Gréco : autobiographiez-moi !

C’est une autobiographie rédigée comme un carnet de notes à prises rapides, paragraphes de deux, trois, quatre pages, rarement plus. Comme des flashs qui lui viennent de loin. Des moments de bonheur certes, mais aussi les autres qui, parfois, remontent à loin. Le journaliste que je suis entame un tel livre par devoir, parce qu’il l’a demandé et l’a reçu. Et en poursuit la lecture par gourmandise, par passion. Pour suivre cette gamine, cette jeune fille, cette adulte, dans ses blessures de vie, dont la moindre vous marquerait à jamais. L’écriture est nerveuse qui va à l’essentiel et ne s’attarde jamais. On s’imagine tout ce qui est oublié et qu’on ne saura jamais mais ce récit à ellipses vous prend aux tripes. Ça peut faire mélo mais c’est sa vie, ses deuils et ses rencontres, ses épreuves et ce siècle qu’elle vit, intensément. Un jour, on en fera un biopic, sans doute. Qui sera tout aussi passionnant, si le talent du metteur en scène rejoint celui de la chanteuse.
Au fil des pages, on croise la fine fleur intellectuelle et artistique de notre temps, de la Libération à maintenant : Jean-Paul Sartre, qui lui offre son premier texte, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Joseph Kosma, Charlie Parker, Miles Davis… Et Ferré, Brel, Gainsbourg, Aznavour qui, tous, tomberont sous le charme. Car Gréco est au croisement de tout, épicentre de la chanson contemporaine vers qui tout converge.
Chacune de ces rencontres mériterait assurément un chapitre, parfois un livre à elle toute seule. La frustration naît de là. Et s’amplifie quand s’en viennent la chanson et les chanteurs. Deux trois, au mieux quatre pages par compagnon de route, c’est souvent énervant quand on suppose tout ce que Gréco aurait pu détailler, nous révéler. Deux pages sur l’historique du Tabou, dont elle est elle-même à l’origine, c’est trop peu, pas plus grand qu’une virgule dans un paragraphe, alors que c’est de cette cave sale et encombrée que va naître tout ou partie de la légende de Saint-Germain des prés, avec tous ces gens, existentialistes ou non, qui grouillent autour de la muse Gréco, du poète Cocteau et de Vian et de sa trompinette.
Reste que ce livre est tant une bio qu’un utile repère dans le temps, dans l’histoire de la chanson, disons de Piaf à Abd al Malik, sorte d’anthologie vivante, impliquée, de la chanson, dont le guide n’est autre que la grande Gréco. Rien que pour ça, ça vaut largement l’achat.

C’est à ce jour la deuxième autobiographie de Juliette Gréco. La première, Jujube, fut publiée en 1982 chez Stock (réédition en 1993). Parmi d’autres livres consacrés à la muse de Saint-Germain-des-prés, rappelons les deux ouvrages de l’ami Bertrand Dicale : Les vies d’une chanteuse en 2001 chez Jean-Claude Lattès (prix de la littérature musicale 2002 de l’Académie du disque Charles-Cros) et Juliette Gréco : l’invention d’une femme libre, en 2009 aux éditions Textuel.

Ce livre est sorti simultanément avec le nouvel opus discographique de la dame : Ça se traverse et c’est beau, très belle thématique sur les ponts de Paris, faite de nombreuses contributions, de Marie Nimier à François Morel, de Philippe Sollers à Amélie Nothomb…

Juliette Gréco, Je suis faite comme ça, 2012, Flammarion. En vidéo, le « Déshabillez-moi » de la dame ainsi qu’un extrait de la série télévisée « Belphégor ».

9 mars 2012. Étiquettes : . Biblio, Lancer de disque. 2 commentaires.

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