Faut-il achever les vieux chanteurs ?

Leny Escudéro, un de ceux de qui les p'tits jeunes ont tout à apprendre... (photo DR)

Depuis toujours le jeunisme m’emmerde. Pire, me révolte. Or c’est une religion en France qui ne veut voir en son miroir et dans ses oreilles que l’illusion d’un élixir d’éternelle jeunesse, suffit de voir les politiques à toujours draguer les porteurs d’acné. Ils n’en veulent que pour les jeunes, toutes leurs initiatives sont tournées vers eux. Ou alors, carrément à l’extrême, pour les vieux de chez vieux, cibles de choix pour la qualité de leurs mains toutes tremblantes devant l’urne (pas la funéraire, pas encore, mais celle où on vote dedans avec sa main droite). En chanson, une fois qu’on a célébré le bel âge de Gréco (pas le peintre, non : l’ex muse de Saint-Germain des prés) et d’Aznavour, d’Aufray qui est pareillement aux fraises, on ne veut parler que des jeunes, au nom du génie de la jeunesse, de la relève, de la sacro-sainte « émergence ». Je vais faire ici divergence.
Peut-on être chanteur à plein temps sur toute sa carrière ? A-t-on le droit d’être quarantenaire, cinquantenaire ou plus en restant chanteur ? Doit-on s’excuser de son âge ? A-t-on le droit d’être chanteur à plein temps et tout le temps ? A-t-on le droit de bouffer ? Bien sûr, faudrait être con pour me dire « non ». Une fois dit ça, les programmateurs s’empressent à ne surtout pas les programmer, les décideurs à les décider, les organisateurs de festivals à les inviter.
Car la prime est aux d’jeunes. Et la déprime aux vétérans.

Anne Sylvestre : comptez ses passages télé et dans des festivals... (photo DR)

Autant on déploiera la tapis rouge pour les « vieux » de la variété (prenez le planning, année après année, de L’Olympia ; voyez le carton annuel de la tournée Age tendre et têtes de bois et de ses spectacles clones ; voyez qui pose ses fesses fatiguées sur le canapé rouge de Drucker…), autant on flingue à vue les vieux artisans.
Deux témoignages pour nourrir cette réflexion :
De Michel Fugain : « Le jeunisme ambiant est une impasse sociétale et donc forcément artistique » (Le soir, 5 janvier 2011, propos recueillis par Thierry Coljon)
De Sylvain Richardot, l’un des trois de Chanson Plus Bifluorée :« Et ne parlons pas de radio : France-Inter fait désormais de la politique de d’jeunes ; ils sont totalement dans ce plan-là en pensant que ça plait aux auditeurs. A part chez Meyer, Mermet et deux ou trois autres, il n’y a plus rien pour « écouter la différence » ! Les autres ne puisent que dans le listing des artistes labellisés. C’est du bon, mais ce n’est que la nouvelle scène et quelques dinosaures. Nous et plein d’autres – c’est-à-dire la majorité  –  ne sommes plus dans cette histoire ! France-Inter, c’est désormais sens unique. On n’a pas besoin de ça, on a besoin d’ouverture. Il faut vraiment parler de ça, du fait que la culture est à ce point cloisonnée en France… C’est monstrueux, on court à notre perte ! (…) Dans les festivals aussi, on nous le fait bien comprendre. Pourtant, on remplit les salles, on fait du mille partout. Eh ben les mecs s’en foutent. A qui les sociétés civiles donnent-elles des subventions ? A la nouvelle scène française ! Il n’y en a que pour elle ou peu s’en faut ! Si tu prends la nouvelle scène, t’es subventionné. Mais si tu prends Leprest, Didier, Michèle Bernard, Anne Sylvestre… ou Chanson Plus, ton festival n’aura pas une tune. Même s’il fait du monde, ce que savent les gens du métier : tout le monde le sait ! Mais le problème reste. Il faudrait faire un équilibre entre les jeunes talents, les « carrières » et les grands : un tiers chacun et on a tous gagné. Mais là, c’est du 2% pour nous et 98% pour les d’jeunes ! Si, à Chanson Plus, on a la chance de s’en tirer par la scène, les autres crèvent ! On dit qu’il existe un racisme anti-vieux, mais c’est vrai, j’en atteste ! (…) Tous les programmateurs de festivals ! Foulquier nous l’a dit : « Je vois ai déjà pris il y a quatre ans ; si je vous reprends à nouveau, ils vont me tomber dessus et je paume mes subventions ! » C’est dit de façon crue, mais c’est la stricte vérité ! On est dans la merde avec ça ! » (Chorus n°53, Automne 2005, propos recueillis par Michel Kemper).
Le d’jeunisme est une des religions des médiocres.

Publicités

9 avril 2012. Étiquettes : , , , . Saines humeurs. 23 commentaires.

Se rendant à Randan (la route aux quatre chansons)

Rémo Gary, Michel Bülher, Isabelle Aubret, Charles Dumont, Michèle Bernard et Yves-Ferdinand Bouvier (photo Roland Moulin /La Montagne).

Dimanche des Rameaux. Les vieux marchent à pas précautionneux mais décidés vers l’église, tous avec leur bouquet dans la main, plus qu’il ne leur en faut, largement de quoi se protéger dans un futur indécis. Le parking est à guichets fermés. Il est tôt ce dimanche mais la petite commune de Randan vit sa foi en une rare communion. En face, la salle de l’ancien marché ne s’est pas encore réveillée. Se fêtent ici tant le livre que la chanson, le livre de chanson. Les artistes sont lève-tard. Hier au soir, une partie d’entre eux sont allé se produire à La Capitainerie, très belle salle dans la petite commune de Joze. Michel Bühler, Rémo Gary, Sabine Drabowitch, Anne Sylvestre et Michèle Bernard (ainsi que Nathalie Fortin et Arnaud Lauras, le commandant de cette capitainerie, au piano) ont donné le meilleur d’eux-mêmes et c’est peu de le dire. Puis le grand repas, d’un raffinement exquis…

Michèle Bernard et Ane Barrier (photo Laurent Balandras)

Ils auront du mal d’être à l’heure ce matin. Edda, en bonne organisatrice en chef, est la première arrivée, à ouvrir la salle. A la réveiller, à préparer le café. Leny Escudéro est à l’heure, prêt à jouer du stylo et dédicacer disques et livres. Ses livres ? Deux recueils de ses chansons, parus chez Christian-Pirot éditeur. Pirot était un fidèle de La Chanson des livres de Randan, avec chaque fois son étal de livres pas comme les autres, fait avec l’amour de la chanson, avec l’amour du livre, du vrai, dont l’encre et le papier se hument longtemps, pages qu’on palpe, qu’on tourne avec précaution et respect. Pirot est mort et tous ses bouquins sont passés au pilon, sans autre forme de procès. Ne reste qu’un site désespérément figé dans un flamboyant passé.

"C'était tout c'qu'elle avait, pauvrette, comme coussin" (photo Serge Féchet)

Hormis Lény, les deux vedettes de cette dixième édition sont sans conteste Isabelle Aubret et Charles Dumont, les deux seuls d’ailleurs à s’affranchir de la vie de groupe, de cette confraternité d’artistes, englués dans leur statut, dans leur image, dans une grande solitude qui contraste tant avec cette foule d’admirateurs qui attendent leur précieuse et sainte dédicace. Dumont qui ne regrette toujours rien, Aubret pour qui c’est toujours beau la vie, sont stars pour deux jours. Il y a là, outre les artistes déjà cités, l’ami Bertin qui fait le Jacques, très pince sans rire d’un humour fou. A ses côtés, Ane Barrier, la veuve au Ricet, qui prolonge la fidélité de son mari à cette fête, toujours présent, sans jamais le moindre mot d’excuse. C’est pas demain que le souvenir du Ricet s’estompera… Il y a aussi Kitty, la veuve au Bécaud, le dessinateur José Corréa, Bruno Théol… Et Jean Dufour, un grand personnage de la chanson s’il en est, un type bon comme le bon pain, un mec bien. Lui, Laurent Balandras, Yves-Ferdinand Bouvier… Patrick Piquet aussi, pour « Le temps d’amour », très beau livre-disque sur Gaston Couté, concocté avec l’ami Pierron il va de soi. Et Kemper, votre serviteur, qui toute la matinée dessine les poissons du premier avril et les colle dans le dos de ses copains. Qu’ils sont beaux Dufour et Escudéro avec leurs poissons ! Isabelle Aubret, elle, se colle le poisson entre ses seins : « C’était tout s’qu’elle avait, pauvrette, comme coussin. » Blagues, rires, ambiance bon enfant et, de temps à autres, un bouquin vendu, une belle dédicace, la fortune qui vient.

Yves Vessiere et Jacques Bertin (au fond, Coline Malice). Photo Christian Valmory©Vinyl

L’après-midi sera rude. Un public nettement plus important, certes, mais aussi la difficile digestion. Du festin de la veille et du cochon de lait de ce midi. Mais cochon qui s’en dédit, nous sommes les forçats de la dédicace. Seule Ane ma sœur Ane, en habituée des lieux, avait prédit le coup, qui dédicace les disques de son défunt mari par l’empreinte de la signature du Ricet qu’elle poinçonne sur le livret. On se rue sur les stars. Franchement, Charles Dumont ne regrette pas d’être venu. Même les fanzines se targuent de leur nouvelle notoriété : « Le Club des années 60 », « Je chante », « Vinyl », que du beau et du solide d’ailleurs, du testé, de l’éprouvé. Mais des chansons qui ne savent que rester dans les livres, c’est un peu triste. Fortiche, la Fortin sort son petit piano autour duquel s’agglutinent nos amis chanteurs : les Sylvestre et Bühler, les Bertin et Bernard, Coline Malice et Sabine Drabowitch, Yves Vessière, Kandid, Rémo Gary… Pas les stakhanovistes de la dédicace, non, qui eux signent à tour de bras, à s’en fouler le poignet.

Leny Escudero, autre chouette type (Photo Christian Valmory©Vinyl)

Belle journée vraiment, belle fête. C’est trop beau, c’est trop bien, on reviendra, Edda. D’ici là, Dumont aura pondu son troisième tome, qu’il ne regrettera toujours pas.

2 avril 2012. Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , . Festivals. 7 commentaires.

Randan : ces chanteurs qui se livrent

Ça vaut le coup de l’annoncer un peu en avance, ne serait-ce que pour s’organiser en conséquence. Le Salon La Chanson des Livres de Randan fête cette année 2012 sa dixième édition. Randan ? C’est un petit village de 1500 habitants, dans le Puy-de-Dôme, pas très loin de Vichy. Petit village qui, une fois par an, accueille la crème des chanteurs pour nous parler de chanson certes, mais par l’autre bout de la lorgnette, par ses livres : des autobiographies souvent, des biographies parfois, des recueils de chansons aussi.

Ainsi Nicoletta, Julos Beaucarne, Jean Guidoni, Valérie Lagrange, Maddly Bamy, Fred Mella, Jeanne Cherhal, Hervé Vilard, Olivia Ruiz, Allain Leprest, François Jouffa, Francesca Solleville, Hervé Cristiani, Anne Sylvestre, Leny Escudero, Kent, Serge Utge-Royo, Anne Vanderllove, Pierre Vassiliu, Armande Altaï, Emma Daumas, Gérard Lenorman et bien d’autres sont passés par là ; Ricet Barrier y venait chaque année pour y partager ses incroyables éclats de rire.

L’édition de la décennie s’organisera autour d’Isabelle Aubret et de Charles Dumont, la première pour son autobiographie C’est beau la vie parue chez Michel Lafon, le second pour son autobiographie Non je ne regrette toujours rien parue chez Calman-Lévy. A leurs côtés, pas mal d’autres chanteurs et auteurs : Leny Escudero (photo en haut), Anne Sylvestre, Remo Gary, Michèle Bernard, Michel Bühler, Jacques Bertin (photo ci-contre), ainsi que Kitty Bécaud, Ane Barrier et, entre autres, Michel Kemper, votre serviteur.

Ça se déroule les 31 mars et 1er avril 2012, de 14 à 18 heures le samedi et de 10 à 17 heures le dimanche (entrée à 2€) et c’est l’occasion privilégiée de rencontrer autant d’artistes, de pouvoir converser avec eux. Et de repartir, mine de rien, les bras chargés de livres dédicacés.

Le site de la Chanson des Livres, c’est ici.

29 février 2012. Étiquettes : , , , , , , , . Biblio, Festivals. 7 commentaires.

Les derniers roms, les derniers tziganes

Sus aux bohémiens, aux roms, aux tziganes, aux manouches, aux gitans, aux romanichels, sus à tous ceux qui ont l’outrecuidance, dans cette France ultra-sarkozyste, de vouloir vivre leur différence ! L’affaire est jugée : ce sont tous des délinquants de pères en fils, voleurs de poules, de cuivre et de ferraille ! Du reste c’est bon pour des sondages d’opinion plombés par les affaires et le sentiment d’injustice, a dû penser le petit Président en écrasant avec plaisir et méthode sa gitane dans le cendrier.

Une sinistre circulaire datée du 5 août 2010 et signée par Michel Bart, directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur, rappelle aux préfets les «objectifs précis» fixés par le président Nicolas Sarkozy : « 300 campements ou implantations illicites devront avoir été évacués d’ici trois mois, en priorité ceux des Roms. » « Il revient donc, dans chaque département, aux préfets d’engager (…) une démarche systématique de démantèlement des camps illicites, en priorité ceux de Roms », selon le texte qui provoque nombre de légitimes réactions indignées. Éric Besson, ministre de l’Immigration, affirmait  encore il y a quelques jours que les Roms n’ont pas été spécialement ciblés par la politique gouvernementale. Mensonge ou ignorance ou incompétence d’un ministre : c’est bien une population précise qui est stigmatisée au seul fait qu’elle est rom. Ce qui est immoral, ce qui est condamnable et nous rappelle une bien sombre époque de notre histoire récente…
Quelques chansons qui nous parlent de ces errants…

Van Gogh

Sorciers, bateleurs ou filous,
Reste immonde
D’un ancien monde,
Sorciers, bateleurs ou filous,
Gais bohémiens, d’où venez-vous ?
D’où nous venons ? L’on n’en sait rien.
L’hirondelle
D’où nous vient-elle ?
D’où nous venons ? L’on n’en sait rien.
Où nous irons, le sait-on bien ?

Pierre-Jean de Béranger, Bohémiens, 1837

J’ai eu l’impression de perdre un ami
Et pourtant ce gars-là ne m’a jamais rien dit
Mais il m’a laissé un coin de sa roulotte
Et dans ma petite tête j’ai du rêve qui trotte
Sa drôle de musique en moi est restée
Quand je pense à lui, m’arrive de chanter
Toi sacré gitan qui sentait le cafard
Au fond ta musique était pleine d’espoir.

Mouloudji, Mon pote le gitan, 1954

Alors, tzigane, joue
Tu es l’eau
et la laine
et le feu
Et puisque tu es aussi le vent
Après, tzigane, va-t-en…

Félix Leclerc, Tzigane, 1967

À tous les bohémiens, les bohémiennes de ma rue
Qui sont pas musiciens, ni comédiens, ni clowns
Ni danseurs, ni chanteurs, ni voyageurs, ni rien
Qui vont chaque matin, bravement, proprement
Dans leur petit manteau sous leur petit chapeau
Gagner en employés le pain quotidien (…)
J’apporte les hommages émus
Les espoirs des villes inconnues
L’entrée au paradis perdu
Par des continents jamais vus

Félix Leclerc, Prière bohémienne, 1959

Bohémienne aux grands yeux noirs
Tes cheveux couleur du soir
Et l’éclat de ta peau brune
Sont plus beaux qu’un clair de lune
Bohémienne aux grands yeux noirs
J’ai vibré d’un tendre espoir
Je voudrais que tu sois mienne
Bohémienne.

Tino Rossi, Bohémienne aux grands yeux noirs, 1937

Ils ont habité la roulotte
Les quatre planches qui cahotent
De Saint-Ouen aux Saintes-Maries
Mais ils s’en vont encore d’ici
Les Nomades
Ni la couronne d’oranger
Ni la cheminée de faux marbre
Ne leur mettent racine au pied
Ils ne sont pas comme les arbres
Les Nomades

Jean Ferrat, Les Nomades, 1961

Disparus l’enfant
Voleur de cerceaux
Les chevaux piaffants
De tous leurs naseaux
Disparus les ânes
Avec leurs paniers
Les belles gitanes
Sous les marronniers
En ce temps qui va
Qui va dévorant
On n’a plus le droit
D’être différent

Jean Ferrat, Les Derniers tziganes, 1971

Une ville après l’autre et toujours la méfiance
Interdit aux nomades c’est écrit là en gros
Nous voilà repartis pour l’éternelle errance
La roulotte et les chiens la douzaine de marmots
Ce qu’ils sont sales tout de même ils n’ont qu’à travailler
Ils voudraient qu’on les loge et ils paient pas d’impôt
N’écoute pas Romani laisse-les bien gueuler
Et rejoue-moi un peu la ballade de Django
Je suis gitan moi aussi, je suis gitan

Claude Reva, Moi aussi, 1973

C’est un des leurs qui va partir
Et c’est une chance peut-être
Car cette race sans mourir
Va disparaître
Il va mourir le bohémien
Mais, citadins dormez tranquilles !
Sa mort n’est pas sur le chemin
Du centre ville

Leny Escudero, Le Bohémien, 1974

Une môme fagotée comme l’orage
Fille du vent et du voyage…
Oh, Maria Suzanna où es-tu,
Dans quelle nuit t’es-tu perdue,
Reste-t-il pour croquer ta vie manouche
Quelques dents dans ta bouche ?
Ah, de Varsovie à Saragosse,
Roulottes-tu toujours ta bosse
Si belle encore mais comme tes semblables
Toujours indésirable…

Michèle Bernard, Maria Suzanna, 1999

29 juillet 2010. Étiquettes : , , , , , , , . Thématique. 1 commentaire.

%d blogueurs aiment cette page :