensemble, toutes jeunes filles, elles s’y voyaient déjà. Rêves fous d’amour et de richesse, de gloire, de bonheur assurément. De liberté, d’égalité, de fraternité… Toutes, point de départ, ont grandi dans le même quartier. Et chacune, à partir de là, de se farder le réel, de réinventer autre chose, marin en haute-mer ou Gavroche ou épouse du Che… « Tant qu’il y aura des hivers / Il y aura des printemps… » Les filles sont étonnement mobiles, gagnant tout l’espace à leur cause, à leurs jeux, leurs déambulations. Même le clavier de Serge Besset est mobile, qui va, qui vient, glisse sur cette piste nappée de notes, inondée de chants. Par des chansons en d’autres langues, on peut avoir la furtive impression que nos cinq baissent la garde, butinent le futile. Il suffit d’un texte pour savoir que notre distraction n’est pas la leur, que derrière des notes joyeuses se cachent toujours, avec le même entrain, des mots acérés, résolus. Elles se parent des langues et des cultures. Des religions aussi ? « Que de crimes ne commet-on pas / Pour un dieu qui n’existe pas ! » reprennent-elles à Entre 2 Caisses. Avec la même assurance, avec leur force multipliée, elles empruntent pareillement à Bühler son Vulgaire. Car la première liberté qu’elles ont en tant que femme est celle de la parole : elles disent et chantent sans entrave.
Sûr que leur chant ne passera pas souvent à la télévision, qu’il ne participera pas à l’Eurovision de la Chanson (l’imaginez-vous en direct devant toutes les nations ?). Sur que leur rêve de liberté n’est paradoxalement pas grand public, mais qu’il est doux à nos oreilles, qu’il est salutaire à nos vies. Qui plus est sans violence, avec le sourire, la gaieté. Dieu que ce combat est joli…

Évasion, Du vent dans les voix, 2001, Vocal26/L’Autre distribution. Sortie de l’album le 12 septembre. Le site d’Évasion, c’est ici. Evasion donnera un tour de chant à cappella sous les platanes de la Bastide de la Salle, à Bouc Bel Air (13), le dimanche 18 septembre à 18h, festival « Voix sous les Platanes ». Trois concerts gratuits du groupe Evasion en Ile de France : le mardi 20 septembre à la salle Jean Mermoz d’Ecuelles (77), le mercredi 21 septembre à la Maison des Métallos, 94 rue Jean Pierre Timbaud, 11eme à 20h, le jeudi 22 septembre à la salle polyvalente « La Campélienne » de Champeaux (77). Les 20 et 22 sont organisés dans le cadre de la présentation de saison de Act Art 77, ouverture des portes à 19h30. Le 21 est l’occasion de fêter la sortie de ce 6eme et double album/dvd d’Evasion.

10 septembre 2011. Étiquettes : . Chanson sur Rhône-Alpes, En scène, Lancer de disque, Mes nouvelles Nuits critiques. 2 commentaires.

Évasion, du vent dans les voix

Restons encore un cours moment au Off d’Avignon, subdivision Chanson, avec la nouvelle création d’Évasion, ce fameux groupe vocal né il y a vingt ans d’un atelier MJC, dans le quartier de Romans-la-Monnaie, dans la Drôme. À nouveau un petit bijou que ce « Du vent dans les voiles » présenté au Théâtre Les Lucioles. Vous pouvez en lire mes impressions sur le numéro de ce mois-ci du ThouChant C’est jusqu’au 31 juillet. Si vous allez les voir, faites la bise aux filles de ma part…

24 juillet 2010. Étiquettes : . Chanson sur Rhône-Alpes, Mes nouvelles Nuits critiques. 1 commentaire.

Évasion est désertion

A quelques semaines de Du vent dans les voix, leur nouvelle création présentée du 8 au 31 juillet au Off d’Avignon (au Théâtre des Lucioles), retour sur les jeunes femmes de cet étonnant groupe qu’est Évasion.

Évasion dans leur nouvelle création (photo Maxime Esnault)

Archive. « Tant qu’il y aura des cons il y aura de l’argent / Tant qu’il y aura des hommes il y aura du sang. » Si le chant du monde d’Évasion pouvait auparavant, dans la diversité de ses langues, ne pas être tout à fait compris (quoique…), la nouvelle création de ce groupe féminin ne nécessite aucune explication de texte. C’est direct, franc et sans la moindre illusion : « Je crois en l’homme, ce fumier, cet ordure. » C’est dit, acté, chanté. Qui plus est par Évasion, c’est-à-dire par la force de ses voix qui s’additionnent et se répondent en un chant majeur, universel. Un groupe féminin par qui on va boire au chant, vers qui on va se repaître goulûment. Un groupe d’une indicible et digne beauté, d’une grâce farouche et déterminée. A écouter Évasion dans ce répertoire inédit, les idées se bousculent. Il y a parfois en elles comme un chant incantatoire, tel ceux des chamans… Elles se parent du beau pour mieux sortir leurs griffes acérées, elles fustigent ceux qui « Pour la peau du tambour / Sont prêts à donner leur peau. » On pense à Renaud pour qui la femme n’est que sagesse (à part peut-être madame Thatcher…) face à la furie du monde. On pense à Lysistrata, cette antique pièce où les femmes font grève de leur corps et de l’amour pour convaincre les hommes de cesser toutes guerres. On ne voit par Évasion que sagesse face à une clinique analyse d’un monde qu’elles adorent autant qu’elles exècrent. Que ces jeunes femmes n’aillent jamais chanter au théâtre des armées sous peine de le désarmer, d’en faire des cohortes de logiques objecteurs, de possibles déserteurs. Car Évasion est désertion. Ces chanteuses guerroient contre l’incommensurable bêtise avec, pour antidote, l’idée d’une seule et unique terre. Et avec celle de la tendresse : l’Afghane se déshabille de sa burqa et chante son désir d’amour physique, un amour qu’elle s’est choisie, différent de celui qu’on lui impose… La chanson est agréable mais toute petite chose quand elle n’est que chansonnette. Elle est grande quand elle porte en conscience la douleur d’être, la dénonciation d’un monde fou, la détermination d’en changer. Évasion est pièce rare de cette chanson-là.

Le myspace d’Évasion c’est ici, le site .

29 mai 2010. Étiquettes : . Archives de concerts. Laisser un commentaire.

Des nuits noires de monde…

Les amateurs de chanson ont parfois leurs médailles. C’est vrai que d’avoir vu Brel en scène, ça en jette. Moi, j’étais trop jeune pour ça, tout gamin, j’y peux rien. J’ai un ami qui repeignait une loge d’artiste en sifflotant Brassens quand l’insigne fredonné est arrivé, avec sa pipe et sa moustache, avec Boby Lapointe aussi. Oh, cet ami n’en tire aucune gloriole, non. N’empêche qu’il a vu le vieux, lui. Et que le vieux était étonné qu’un aussi jeune connaisse par cœur une de ses chansons, toutes même. Je n’ai vu ni Brel ni Brassens. Tout juste, une fois, je suis allé saluer un des deux, compagnon de tous les jours, dans un cimetière sétois. Ni Brel ni Brassens donc, mais j’en ai vu des chanteurs, des Ferré, Mouloudji, Barbara, Leclerc, Montand, Bashung et bien d’autres. Même des qui sont encore vivants. J’en ai même côtoyé pas mal. Et certains artistes m’ont fait l’honneur de se lier d’amitié avec moi…

Évasion, Michèle Bernard et Patrick Mathis à l'orgue de Barbarie (photo Sabine Li)

Il y a ceux qui, autre médaille encore, ont vu Des Nuits noires de monde, à sa création, an début des années 90. J’y étais, c’est un de mes plus forts souvenirs de scène. C’était à Givors, dans le Rhône. J’en garde une émotion encore palpable, même pas soluble dans le temps, qu’un cédé live m’aide à prolonger indéfiniment. Pas loin de deux décennies plus tard, j’ai revu ces mêmes Nuits toujours aussi noires de monde. Avec toujours Michèle Bernard, avec un casting cependant différent. Les jeunes femmes du groupe vocal Évasion ont succédé au chœur de jadis, l’orgue de Barbarie de Patrick Mathis remplace le petit orchestre forain de naguère. Au début du spectacle, j’ai tenté bien sûr de rapprocher mes souvenirs de cette nouvelle version, ce nouveau regard. De comparer, de jouer au jeu des dissemblances. Puis j’ai abdiqué pour entrer en ces autres Nuits, si pareilles mais si différentes à la fois. Et ce fut un autre grand moment… Plus fort peut-être parce que le monde s’est encore plus amoché depuis, l’homme plus loup pour l’homme, le pouvoir plus nocif encore. Certes le rideau de fer s’est levé, et le fric s’est hélas engouffré. Les tours sont tombées révélant un monde nouveau où tout est prétexte à amputer nos libertés. On affrète des charters, on invente une quête de l’identité nationale pour se délester de ce qui nous apparaît étranger, satisfaire des pulsions malsaines autant qu’un électorat chagrin… Idées noires, noires de monde… « Nous les baleines ont part dans la lune / Dans la lune y’a des rêves, c’est étrange / On pourra s’y baigner dans les tout premiers temps / Car les rêves humains, leurs élans, leurs mystères / Ont trop peur de finir leur carrière / Sous la terre ». Un nouveau cédé live témoigne de ces nouvelles Nuits. A nouveau précieux, forcément indispensable.

Michèle Bernard, Évasion, Des Nuits noires de monde, 2010, EPM/Universal. En bac le 15 février. Le site de Michèle Bernard ; le site d’Évasion.

9 février 2010. Étiquettes : , . Chanson sur Rhône-Alpes, Lancer de disque. 2 commentaires.

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