La chanson, toute la chanson, à la radio ? Pas de quoi devenir fou…

Un peu de Michèle Bernard sur les antennes de service public, est-ce pure folie ? (photo DR)

J’aime ces commentaires qui, autant que certains articles, peuvent faire débat. Et suis honoré quand d’estimables confrères les lancent sur NosEnchanteurs. Ainsi le québécois Francis Hébert (dont je vous recommande le blogue). Hébert écrivait, ici, il y a peu : « Je pense qu’il faut se faire une raison : cette chanson poétique que nous aimons, les Louis Capart, Gérard Pierron, Anne Sylvestre, ça n’intéresse plus personne de nos jours et, même s’ils tournaient sur France Inter, ça ne marcherait pas davantage. Et puis, honnêtement, vous aimeriez ça que France Inter diffuse toute la journée du Allain Leprest, Francesca Solleville, Romain Didier, Dick Annegarn ? On deviendrait fou. »
Sans nullement sortir de mes gonds, j’ai quand même envie de répondre.
Répondre, d’abord, que je vis cette chanson (mais pas que celle-là), celle des « Capart, Pierron, Sylvestre, Leprest, Solleville, Didier ou Annegarn » au plus près, dans les salles, en ces festivals (de plus en plus rares, cause à l’air du temps, air vicié il s’entend), qui daignent les programmer. Que je sache, le public est là, bien présent. Certes, ce ne sont pas des Zéniths bondés. Et heureusement, ces grandes salles n’étant pas faites pour la chanson, ne sachant rien restituer de l’émotion. « Ça n’intéresse plus personne de nos jours » ? dit Francis Hébert. Et bien si : je le constate de visu, et ne suis pas le seul. Personne ne demande d’ailleurs à ce qu’Inter diffuse ces artistes en permanence. Des artistes qui sont nombreux, des centaines, des milliers, trop peut-être. Et ceux-là, les Romain Dudek ou Gérard Morel, Eric Vincent ou Claudine Lebègue, Jean Humenry ou Batlik, Hervé Lapalud ou Sophie Térol, n’interdisent en rien la diffusion des Voulzy et Souchon, Camille et Berry. C’est pas les petits labels contre les gros, simplement le bon sens, la nécessité que le service public diffuse un large panorama de la chanson, de notre patrimoine vivant. Ça devrait être écrit noir sur blanc dans son cahier des charges, sa feuille de route.
Pourquoi Inter (et les autres radios, bien sûr) nous imposent un « format » précis, en niant de fait tout le reste, en nous interdisant d’en prendre connaissance. Est-ce cela la démocratie ? Surtout (là, j’insiste) quand ce format ne correspond (comme par hasard) qu’à de gros labels, de gros intérêts financiers…
Retournons l’argument premier de l’ami Hébert. Ça peut donner ça : « Et puis, honnêtement, vous aimeriez ça que France Inter diffuse toute la journée du Keren Ann, Jean-Louis Aubert, Zaza Fournier, Julien Clerc, Julien Doré, Benjamin Biolay, Thomas Dutronc, Camille, Bjork ? On deviendrait fou. » Bah, c’est exactement ce que nous vivons : je ne cite que des noms extraits de l’actuelle play-liste de France-Inter, la liste officielle des artistes accrédités, ce qu’on entend à longueur d’antenne.

Un peu de Romain Didier, c'est trop demander ?

Si Michèle Bernard ou Véronique Pestel, si Manu Galure ou Gérard Delahaye, si Entre 2 Caisses ou Sylvain Giro (etc.) étaient diffusés autant que le sont ceux qui squattent les actuelles play-listes, ce ne serait que justice. Les auditeurs sauraient alors qu’ils existent et pourraient faire leur choix (mais « on nous cache tout, on nous dit rien » chante le père Dutronc). On ne devient pas plus fou à écouter du Claudine Lebègue qu’à écouter du Camille. De plus ce n’est pas (surtout pas) au service public de nier le pan le plus important de la chanson. La play-liste d’Inter (je n’ose même pas parler de celles des radios privées) n’est que la partie émergente de la chanson, sa dimension éminemment commerciale. Moi je parle de toute la chanson, des 99% restants qui n’ont pas droit d’antenne, comme une censure de fait. Ou alors, pour certains, entre 2 heures et 5 heures du matin, chez Levaillant. Ou chez Meyer, le samedi midi.
Dimanche dernier, alors branché sur France-Info, j’ai entendu la voix de Michèle Bernard : putain ça fait du bien ! C’était un court extrait dans la chronique dominicale de Dicale. Un court extrait de service public et c’était bien. Pas de quoi devenir fou.

En vidéo, Véronique Pestel et Evelyne Gallet, deux artistes que j’imagine bien en play-liste. A tout prendre, elles valent bien Daphné et Camélia Jordana. Est-ce pure folie de ma part ?

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15 décembre 2011. Étiquettes : , , , . Saines humeurs. 54 commentaires.

Véronique Pestel, en ses Babels d’amoureux

Archive. En une même soirée, voir se succéder sur un même plateau et Véronique Pestel et Michèle Bernard est un plaisir rare, un cadeau. Ce sera le 30 janvier prochain, salle François-Mitterrand à Rives, dans l’Isère, à l’initiative de Chansons buissonnières (réservations au 04.76.91.11.66), association qui n’en est pas à son coup d’essai, loin s’en faut. L’occasion m’est ainsi donnée de sortir de mes classeurs ce papier sur Pestel, alors en « grande formation ». C’était en mai 2004, lors du festival Paroles et Musiques, à Saint-Étienne.

Véronique Pestel (photo L. Pasche)

On ne connaissait pas encore, par chez nous, Véronique Pestel en «grande formation», en autres claviers, en violoncelle, en contrebasse, par la crème, s’il en est, des musiciens. Le talent appelle le talent, Pestel appelle le beau, le meilleur, qui donne à son répertoire un relief étrange, comme un son-hologramme, qui dessine de plus amples perspectives, entre effluves jazz et prégnance classique. On la connaissait en tête-à-tête au piano, en un corps à corps avec les mots qui « dans le sable des silences, s’en vont deux par deux » en ses « Babels d’amoureux ». On la découvre libre de ses mouvements, qui arpente la scène, y incrustant les sillons de son chant.« Le temps d’apparaître / De se bien connaître / Le temps de partir / De se bien mourir / Le temps qu’on invente / Entre ces deux pentes / La vie à descendre / La mort à gravir »… Tout est magnifique en Pestel, tout. On ne la connaîtrait pas encore que, déjà, nous serions happés par une irrésistible force, non une magie mais un art, un rapport aux gens, à ceux qui écoutent, à ceux qui hantent ses chansons. Par un titre nouveau, elle nous chante ces Prisons de femmes qu’est le conditionnement des corps. Puis, de toutes les geôles de la mémoire, elle lève l’écrou, libérant des dames écrivaines, poètes qui, telle Albertine Sarrazin, ne squattent pas à outrance les anthologies. En les chantant, Pestel célèbre ses pairs. Hors pair, elle nous chante aussi ceux et celles qui passent, anonymes, dans la vie. Ainsi La Chanson des sans-voix, titre qu’elle reprend à Gilbert Laffaille. Ainsi Vanina en fin de vie, qui traversa le siècle, de Jaurès aux caritatifs d’aujourd’hui : « Vanina s’en va / Vanina s’en va c’est pas grave / L’a bien vécu, va / Son grand siècle de bout en bout / De guerre en paix, de droite à gauche / A rien du tout ». Une chanson pour toute une vie, illuminée du soucis des autres. C’est beau au-delà de tout, plus que touchant, plus que simplement émouvant. Parlée ou chantée, la voix de Pestel est rivage de tendre sagesse, de pure passion de l’autre : tout peut venir s’y échouer, pour mieux reprendre vie. « Le printemps se fera tout clair / Et mon amour ira dehors / Avec ses grâces jardinières / Et sa jeunesse à bras-le-corps »… Véronique Pestel est une des artistes les plus littéraires qui soient : par elle rien n’est gratuit. C’est grand luxe d’une chanteuse on ne peut plus populaire dans l’âme, qui fait de son art pur bijou. Elle vient de passer par ici, elle repassera par là : ne la manquez pas !

25 janvier 2010. Étiquettes : , . Archives de concerts. 1 commentaire.

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