Chanson : nouvelles des marchés financiers…

Ça sent la date de péremption. Gérard Lenorman se refait une santé, à savoir qu’il vient de sortir un disque de reprise de ses propres titres. Ils y sont tous, même Si j’étais président (il parle de l’Elysée, pas du camembert). Le concept présidant à ce retour est que les titres sont tous en duo, les Duos de mes chansons, avec des stars du moment (Grégoire, Zaz, Roch Voisine, Tina Arena, Anggun, Stanislas, Maurane, Patrick Fiori…), pour bien valoriser notre Gégé, pour montrer qu’il est toujours dans le coup. Le coup des duos, Hugues Aufray l’a fait la dernière fois. Fallait donc innover. Son nouvel album, Troubador since 1948 (le titre de l’album en anglais, c’est d’un chic…), n’est en conséquence composé que de vieux titres de ses débuts, les siens (CélineSantiano…) comme d’autres (Les portes du pénitencierJ’entends siffler le train…), mais réarrangés, aux orchestrations plus sonores, « moins gratte-sèche » qu’à l’origine. Originalité donc. Pour radios et télés, ça comptera dans le quota des nouveautés.

Le club très fermé des grands labels discographiques, ceux qui font la pluie et le beau temps dans les radios et télés, s’est encore plus refermé. Universal vient d’avaler tout cru EMI. Concentration donc. Déjà que ces labels investissent à présent deux fois moins d’argent dans la découverte de nouveaux talents, dans le déroulement de carrières, ça nous prépare des lendemains qui chantent moins. A l’exact unisson de cette crise des marchés qui n’amène aux pauvres pékins que nous sommes que misère. Misère donc pour tous ces « petits » artistes en quête de gros label, le Graal n’est définitivement pas pour eux : ils ne sont pas assez modernes. Etre moderne de nos jours c’est ne parler que de fric. Pas pour en quémander, laissez ça aux gueux et aux manants, aux rmistes, aux indignés. Non, pour se féliciter de notre monde d’affaires qui va comme autonome, qui spécule et profite, rachète et vend à tour de bras, d’un dynamisme qui nous laisse sans voix.

Ces grosses sociétés discographiques, représentant la filière musicale, viennent de conclure un accord avec les radios, justement. Qui prévoie de nouvelles mesures “en faveur d’une exposition accrue des chansons d’expression originale française” . C’est ce que nous annonce le CSA. Désormais, la période durant laquelle une chanson bénéficie de la qualification “nouvelle production” est portée de six à neuf mois afin de lui offrir une exposition plus longue. Quelle aubaine ! De l’Obispo et du Sardou sur une plus longue durée… Et seuls les titres dont la durée de diffusion sera d’au moins deux minutes (contre une actuellement) seront prises en compte par le CSA, ainsi que ceux d’une durée inférieure à deux minutes dès lors qu’ils seront diffusés dans leur intégralité. Cette dernière mesure vise les radios qui contournent la règle des quotas en se contentant de diffuser de courts extraits. Rappelons que les radios privées ont des obligations minimales en matière de diffusion de chansons d’expression française : le CSA est chargé de veiller au respect de cette disposition. Selon la loi, les quotas imposent 40% de chansons francophones dont 20% de nouveaux talents ou de nouvelles productions pour les radios généralistes. Pour les radios spécialisées dans la mise en valeur du patrimoine musical, le quota est fixé à 60% de chansons françaises dont 10% de nouvelles productions. Enfin pour les radios jeunes, le plancher est de 35% de chansons françaises mais avec 25% au moins de nouveaux talents.

J’ai comme dans l’idée que, pour ne citer qu’eux, Gérard Lenorman et Hugues Aufray, « nouvelles productions » donc seront plus encore exposés en radios et télés. Les artistes n’étant pas sous contrat avec les gros labels peuvent toujours se brosser : leur exposition, elle, sera toujours pareille : zéro !

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26 novembre 2011. Étiquettes : , . Saines humeurs. 5 commentaires.

Renaud : tout un pastis !

Je serais Renaud que je serais énervé. De tout ce foin. Encore une fois mon frère Thierry qui, toujours en mal de reconnaissance, fait son beurre sur mon dos et tambourine, à qui veut l’entendre et l’imprimer, que je suis dans un état alcoolique tel que je creuse plus encore ma tombe, que j’y vais de ce pas. Et l’omniprésent Hugues Aufray, aimant montrer à quel point il compte, en pleine promo de son album d’auto-reprises, qui en repasse une couche… Faites chier les mecs, laissez-moi vider mon verre tranquille !
Voilà un scoop qui n’en est pas un, mais que tous reprennent en chœur : Renaud ne va pas bien ! C’est pas nouveau. Ça attriste un peu les amateurs de chanson dont je fais partie ; ça consterne les fans du chanteur, à tel point que vient de s’ouvrir une page facebook (« Soutenons Renaud Séchan ») avec une audience assez phénoménale.  Mais rien de nouveau…
Reggiani chantait : « Je bois / N’importe quel jaja / Pourvu qu’il fasse ses douze degrés cinq / Je bois / La pire des vinasses / C’est dégueulasse, mais ça fait passer l’temps. » Et buvait. « Le Renaud ne boit que de l’eau / Le Renard carbure au Ricard » chantait Renaud. Mais c’est Renard qui tient la corde… Le métier de chanteur de Renaud est semble-t-il à conjuguer au passé. La voix est tombée plus bas que les chaussettes et l’inspiration est en berne. Dommage pour ce qu’il n’a pas encore écrit, pas encore chanté. Faut-il pour autant jeter Renaud avec l’eau de son pastis ? Sans doute pas. Tout ce qu’il a pu chanter, rien que ce qu’il a pu chanter est déjà ça, jolie somme en fait, beau répertoire. Et le Panthéon de la chanson lui est promis comme une rare évidence.
On ne fait pas un cordon sanitaire d’amour complaisamment sous les flashs des médias, sauf pour être vu. M’as-tu vu comme j’aime mon frérot ? Thierry Séchan, dans sa lettre ouverte qui sert de préface à un livre à venir (« Putain de vie » de Claude Fléouter, livre que Séchan juge fort moyen, mais lui a fait une bonne préface – qu’il évente avant parution -), dit ne pas lui avoir écrit une lettre depuis que Renaud est entré dans cette carrière de chanteur, au début des années soixante-dix. Bah, t’as qu’à lui écrire plus souvent à ton frangin, et surtout discrètement : ce sera preuve d’amour. Pas le temps sans doute car Thierry Séchan répond aux micros qu’on lui tend et, comme nombre de ses écrits (il est journaliste et auteur pamphlétaire et a parfois collaboré – c’est le mot – avec des médias d’extrême-droite), c’est assez nauséeux. Je n’aimerais pas que mon frère, quel qu’en soit le prétexte, intente à ma vie privée, l’étale, et se permette des considérations sur mes états d’âmes, ma consommation d’alcool ou ma précédente épouse.

« – Dis, c’est quoi ton métier, Thierry ? » « – Frère de Renaud » « – Et ça gagne bien ? »

17 novembre 2011. Étiquettes : , , . Saines humeurs. 23 commentaires.

Interview : Hugues Aufray

Restons, au moins pour partie, sur Graeme Allwright. Extrait de mes archives presse, cet entretien téléphonique avec Hugues Aufray, de juin 1998. Il est entendu, plus encore avec Aufray, que les propos de l’interviewé ne sauraient engager le journaliste. Cette version est l’essentiel de ce qui avait été publié alors dans les colonnes de La Tribune/Le Progrès : le reste était du même tonneau…

Hugues Aufray (photo DR)

M. KEMPER : Ça fait quelle impression d’être une partie de notre patrimoine chanté ?
HUGUES AUFRAY : « Pour gagner ma vie, à vingt ans, plutôt que d’aller décharger des cageots aux Halles comme faisaient les étudiants, je chantais dans des cabarets. Je gagnais beaucoup plus d’argent que les autres. Ça a duré dix ans. Et vous connaissez la suite. Mais je n’ai jamais eu pour objectif de devenir chanteur, je ne me suis jamais pris au sérieux et, aujourd’hui, quand je contemple ces quarante années passées, je découvre un artiste pour qui ça a commencé par une chanson, puis deux puis trois, qui a grimpé et qui a eu du succès. Je ne m’en suis pas aperçu. Et je ne me suis jamais rendu compte que je rentrais dans le patrimoine, que mes chansons étaient enseignées dans les écoles. J’ai vécu mon succès avec une indifférence scandaleuse. J’ai eu beaucoup de chance et je n’ai jamais été reconnaissant envers le destin. Je le suis maintenant. Vous savez, les français sont ingrats, très ingrats. Ce sont des révolutionnaires et il n’y a rien de pire qu’un révolutionnaire. Moi je suis un révolté, pas un révolutionnaire. Les chansons françaises de ma jeunesse ont toutes été foutues au panier, y’en a plus une qui reste. Autrefois on chantait Paimpol et sa falaise ou Là-haut sur la montagne était un vieux chalet et tout ça a été jeté, sans raison. Aujourd’hui ce sont mes chansons qui les ont remplacées. Je suis devenu un peu le Théodore Botrel, le Bruant de l’époque, quoi ! »
Vous avez fait nombre de traductions du patrimoine américain, de Dylan en particulier…
« Le rôle que j’ai volontairement joué c’est celui de métissage, travail qui est souvent sous-estimé et qui pourtant a été déterminant pour l’évolution de la chanson française. Je revendique cela parce qu’il fut un temps où on nous reprochait d’adapter la chanson américaine en France. Or on est beaucoup plus près de la culture américaine que les gens ne le croient. Les américains nous amènent une musique que les jeunes aiment, qui pénètre et fait changer progressivement le fond de l’expression. C’est ce qu’on appelle la mondialisation et je ne vois pas ce qu’il y a de choquant. »
Sur des mêmes textes de Dylan, vos traductions et celles de Graeme Allwright sont très différentes. Ainsi L’homme dota d’un nom chaque animal
« Là, ça me gène un peu de vous expliquer pourquoi… Bon, je l’ai refait parce que je trouve qu’elle était très mal traduite. Graeme Allwright n’est pas français : on ne peut pas lui reprocher. C’est un chanteur australien ou américain, je ne sais plus très bien d’où il est… C’est pas très bien traduit, les mots ne swinguent pas très bien : il n’a pas trouvé, il n’a pas résolu le problème des rimes. Moi j’ai tout mis, tout rime entièrement. Il me semble que j’ai essayé de faire mieux, quoi. C’est comme Le souffle du vent (Blow in the wind) : le texte que chantait Richard Anthony était très faible, très faible. Je suis obligé d’être modeste mais de vous dire le fond de ma pensée : si le texte était bien, je ne me serais pas permis de le refaire. « Pour toi mon enfant / Dans le souffle du vent / La réponse est dans le vent » c’est formidable ce que j’ai trouvé là ! Si Dieu existe c’est lui qui m’a dicté ce texte. Si vous comparez le texte que chantait Richard Anthony et le mien, vous verrez la différence. J’ai essayé, moi, de redonner à ce texte une ampleur biblique. Vous savez, je peux faire à la Sorbonne une explication de mes textes. »
Qui a-t-il d’intéressant, selon vous, dans la chanson française d’aujourd’hui ?
« Y’a deux chansons de Souchon, une des Innocents, une autre de l’Affaire Louis-trio… je ne sais pas. Je veux garder ma liberté, je ne veux pas être dans un système. Je connais des chansons de Léo Ferré qui sont nulles, des chansons de Jacques Brel sans intérêt. C’est parce que c’est Brel qui les a composées qu’il fait dire que c’est formidable. Personne n’est à l’abri… Si, permettez-moi de vous dire qu’il n’y a pas une chanson de Brassens qui soit faible, pas une qui soit ratée. Brassens est l’exception qui confirme la règle. C’est la perfection absolue. Je suis un libéral. Quand on dit « libéral » les gens pensent à « libéralisme sauvage ». Moi qui connais les animaux, je dis que la loi de la jungle c’est une loi absolument merveilleuse qui permet à tout le monde de vivre et de cohabiter. Je suis un libéral, comme Brassens, qui est un authentique anarchiste libéral : c’est mon idole, c’est mon dieu !

31 mars 2011. Étiquettes : , . Interviews. 7 commentaires.

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