Les mille et une nuits de Michèle Bernard

Par Catherine Cour

Ça se nomme « Les nuits de la chanson » et se déroule tous les ans, en fin novembre au Domaine d’O, à Montpellier.
Cette année, les deux nuits étaient programmées le vendredi 25 et le samedi 26 novembre, début à 19h30, tellement le plateau était fourni ! Depuis trois ans que Michèle Bernard y invite des artistes à l’accompagner dans ses « Cartes blanches », les heureux habitants de Montpellier et de sa région avaient déjà pu (re)découvrir, sur scène, Entre 2 Caisses, Évasion, Jeanne Garraud, Rémo Gary, Juliette, Allain Leprest, Katrin’ Wal(d)teufel. Il y avait même eu la visite-surprise d’Anne Sylvestre, un soir d’émotions partagées, de bonheur et de larmes aux yeux…
Cette année, la dernière de ces « Cartes blanches » (chacun espère que le contrat amical liant le Domaine d’O à Michèle Bernard sera renouvelé) fut un feu d’artifice de jeunes chanteurs. « La relève » selon Michèle. Ces jeunes pousses de la famille de la chanson vivante, celle qui s’exprime en bon français, qui aime, rit ou pleure, revendique, conteste, proteste, chante ses rêves… Il y avait du monde sur scène, du talent, des talents multiples. Et la joie d’être là, ensemble. De partager un moment de bonheur collectif, si rare dans ce métier de solitaires. Les atomes crochus se sont crochetés, les voix accordées, des personnalités complétées : la « mayonnaise » a pris, osmose partagée.
C’est Michèle Bernard, discrète mais présente tout au long de la soirée, qui présentait chacun de ses invités. Elle était le fil rouge de cette nuit magique, accompagnée par les deux musiciens-chanteurs que sont Sandrine de Rosa et Michel Sanlaville (Michèle travaille avec eux sur un nouveau spectacle, concept « multi-générations », qu’elle va créer pendant tout février 2012 au théâtre Antoine Vitez à Ivry). Plus tard dans la nuit, nous allions même avoir la primeur de deux de ses nouvelles chansons.

Ane Sila et Michèle Bernard (photos Catherine Cour)

La nuit a débuté avec la lumineuse présence d’Anne Sila. Cette jeune femme rayonne littéralement de joie et de chaleur humaine. Nous l’avions déjà admirée à Prémilhat. Elle cumule les talents de chanteuse, d’auteur-compositeur et de violoncelliste. Et possède une voix d’une rare pureté, un rythme qui s’exprime aussi bien sur le jazz que sur les chansons « classiques », en français. Elle ose scatter sur le Göttingen de Barbara d’une façon telle qu’on se demande pourquoi diantre Barbara ne l’avait pas fait avant ! Et puis ses propres compositions sont à découvrir absolument. « En live » pour l’instant… en espérant qu’un disque voie bientôt le jour…
Coko lui succède. Il reprend des chansons de son premier cédé mais il en interprète aussi de son tout nouveau, Vivant spectacle. Il y prouve son éclectisme de chanteur « écolo-engagé » et de tendre poète, comme dans Le papillon et ma sœur :
Un papillon s’est posé
Moi, je n’ai jamais osé
Sur ton visage arrosé
De larmes
Jeune fille de quinze ans
Accepte un peu ce présent
Qui nous dit, en se taisant
Tes charmes
Liz Cherhal vient, elle aussi, de publier un nouvel album. J’ai adoré l’humour (noir) des Panneaux blancs et des autres chansons qu’elle a interprétées avec une présence, sur scène, un aplomb qui attire la sympathie et l’adhésion du public… et pas que du public ! Nous avons vécu, à Montpellier, la naissance de quelques duos (peut-être éphémères, mais qui sait ?). Le premier composé de Liz Cherhal et de Thibaud Defever (Presque Oui). Ces deux-là se sont complétés à merveille. Sketches improvisés, évidente complicité dans l’humour et le dialogue musical. Tous les spectateurs ont visiblement apprécié le spectacle, si j’ai pu en croire les applaudissements nourris ! Un autre « couple » qui m’a semblé bien fonctionner, c’est celui composé par Lily Luca et la même Liz Cherhal. Les chœurs assurés par Liz et Anne sur une ou deux chansons des chansons de Lily étaient ébouriffants !
L’entracte est venu ensuite. Trop vite, à mon goût. Jusqu’à ce qu’en sortant de la salle, je voie, déjà installés sur un petit podium monté dans le hall d’entrée, Michèle Bernard elle-même et ses deux musiciens. Ils nous ont offert quelques chansons, dont deux nouveautés extraites du prochain spectacle de Michèle, Sens dessus dessous, qu’elle va créer au théâtre Antoine Vitez d’Ivry en février 2012. Pendant ce temps, la direction du Domaine d’O nous régalait de châtaignes grillées et d’une dégustation de vins du pays. Que demander de plus ? Ragaillardis par cette collation, nous étions prêts à continuer pour la deuxième partie une nuit si bien commencée
De retour dans la salle, c’est Elsa Gelly qui nous attendait sur scène pour nous offrir une partie de son prochain spectacle, comme à Prémilhat : voix seule, a capela. La chanson dépouillée, réduite à l’essentiel mais la voix d’Elsa lui insuffle une telle richesse, une telle vie, une telle intensité qu’elle en rend superflus les accompagnements musicaux habituels. Il faut oser ce tête-à-tête entre le texte et la voix. L’exercice ne tolère aucune faute, aucune approximation, aucun fléchissement dans la concentration. C’est comme une gravure, une aquarelle peinte en direct : pas de repentir possible, pas de correction, pas d’appui sur la musique. Ici, chaque note est forgée devant nous, chaque mot, chaque geste, chaque regard devient dialogue entre le spectateur et l’artiste. Elsa a tenu et gagné son pari une nouvelle fois. Et, pour une fois, je ne dirai pas que j’attends le CD avec impatience. J’espère qu’il existera, bien sûr ! Mais je sais qu’il ne pourra pas rendre la présence et l’intensité de ce spectacle « vivant », ô combien ! Il fait partie à mon sens, des spectacles à admirer en direct et en live…
Le suivant sur scène était Presque Oui, et il a su faire preuve d’une belle maestria avec sa guitare pour nous ramener du monde enchanté d’Elsa. Il y est parvenu, avec ses chansons poétiques ou pleines d’humour et de dérision (et même les trois à la fois !). Pour lui aussi, son dernier CD, Ma bande originale, sorti début 2011, a déjà été chroniqué ici. Je ne vais pas recommencer : je suis tout à fait d’accord avec ce qui en a été dit ! Il se produit trop rarement dans le Sud, mais pour l’avoir déjà croisé à quelques reprises (dont un mémorable co-plateau autour des chansons de Boris Vian, à Vauvert, en compagnie de Clarika, Kent, Yves Jamait, Agnès Bihl, Serge Utgé-Royo, Bernard Joyet, Anne Sylvestre…) je sais déjà que je vais me régaler le 7 avril, quand il se produira à Venelles (ou le 14 avril, à Lambesc) !
Pour nous mener au bout de la nuit, c’est Lily Luca qui avait été choisie. J’imagine que c’était elle, la benjamine de la soirée… mais je n’en suis pas vraiment sûre ! Et puis, qui s’en soucie, quand le talent est partout au rendez-vous ? Pour elle aussi, un nouveau CD est en vente depuis peu… Je l’avais déjà entendue à deux reprises (dont une sous le chapiteau de Barjac en 2010, où elle avait également suivi l’atelier d’écriture d’Anne Sylvestre) et sa présence dans l’association des « Zondits » me laisse à penser que cette jeune femme va monter haut ! Elle n’est pas aussi Fragile qu’un de ses titres semble le dire. Je la sens plutôt solidaire de La Margot, qui fait baver tous les nigauds en ondulant devant eux… et ça, « Faut faire avec ! » Il faut d’ailleurs la voir et l’écouter, même sans les chœurs de Liz Cherhal et d’Anne Sila (mais ça sera peut-être moins rigolo… encore que… ?)
Et puis toute la troupe des invités est revenue nous chanter en chœur quelques chansons dont un très émouvant Le temps de finir la bouteille. Michèle, visiblement émue, a évoqué la présence d’Allain Leprest qui était son invité pour la dernière des nuits de 2010. Et puis les jeunes, « la relève », ont également chanté quelques chansons de Michèle, bouclant la boucle d’une nuit que je recommencerais volontiers pendant quelques années encore, tant le plaisir est grand d’entendre tous ces chanteurs, ces musiciens ! Qu’ils soient talents confirmés ou « jeunes pousses », ils ont (nous avons) tous en commun l’amour de cette chanson d’expression française, l’amour du spectacle vivant et ce sont de telles soirées qui nous confortent dans ces choix. Puissent les responsables du Domaine d’O (et ceux d’autres lieux qui pourraient proposer de telles programmations) entendre mon vœu… Comme c’est bientôt Noël, puissent-ils l’exaucer !

PS : Oui ! Je sais ! Ce texte est beaucoup trop long et le rédac’chef doit encore être furieux… mais, comprenez, ils se sont mis à sept pour nous enchanter ! Je ne pouvais pas faire plus cour(t)… Lisez-le en sept fois, s’il le faut… Cat.

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6 décembre 2011. Étiquettes : , , , , , , . Catherine Cour, En scène. 3 commentaires.

Liz, Cherhal killer

Liz Cherhal (photo Ronan Lanoe)

Question timbre, c’est un peu comme si la sœur de Jeanne Cherhal avait fait un stage chez Amélie-les-Crayons. Soeur de Cherhal, elle l’est. Jadis, elle ne mettait pas son blaze en avant. Elle était simplement la voix prépondérante du groupe nantais Uztaglotte, créé durant l’hiver 2002-2003 (seul disque, en 2007 : « La libération des corps »), avant de voler de ses propres ailes sous le (pré)nom de Liz (un cédé au titre de « L’homme chrysanthème » en 2008, dont elle reprend trois titres sur le nouveau). Et maintenant de recouvrer son état civil. On a entendu poindre sa voix dans les chœurs du « 12 fois par an » de sa sœur, et partager l’aventure des Ronchonchon avec Alexis HK. Là, le saut qualitatif est important et la production soignée, par ce cédé de quatorze titres où on sent bien qu’« Il est arrivé quelque chose », que Liz Cherhal existe en tant que chanteuse et qu’il faudra désormais compter sur elle. Ce même si l’empreinte de Jeanne est prégnante, cordes vocales jumelles et portées musicales pas très éloignées l’une de l’autre, même si la grande sœur a une longueur d’avance et se permet des audaces qui la poussent en d’autres portées, d’autres orchestrations.
Si on peut rire chez Liz Cherhal, c’est forcément jaune, avec culpabilité ensuite. Car la belle sait vous amener avec de jolies phrases, de belles tournures, le sens certain du crescendo dramatique, avec traits et ponctuations d’humour, à d’implacables et macabres constructions. Des catastrophes (« Il est arrivé quelque chose »), des morts en série (« Les panneaux blancs »), des meurtres (« C’est une occasion »), l’amour qui toujours se barre et qu’on dilue dans le mixeur… Et cette pleureuse qui meurt sans jamais avoir eu d’amant. Et ces tortures de fin de banquet où la chanteuse se doit de chanter… Il y a en Liz une dose de cynisme rarement atteinte, la cruauté des mots et des maux. Comme une suite de fables dessinées au crayon gras, au fusain noir, à l’eye liner et au rouge à lèvre teinte sanguine, parfois sanguinolente. Malicieusement croquées, fouillées là où ça fait mal, pile dans le play. Si on accepte cet aimable postulat, on ne peut qu’aimer Liz Cherhal, l’adorer même : c’est franchement et définitivement délicieux !

Résumons. Dans la famille Cherhal, il y a trois sœurs. L’une chante, l’autre aussi : toutes deux sont franchement adorables, quasi indispensables. Que diantre fait donc la troisième ?

Liz Cherhal, Il est arrivé quelque chose, 2011, Kalmia/L’Autre distribution. Le myspace du Liz Cherhal, c’est ici.

7 octobre 2011. Étiquettes : . Lancer de disque. 4 commentaires.

Alexis HK rattrapé par les Ronchonchon

Conte pour enfants ? Euh… pour tous !

« T’es ronchonchon, t’es ronchonchon
Toi t’es fâché, toi t’es grincheux, toi t’es ronchon
Si t’es chafouin, fais attention
Ou je t’emmène dans la maison des Ronchonchon »

Tout droit sortie des Affranchis, le dernier album en date d’Alexis HK, voici une drôle de famille qui désormais vit sa vie autonome. Qui ça ? Les Ronchonchon, ceux du bourg de La Grognardière, qui sont à l’Hexagone ce que les Simpson sont aux States, aussi insupportables qu’ils nous sont finalement importants. À partir de La Maison Ronchonchon, Alexis HK et Liz Cherhal (chanteuse, il y a peu encore, du groupe Uztaglotte et, comme son blaze peut y faire songer, sœur de la Jeanne) ont écrit ce conte musical mouvementé mettant en scène les trois râleurs de la chanson d’origine (Bernard Vénère, Jean-Pierre Ronchonchon qui a les nerfs et Marie-Pierre Grognon) avec cette fois-ci d’autres personnages : l’oncle Abélard certes mais aussi la famille Fonky qui, à tous les sens du terme, descend du ciel. Quitte à faire, Alexis HK et Liz Cherhal ont appelé leurs copains pour mieux encore faire la fête aux Ronchonchon : Juliette, Loïc Lantoine, Jehan, Laurent Deschamps et Mathieu Ballet. Du beau monde assurément pour une aventure riche en rebondissements dont je me garderai bien de vous instruire ici. Plus que jamais en tous cas, un disque réputé « pour enfants » sème le doute car, plus que cette étiquette un peu réductrice, il fera la bonheur des familles chez qui on écoutera ça ensemble, enfants et parents, comme quand dans le temps on collait collectivement son oreille devant la tsf. C’est même plaisir je crois.

Alexis HK et Liz Cherhal, Ronchonchon et compagnie, 2010, Formulette production/La Familia/L’Autre distribution. Paraît aussi en fin de ce mois en livre-cédé.

20 octobre 2010. Étiquettes : , , , , . Pour les mômes. 1 commentaire.

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