Barjac (6) : l’après-midi de Guilam et de Courvoisier

De notre envoyée spéciale Catherine Cour,

Mardi 2 août, en journée,

Pierron lisant Couté, rien de plus normal !

La journée des files d’attente commence tôt. C’est la projection d’un film réalisé l’année dernière entre Barjac, Antraigues… sur la vie de Francesca Solleville. Jofroi avait prévenu la veille : « Il ne rentrera pas plus de 90 personnes dans la salle, sécurité oblige ». Tous ceux qui savent lire entre les lignes se sont donc traduit la phrase par : « Il y a intérêt à arriver tôt si on veut rentrer ! ». On a donc commencé à faire la queue, debout, en plein soleil à dix heures du matin, pour rentrer dans la salle à onze.
L’équipe du festival a déjà eu à gérer la mauvaise humeur de ceux qui ne peuvent pas accéder à ces évènements gratuits, offerts aux festivaliers… mais justement, quand c’est « gratuit » et « offert », ça devient vite une obligation et pour certains « cadeaux », il y a plus de déçus que de satisfaits ! Une séance de rattrapage était bien proposée, mais son horaire la réservait à ceux qui ne pouvaient (voulaient) pas assister au spectacle de 16 h 45.
Jofroi a donc annoncé qu’à partir de l’année prochaine une participation « symbolique » de 2 € serait demandée et que, dès jeudi et la projection du film de Richard Desjardins, des tickets seraient distribués à l’avance, permettant à ceux qui arriveraient trop tard pour bénéficier d’une des 90 places de ne pas faire inutilement la queue. C’est une excellente idée !
J’aurais aussi une interrogation-suggestion : le chapiteau est-il utilisé le matin ? Je sais que les balances se font l’après-midi… mais y en a-t-il aussi le matin ? Parce que sinon, pourquoi ne pas utiliser cette structure pour y organiser les projections ? Le confort y serait moins grand que dans la salle de cinéma et la qualité d’image un peu moins bonne… mais ça permettrait à 200 personnes de bénéficier du spectacle ou de la conférence, au lieu des 90 actuels. Avec un grand écran et un vidéo-projecteur, on doit pouvoir transformer la scène et y faire des projections d’une qualité correcte. Le son, lui, devrait être excellent !
Enfin, les « faut que » et les « y a qu’à »… c’est facile de loin, mais il y a peut-être des contingences techniques qui ont éliminé cette solution
Bon, moi, comme pour le récital de Nathalie Fortin et Gilbert Laffaille, j’étais du bon côté du couperet ! Le film est très, très bien ! il donne la parole à Francesca, bien sûr, mais aussi à ses auteurs, à d’autres chanteurs (Juliette Gréco…) et même au « simple public ». Il parle de la carrière de Francesca, de ses amis auteurs, compositeurs… Francesca était dans la salle et elle a dit être très touchée et émue qu’on y parle, par exemple, de sa mère et de son enfance… J’attends avec impatience la commercialisation du dvd
Sur la placette sous le château, il y avait ensuite la présentation d’un livre sur Gaston Couté par Gérard Pierron. Hélène Maurice est venue chanter quelques chansons d’un futur spectacle basé sur les textes de Gaston Couté. C’est elle, la « chum » canadienne de Nathalie Fortin, dont le nom avait sauté de mon compte-rendu précédent. C’était suivi par un apéritif, offert par la maison d’édition.

Guilam, jeune et belle promesse (photos Catherine Cour)

Le programme de l’après-midi était intéressant. Il commençait par la découverte (en ce qui me concerne) de Guilam, un « jeune » chanteur dont la prestation s’est avérée fort intéressante. J’aurais tendance à le comparer, dans l’humour, les textes, les musiques à Pascal Mary. Il a le même genre de voix claire, la même diction précise… peut-être l’humour un peu moins féroce que celui de Pascal et un peu plus de tendresse… encore que ! Un exemple, au « Hasard » (c’est justement le titre), d’une chanson (paroles et musique) de Guilam : « Qu’y avait-il dans ce regard / Quand vous cherchiez à me croiser ? / Au début, j’ai cru au hasard / Puis ce hasard s’est répété / Et un hasard qui se répète / C’est un hasard obstiné / Le public semble bien avoir autant apprécié que moi. »

Christiane Courvoisier, en lutte, en combats

Le deuxième tour de chant était « Memoria rojas y negras » par Christiane Courvoisier.
Je jure que je n’ai pas appris à parler espagnol depuis samedi ! Eh bien là, j’ai a-do-ré ce récital. J’ai été embarquée par la fougue, la présence, la voix, l’enthousiasme de Christiane. Elle chante pourtant une période sanglante et les plaies pas encore refermées de l’histoire récente de l’Espagne : la guerre civile de 1936-1939 et ce qui a suivi… mais même sans comprendre davantage que le sens général (Christiane traduit les poèmes, les replace dans leur contexte) et quelques mots par-ci, par-là, j’ai bien failli y aller de ma larme en entendant chanter certains poèmes.
C’est cette émotion-là que je regrettais de ne pas avoir ressentie samedi. Je sais déjà depuis mon enfance que je suis plus sensible au chant des voix féminines… ça se confirme !
Et puis les chants de lutte et de combats m’attirent aussi depuis longtemps. Ce spectacle-là ne pouvait pas me laisser insensible. J’y ai pleinement adhéré. Je n’étais visiblement pas la seule : les restaurateurs ont dû attendre leurs clients davantage que les autres jours : pratiquement personne ne s’est levé au milieu du spectacle pour rejoindre une table réservée dans le village !

(suite de la journée de mardi dans pas longtemps)

3 août 2011. Étiquettes : , , , , . Barjac, Catherine Cour, En scène, Festivals. 1 commentaire.

Gérard Pierron : « Quand on chante Couté… »

Au chapitre des célébrations de l’année 2011, il en est une qui concerne tant la poésie que la chanson : le centenaire de la disparition de Gaston Couté. Toute cette année, sur NosEnchanteurs, nous reviendrons régulièrement sur ce poète paysan, cet anarchiste qui ne hante pas, loin s’en faut, nos belles anthologies de poésies. Pas plus qu’il ne semble hanter ces fameuses célébrations du Ministère de la Culture. Si tant de plumes viennent de s’enflammer sur la présence pour le moins controversée de Louis-Ferdinand Céline, aucun de mes confrères ne semble avoir remarqué l’absence significative de Gaston Couté dans le Catalogue des commémorations officielles de la République. Anar jusqu’au bout des doigts, Couté aura réussit même son centenaire : sans tambours ni médaille… libre !

Le texte qui suit est extrait de la préface du livre Gaston Couté, le temps d’amour à paraître en février chez Piqu&colégraphe. En fait un choix de textes (avec partitions et disque « Le discours du traîneux » joint) fait par le chanteur Gérard Pierron, grand amateur de Couté s’il en est. C’est d’ailleurs Pierron qui signe cette préface

"Gaston Couté, le discours du traîneux", à L'Européen, à Paris, ce mois de février

« Quand on dit, quand on chante un auteur de cette trempe, est-ce que l’on se bonifie avec le temps, est-ce que l’on prend des défauts ? Une oeuvre d’un tel tonneau peut-elle être toujours mieux dite ? Son interprète ne connaîtra ni l’ennui, ni la lassitude. Il s’agit là d’un grand classique, véritable trésor littéraire mal connu, voire non reconnu.
Lisez-le à voix haute, il vient du parler populaire et paysan. Que ces écrits, grâce à vous, retrouvent la parole. Vous en saisirez toutes les saveurs, les parfums et les nuances. Vos racines, votre mémoire cogneront à votre porte, c’était hier et c’est aujourd’hui. Que vous soyez de Bourgogne, du Midi, du Québec, dîtes Gaston Couté avec votre accent. Si cela chiffonne certains intégristes patoisants, et il y en a, ça n’est pas grave. Riez-en, mettez-y du cœur, tout simplement.
La musique de ses vers porte ses images comme le souffle du vent envole son chapeau… Posez-vous sur l’épaule de ce bourru de paille et chantez-le comme le ferait un oiseau. Cet pouvantail-là ne porte pas l’habit vert, son épée est un soc de charrue. Immortel, il règne sur les champs de blé à perte de vue.

Ô villages sans emploi
Sans boulanger
Battus par des vagues d’or
Comme des îles perdues
Dans les moissons…

Aucune machine agricole, aussi moderne qu’elle soit, ne pourra rien contre lui. Aucun de ces monstres à tout faire, shootés par une radio diffusant une fausse énergie, ne pourra clouer le bec de cet épouvantail accueillant aux oiseaux, qui marche inlassablement, chaussé des godillots de Van Gogh à qui il ressemble le plus. Qui marche, qui marche sur ce qu’il reste des chemins qui ne sont pas encore mangés. Qui marche, traînant avec lui sa horde de peineux, de trimardeux, de galvaudeux, ses filles engrossées, son p’tit porcher, sa Françouèse et son gros Charlot de cœur. » GÉRARD PIERRON

"Gaston Couté, le discours du traîneux" (photo DR)

Gaston Couté, le discours du traîneux, avec Gérard Pierron, Hélène Maurice et Bernard Meulien, le 13 février à La Bouche d’air, salle Paul-Fort, à Nantes ; et du 24 au 27 février 2011, à L’Européen, à Paris.

26 janvier 2011. Étiquettes : , . Hommage, Les événements. 4 commentaires.

2011, l’année Gaston Couté

Voici donc 2011, sans doute semblable à la précédente quant aux probables catastrophes climatiques et sociales que seul l’ultra-libéralisme sait aussi bien mettre en scène. Nous la vivrons avec agacement dans l’attente de 2012 et de ses urnes fiévreuses. Au chapitre des coups tordus à venir, il nous faudra d’abord supporter un nouvel album de Carla Bruni, forcément magnifique, qui à lui seul résoudra la crise du disque. Le reste de la chanson – la vraie – vivra sa vie underground bien à l’abri des médias. NosEnchanteurs s’en fera fidèlement l’écho.
2011 est, le savez-vous, l’année du centenaire de la mort du poète paysan et anarchiste Gaston Couté, un de la Beauce qui s’en est allé vivre sa vie d’artiste dans les bouges parisiens, un qui n’a cependant pas connu la Star Ac’ et n’aurait sans doute pas été invité par Drucker ni par Nagui si Sainte-télé était alors née. Pour débuter l’année, voici un poème de Couté, La Complainte des trois roses (merveilleusement musiqué par l’ami Gérard Pierron). Quitte à le célébrer, fasse que Gaston Couté soit souvent là cette année et, par lui, un peu de ce bon sens qui lui fut quotidien : ça ferait du bien.

Complainte des trois roses

"J’ai troués ros’s, mais j’en veux pus qu’ça"

Ah ! quand j’avais vingt ans sounnés,
Ah ! quand j’avais vingt ans sounnés,
Margot s’en allait vouér ses boeufs
Avec eun’ ros’ roug’ dans les ch’veux
A’ m’ l’a dounné
Viv’nt les fill’s dont j’ suis l’amoureux !
J’ai eun’ rose, et j’en aurai deux !

Paf ! quand qu’ j’étais cor’ ben rablé,
Paf ! quand qu’ j’étais cor’ ben rablé,
J’ai vu la garce au pér’ Françoué’s
Qu’avait eun’ ros’ blanch’ dans les doué’ts
Et j’y a’ volée !
Viv’nt les fill’s qui s’ fleuriss’nt pour moué !
J’ai deux ros’s, et j’en aurai troués !

Bah ! quand j’sés dev’nu ben renté,
Bah ! quand j’sés dev’nu ben renté,
Catin est v’nu m’ chatouiller l’ nez
Avec eun’ rose au coeur fané !
Et j’ la ach’tée !
Viv’nt les fill’s qui vend’nt ces ros’s-là !
J’ai troués ros’s, mais j’en veux pus qu’ça

Las ! me v’là vieux, me v’là ruiné,
Las ! me v’là vieux, me v’là ruiné,
Y a pus d’ ros’s roug’s à l’âge que j’ai
Des blanches ? Foli ! Faut pus songer
Mém’ aux fanées
Viv’nt les fill’s qui m’aimeront pus !
Moué, j’ai troués ros’s et j’meurs dessus

Gaston Coûté 1880 – 1911

Pour en savoir beaucoup plus sur Couté, on va sur le site Gaston-Couté

1 janvier 2011. Étiquettes : , . Hommage, Les événements. 2 commentaires.

Pierron : j’étais tranquille, j’étais pinard…

Tiens, un vieux papier intemporel de presque dix ans. Pas un pli, pas une ride sur ce texte, Gérard Pierron est toujours pareil. Il est un des honneurs de la chanson, d’une chanson sensible, d’une chanson modeste, d’une chanson différente qui suinte d’ivresse douce. C’était en novembre 2000 salle Jeanne-d’Arc à Saint-Étienne.

Gérard Pierron, chineur de verbe et de rime (photo Francis Vernhet)

Archive. Il est des zones d’oubli au pur talent, des trous d’air où quelques artistes ne s’époumonent pas à vous satisfaire de leurs refrains. Depuis un quart de siècle qu’il traîne sa douce voix sur les routes, Gérard Pierron ne s’était jamais produit en terres ligériennes. Sauf une fois à Saint-Julien-Molin-Molette. C’était en juin dernier, aux bien nommés Oiseaux Rares.
Pierron n’est du reste pas un artiste comme les autres. C’est un chineur de chansons qui nous offre le fruit de ses collectes, les rimes de quelques poètes oubliés de l’Histoire comme l’est Gaston Couté, anarchiste paysan à l’inspiration gouleyante, lui et d’autres rimeurs du même tonneau.
Peu ou prou, les spectateurs n’étaient venus que pour la « vedette » Leprest. Ils ont découvert au passage Pierron comme un cadeau qui vous est fait un jour et dont on ne se départira plus, qui vous enivre de ses «chimères douces de saoulées d’vin.»
En célébrant la dive bouteille, le jus de nos terroirs, Pierron, en œnologue de la chanson, convoque au fond de son verre d’autres auteurs encore, Brauquier comme Bizeau, Cassou comme Valéry… Ainsi que les contemporains Laffaille et Louki. Et Leprest qui aime le vin et teinte de son immense talent cette chanson fin de siècle. La salle devient alors cave et les vers fruits d’ivresse.
Pierron a pour lui simplicité et humilité : il n’est que passeur de mots. Hors sa qualité et son statut de chanteur, il n’appartient à la chanson que parce qu’il la restitue, lui rend justice et apaise notre ignorance de tous ces auteurs oubliés, par lui vivants. C’est un cep, ni majestueux ni hautain, un simple pied de vigne qui plonge ses racines dans un terroir subtil où s’additionnent arômes et goûts.
Modeste, simple, intemporel, car la récolte et la révolte le sont, il défriche nos vies, les enrichit. C’est tant un chanteur de proximité, car d’intime sagesse, qu’une lumière éveillée et lucide. Comme José Bové, croisé de la mal-bouffe et sage terrien, Gérard Pierron doit observer chaque poignée de terre au creux de sa main. Bonne et saine, elle fera pousser la poésie et chanter le vin.

Le site de Gérard Pierron.

8 juillet 2010. Étiquettes : . Archives de concerts. Laisser un commentaire.

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